Quand Casper est entré dans le salon, serré contre Maman, la première chose qu’il a faite, ça a été de pointer un doigt vers le jardin en s’écriant « Zeudpak ! »
Maman a souri. Elle s’est tournée vers son visage et, avec cette voix douce qu’elle avait toujours pour lui, elle a répondu : 
— Ça, mon chéri, c’était hier. On a ramassé tous les œufs. Maintenant, il faut attendre l’année prochaine.
Casper s’est débattu. Maman l’a posé sur le tapis et il s’est dandiné jusqu’à la fenêtre qui donnait sur le jardin.
— Zeudpak ? a-t-il répété, le nez collé contre le carreau.
— Pff, a pouffé Maddie, ce qu’il est bête ce gosse !
— Allons, l’a grondée Maman, je t’interdis de dire ça. Ton frère est encore un bébé.
— Chouchou à sa Maman, ouais…, Maddie a sifflé entre ses dents, suffisamment bas pour que Maman n’entende pas, mais bien assez fort pour que je n’aie pas de doute sur ses mots.
Puis maman nous a embrassés tous les trois et est partie travailler.
— Je compte sur vous pour veiller sur lui, a-t-elle insisté avant de fermer la porte de la maison. Vous êtes bien assez grands, maintenant.
J’ai pensé « On est grands quand ça arrange », mais j’ai gardé ça pour moi. Après tout, ça s’adressait surtout à Maddie. Moi, je lisais Bilbo le Hobbit. J’avais autre chose à faire que m’occuper du petit.

Ça faisait trois mois que nous avions emménagé dans cette maison. C’était une vieille maison de pierres, genre manoir, mais en modèle réduit. Maddie l’appelait le bébé-manoir. Papa avait eu un coup de cœur, Maman avait dit « Faut voir… », Papa avait répliqué que quand il l’aurait retapée ce serait tout vu, Maman avait soupiré, sceptique. Je la comprenais. Avec tout ce qu’il y avait à faire, on serait sûrement tous très vieux quand il y aurait enfin quelque chose à voir. Mais bon, Maddie, Casper et moi, nous avions chacun notre chambre, il y avait un grand jardin, et c’était près de l’arrêt de bus, alors ça valait bien quelques concessions.

Une fois habillé, Casper a à nouveau filé vers la fenêtre du jardin. Pâques ou pas, il a une nouvelle fois poussé son cri de guerre en martelant la vitre. « Zeudpak ! » Maddie s’est précipitée pour l’emmener jouer dans sa chambre, mais sans lever les yeux de mon livre j’ai dit :
— Si tu veux la paix, le mieux c’est de le laisser faire un tour dans le jardin. Il ne lâchera pas l’affaire si facilement.
— D’accord, a répondu ma sœur, mais tu viens avec nous. Sinon…
— Sinon quoi ? je n’ai pu m’empêcher de répliquer, tout en sachant bien que le mieux aurait été de l’ignorer.
— Sinon… elle s’est contentée de répéter en ouvrant la porte du jardin et en prenant la main de notre frère, et le sourire qu’elle m’a adressé était chargé de terribles menaces, alors j’ai prudemment suivi toute la bande, mon livre sous le bras.

— En vrai, t’as peur de pas être à la hauteur avec le petit monstre, j’ai grogné en descendant après eux le monumental escalier de pierre vers le jardin.
Casper a crapahuté dans tout le jardin, Maddie sur ses talons. Moi, je m’étais replongé dans ma lecture, assis sur la dernière marche de l’escalier. Casper a visité chacune des caches de la veille, prouvant qu’à bientôt deux ans il avait déjà une sacrée mémoire. De chacune il ressortait penaud, puis fonçait vers la suivante, en lançant son terrible cri de guerre : « Zeudpak ! » À chaque fois, il me sortait de ma lecture et Bilbo, le héros de mon livre, flanqué de la compagnie des nains, devait stopper son ascension de la montagne à l’intérieur de laquelle Smaug, le terrible dragon, enfermait son fabuleux trésor. Mes soupirs se faisaient de plus en plus forts.
— Si tu venais aider… a commenté Maddie.
— Ce n’était pas dans notre arrangement, je me suis contenté de répondre.
Quand Casper en a eu terminé avec le circuit qu’on avait fait la veille, lors de la chasse aux œufs, j’ai cru que j’allais enfin avoir la paix. Mais voilà qu’il s’est enfilé dans un autre buisson, et j’ai compris que nous étions partis pour une exploration de toutes les caches potentielles du jardin. Le jardin était grand. Il était plein de fourrés, massifs et bosquets. Je crois bien que j’ai poussé un gémissement. Mais il est rapidement ressorti et a poussé un « Zeudpak ! » triomphant. « Zeudpak trop gros ! », il a ajouté, très excité. Maddie m’a regardé, j’ai haussé les sourcils et à son tour elle a exploré le buisson.
— Faut que tu viennes voir, elle m’a appelé. Pose ton bouquin et viens voir ce que Casper a trouvé ! 
J’ai grogné par principe, mais j’étais intrigué, alors j’ai rejoint Maddie et Casper. Quand ma sœur s’est tournée vers moi, j’ai vu entre ses mains un œuf d’une vingtaine de centimètres, qui avait tout l’air d’être pétrifié. Et là, mon cœur s’est emballé. Ça ressemblait très exactement à ce que devait être un œuf de dragon. Tout le monde sait que les dragons n’existent pas. Je ne suis pas idiot. Je le sais. Tout le monde le sait. Les dragons n’existent pas. Ou peut-être : n’existent plus. Parce qu’il y a des théories à ce sujet. Comme quoi c’est bizarre que partout, dans les contes occidentaux et les légendes chinoises, et chez les Mayas aussi, partout, on retrouve des dragons. Alors, si ça trouve, il y a longtemps, peut-être que… À l’époque des dinosaures, qui sait… Peut-être que certains squelettes qu’on pense être des dinosaures… Lorsque Maddie m’a tendu l’œuf, je n’avais déjà plus de doute. Je l’ai soupesé, tourné entre mes mains, exposé à la lumière, et solennellement j’ai déclaré :
— Ce n’est pas un œuf de Pâques, mais un œuf de dragon. Casper a fait une découverte incroyable !
Et Maddie a éclaté de rire avant de me reprendre l’œuf des mains.
— Je suis sérieux, j’ai insisté, vexé. Et fais gaffe ! Le laisse pas tomber, c’est un œuf de dragon quand même. Tu te rends pas compte, c’est super précieux !
Mais Maddie m’a tourné le dos et s’est dirigée vers la maison. Casper trottinait à ses côtés, les yeux levés vers sa découverte, un sourire béat aux lèvres.
— Maddie ! j’ai lancé, emboîtant son pas.
Arrivée en bas de l’escalier de pierre qui remontait vers la maison, Maddie a posé l’œuf en bas de la rampe.
— Voilà, elle a dit, Casper aura contribué à la restauration du bébé-manoir…
De l’autre côté de l’escalier, un même œuf décorait la rampe de pierre.
— Un œuf de dragon, elle a pouffé en me fixant. Mon pauvre Simon. Non mais, quel âge t’as, en vrai pour croire encore à ces contes de bébé ?
Pointant la rampe de l’escalier, Casper m’a fixé à son tour et s’est écrié « Gragon ? »
J’ai pensé à Smaug, l’énorme et terrible dragon vers lequel Bilbo et la compagnie des nains cheminaient. Soudain, je n’avais plus très envie de reprendre la lecture de mon livre.

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Illustration de Pablo Vasquez
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zagatub
Image de Thierry Covolo

Thierry Covolo

Thierry Covolo est né au milieu des années 60 et habite à Nantes. Il écrit des nouvelles, souvent "noires", pleines de suspense... publiées sur Short Edition, ou dans diverses revues. Les filles de Thierry ont longtemps dit que son travail était de faire des réunions. En fait, il est   [+]

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