J’aimais bien faire le trajet de l’école avec Emma.
Le matin, j’expédiais mon petit-déjeuner pour être au croisement avant elle. Parfois, maman disait : « Eh bien, en voilà une qu’est sacrément pressée d’aller à l’école ! » Alors je haussais les épaules en tournant la tête pour qu’elle me voie pas rougir, puis j’attrapais mon sac et je filais jusqu’au croisement, aussi vite que je pouvais. Au cas où elle arrive avant moi et qu’elle oublie de m’attendre. Même si c’est jamais arrivé.
Au croisement, il y avait un arbre. Je m’y adossais pour reprendre mon souffle. De là, je voyais la route que prenait Emma. Quand elle arrivait, je lui lançais : « Salut M ! ». Emma me répondait : « Ça boume, Howie ? ». Et on faisait ensemble le chemin jusqu’à l’école.

Emma avait lu tous les livres qu’on pouvait trouver par ici. Même ceux que les adultes disaient trop compliqués pour nous. Souvent, sur le trajet, elle me racontait une des centaines d’histoires qu’elle connaissait. Elle était capable d’expliquer tous les mystères de l’univers. Elle aurait pu frimer avec tout son savoir, mais c’était pas son genre. Elle expliquait les choses avec des mots simples, et souvent vous compreniez avant même qu’elle ait terminé.
Emma, c’était le savant le plus cool du monde, et moi, j’étais fière d’être son amie.

Ce jour-là, j’étais encore plus impatiente de la retrouver. Ce que j’avais à lui raconter, c’était incroyable. Je tournais en rond autour de l’arbre. J’arrêtais pas de surveiller la route.
Quand enfin Emma s’est pointée, j’ai bondi vers elle.

— Eh M, faut que je te raconte un truc ! J’ai pas idée de ce que ça peut être. J’en ai pas dormi, cette nuit. Peut-être tu vas croire que je suis folle. Ou que j’ai halluciné. Mais je sais ce que j’ai vu, et…

Elle s’est tournée vers moi et elle m’a dit en riant :

— Oublie pas de respirer, Howie. Ça va être compliqué de me raconter si tu respires pas.

Elle avait raison. J’ai respiré. Et j’ai commencé à lui raconter pendant que nous nous mettions en route.

— Je faisais mes devoirs dans ma chambre. La fenêtre ouverte. Il faisait super beau. À un moment, j’ai entendu comme des pleurs. C’était pas bien fort. Comme quelqu’un qui essaierait qu’on l’entende pas pleurer, mais qui serait trop triste pour s’arrêter. Ça venait de dehors...

J’avais toute l’attention d’Emma. Elle disait pas un mot. Elle hochait la tête et c’est tout.

— Je suis allée à la fenêtre, j’ai écouté attentivement, et là j’ai compris que ça venait de la haie. Je suis sortie, je me suis approchée sans faire de bruit et me suis accroupie pour regarder. Y avait quelque chose dans la haie, pas bien grand. À peine le temps de l’apercevoir, il avait filé sous les branches. Alors je l’ai suivi. À quatre pattes. En rampant, aussi. J’entendais les feuilles qui bougeaient, juste devant moi, et puis toujours les pleurs. Je l’apercevais par moments – petit, trapu, sombre – mais il disparaissait trop vite pour que je le voie bien. « Faut pas avoir peur », je lui ai dit, « je suis pas méchante », mais il continuait de fuir, piégé dans la haie, entre le mur qu’il pouvait pas traverser et le jardin où il osait pas s’aventurer. Au bout, je le savais, il allait se retrouver coincé.

Je me suis interrompue. Le temps de me demander une dernière fois si j’étais bien sûre de ce que j’avais vu, et surtout si j’étais prête à raconter ça à Emma. Elle m’a pas laissé le temps d’y réfléchir bien longtemps.

— Et alors, elle m’a relancée, tu l’as rattrapé ?
— Il s’est retrouvé coincé. Exactement comme j’avais prévu. Entre le mur et la cabane de jardin, au bout de la haie, avec moi qui arrivais derrière lui. Il s’est mis à pleurer encore plus fort. J’entendais ses sanglots comme je rampais vers lui. Ça m’a rendue encore plus curieuse... J’ai continué jusqu’à me retrouver devant lui. J’ai pas eu beaucoup de temps pour le voir, mais je risque pas de l’oublier ! Il était tout petit. Ramassé sur lui-même. Une peau brunâtre, toute plissée, deux fois trop grande pour lui. Et couverte de pustules. Ou de verrues, je sais pas. Un groin morveux, et puis ses yeux, avec des poches dessous et des larmes qui coulaient, comme un robinet resté ouvert. Ce qu’il était moche ! C’est pas possible d’être aussi moche ! Mais pas moche à faire peur, non. Plutôt moche à dégoûter.

Raconter l’histoire, c’était comme être à nouveau dans la haie. Ça m’a fait frissonner.

— Je pourrais jamais l’oublier, c’est sûr. Et puis d’un coup… D’un coup, il a fondu en larmes. Je veux dire vraiment fondu… Il est rien resté de lui, quoi ! Tellement il pleurait qu’à la place y avait plus qu’une flaque d’eau.

Emma et moi on est restées silencieuses.

— Je crois bien que je l’ai tué, j’ai murmuré. De sa façon à lui de mourir, quoi. C’est affreux. Je lui ai tellement fait peur que ça l’a tué.

À leur tour, mes yeux étaient pleins de larmes. J’avais pas envie qu’Emma me voie comme ça, alors j’ai regardé mes pieds.

— T’as pas pris de photo ? elle m’a demandé.
— J’y ai pas pensé, j’ai soupiré. Enfin si, mais trop tard. J’ai juste pris la flaque.

Je la lui ai montrée sur mon téléphone. Elle a froncé les sourcils. Puis elle a agrandi la photo, et pointé quelque chose, et a dit, pensive « Des larmes et des bulles… » Et puis elle a fait une recherche et, me montrant l’écran, a ajouté « C’est ça que tu as vu ? » J’ai pas pu me retenir de crier. C’était juste un dessin, mais c’était exactement ça. Aussi moche qu’en vrai.

— Alors c’est pas une légende... a dit Emma. J’ai lu un livre qui parle d’un tas de créatures imaginaires, du monde entier. Parmi elles, y en a une très timide et très laide, et si triste d’être aussi laide et seule qu’elle pleure tout le temps sur son sort. Il paraît qu’un jour, un chasseur l’a capturée et enfermée dans un sac, mais quand il a ouvert son sac, il y avait rien d’autre dedans que de l’eau. Des larmes et des bulles.

On s’était arrêtées à quelques mètres de l’école. Les autres nous saluaient, mais c’est à peine si on leur répondait.

— Et elle a un nom, cette créature ? j’ai demandé.
— Ouais, a répondu Emma. C’est un squonk.
— Un squonk, j’ai répété. Y avait un squonk dans ma haie, peut-être le seul au monde, et je l’ai tué.
— Non, a souri Emma, tu l’as pas tué. C’est sa façon de s’échapper, pas de mourir. Après, il a dû reprendre sa forme.
— Je préfère ça, j’ai dit, soulagée. En tout cas, c’est une sacrée découverte ! Tu te rends compte ? Il faut qu’on dise aux gens que c’est pas une légende !
— Je crois surtout qu’il faut le laisser en paix, Howie, m’a stoppée Emma. Imagine sa vie, si ça se sait.

J’ai réfléchi. Elle avait raison. Vu comme sont les gens, ils allaient chercher à le capturer. L’enfermer, l’étudier et sûrement le disséquer. C’était mieux de rien dire à personne. Y avait plein de bestioles dans le monde qui existeraient encore si on les avait prises pour des légendes, comme les dodos, ou peut-être même les licornes. Et puis, ça faisait un secret juste à nous deux, et ça me plaisait bien.

— Allez, j’ai dit, ça va bientôt sonner.

Et ensemble on a franchi le portail de l’école.

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Illustration de Pablo Vasquez

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Image de Thierry Covolo

Thierry Covolo

Thierry Covolo est né au milieu des années 60 et habite à Nantes. Il écrit des nouvelles, souvent "noires", pleines de suspense... publiées sur Short Edition, ou dans diverses revues. Les filles de Thierry ont longtemps dit que son travail était de faire des réunions. En fait, il est ...   [+]

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