Short Édition
Image de Un drôle d'ami pour Tom

Un drôle d'ami pour Tom

— Ho ! Le mioche ! Secoue-toi, le petit-déjeuner refroidit ! Tom se réveilla en sursaut. Comme tous les matins depuis une semaine, sa tante Octavie venait de tambouriner à sa porte en hurlant.

Il s'assit dans son lit, se frotta les yeux et soupira. Ce n'était donc pas un cauchemar : il était toujours chez ses horribles cousins, dans cette petite pièce sombre du fond du couloir. Il venait de passer le Noël le plus triste de sa vie. Pourquoi sa maman l'avait-elle laissé ici ?

Tom se leva et s'approcha de la fenêtre. Chaque matin, la vue de la cour crasseuse inondée de pluie le rendait plus triste encore. Sa chambre donnait directement sur les poubelles. La nuit, il entendait le vilain chat noir de la cour fouiller dans les sacs plastiques et les boites de conserves. Mais lorsque Tom écarta les rideaux ce matin-là, il ne put s'empêcher de pousser un cri de joie : les poubelles, la pluie et même les toits de tuiles avaient disparu. Tout était recouvert d'une épaisse couche de neige blanche et scintillante.

C'est magnifique ! murmura Tom émerveillé. Le chat noir n'avait pas l'air du même avis. Perché sur un muret, il observait les alentours en miaulant d'un air apeuré.

Tom arriva à la table du petit déjeuner de bien meilleure humeur que d'habitude. Il lança d'un air joyeux :

— Vous avez vu ? Il a neigé cette nuit !

La tante Octavie lui jeta un regard dédaigneux avant de replonger son nez dans son journal. Sa cousine Ombeline lui adressa un petit sourire méprisant, puis elle reprit ce qu'elle était en train de faire : tartiner le visage de sa poupée toute neuve avec de la confiture de groseille. Son cousin Odilon braqua sur lui le super-fusil-mitrailleur-laser qu'il avait reçu à Noël et dont il était si fier. Il lui dit en ricanant :

— Bonne nouvelle ! Tu vas pouvoir te construire un igloo et nous débarrasser le plancher !

Jusqu'ici, Tom avait réussi à rester indifférent aux méchancetés de son cousin, mais là c'en était trop. Il attrapa le super-fusil-mitrailleur-laser et l'envoya voler à l'autre bout de la pièce. Le jouet rebondit contre le mur et alla se fracasser au sol. Odilon fondit instantanément en larmes, et la tante Octavie bondit de sa chaise, rouge de colère.

— Comment oses-tu, sale petit morveux, alors qu'on t'héberge chez nous depuis près d'une semaine ! Disparais dans ta chambre, et que je ne te revoie plus de la journée ! Bien entendu tu ne viens pas avec nous cet après-midi chez Mamie Roberte !

Tom serra très fort ses poings au fond de ses poches pour ne pas laisser la colère l'envahir. Il attrapa son bol et son assiette et retourna s'enfermer dans la petite pièce du bout du couloir.

Assis sur son lit, Tom observait tristement le contenu de son assiette : un œuf sur le plat froid qui se figeait doucement à côté de quelques olives et de trois longs biscuits rassis. Il avait très envie de pleurer.

Il ouvrit le tiroir de sa table de nuit et en sortit son seul et unique cadeau de Noël : un bonnet de laine verte et une écharpe assortie. Même le Père Noël semblait l'avoir laissé tomber cette année !

Il mit le bonnet et l'écharpe et alla ouvrir la fenêtre. Elle donnait sur un tout petit balcon qui disparaissait sous une épaisse couche blanche et poudreuse.

— Bon, dit Tom, puisque je n'ai aucun ami ici, je vais m'en fabriquer un moi-même !

Il commença à rassembler la neige en un gros tas compact. Il la tapota, la modela et la sculpta, ne s'arrêtant que quelques instants pour souffler un peu d'air chaud sur ses mains. En contrebas, le chat noir l'observait d'un air méfiant. Lorsqu'il eut obtenu deux belles grosses boules lisses et blanches, il les empila avec précaution. Son bonhomme de neige était presque terminé.

Tom alla chercher son assiette, et prit deux olives qu'il planta dans la boule de neige pour lui faire deux yeux ronds et noirs. Il en aligna quatre autres en dessous pour dessiner un large sourire. Enfin, il retira son écharpe et son bonnet et habilla son nouvel ami.

— Il lui manque quelque chose, dit Tom. Il prit un des longs biscuits rassis et le planta au milieu du visage du bonhomme de neige.

— Voilà, comme ça tu es parfait !

— Merci beaucoup, répondit le bonhomme de neige.

Tom sursauta si fort qu'il faillit basculer et tomber du balcon. Sur le muret, le chat sursauta lui aussi et disparut aussitôt en miaulant sous un gros tas de neige molle.

Tom s'assit sur le pas de porte et fixa le bonhomme de neige de ses grands yeux écarquillés.

— Mais… vous parlez ?!

— Eh bien oui, si on m'adresse la parole ! Je suis poli, qu'est-ce que tu crois ?

Tom n'en revenait pas. Le bonhomme de neige étira sa bouche en un large sourire.

— Original, le coup du biscuit pour le nez, merci ! Tous les ans j'ai droit à une carotte à moitié pourrie, alors que j'ai horreur des carottes !

— Ça alors ! Moi aussi !

— En revanche, cette écharpe est affreuse… Je déteste le vert !

— Oui, je suis désolé, je n'avais que ça…

— Le rouge, ça c'est une jolie couleur ! L'année dernière j'avais une magnifique écharpe grenat… Dommage qu'on ne puisse rien emmener avec nous, on ne sait jamais sur quoi on va tomber l'hiver suivant…

— Mais comment ça ? demanda Tom stupéfait. Emmener où ?

— Eh bien, dans notre grand voyage !

— Mais… je ne comprends pas, vous voyagez entre deux hivers ?

— Enfin mon ami, on ne fait que ça ! Mais tu ne sais pas ça à ton âge ? Tu ne vas donc pas à l'école ?

— Bien sûr que si ! bredouilla Tom. Mais on ne parle jamais de bonhomme de neige à l'école !

— Ah ça, jeune homme, je n'en crois pas un mot. Je pense plutôt que tu n'écoutes pas !

Tom, vexé, croisa les bras sur sa poitrine. Le bonhomme de neige prit un air important, leva son biscuit au ciel et dit d'une voix mystérieuse :

— Tu vois ce petit nuage là-haut ?

Tom leva les yeux vers le nuage.

— Oui, répondit-il.

— Eh bien, c'est mon frère. Il est toujours en retard pour tout celui-là !

— Mais qu'est-ce qu'il fait là-haut ?

— Il a toujours une condensation de retard, ça fait des mois que je l'attends.

J'espérais qu'on se retrouverait lors de la dernière précipitation, mais rien à faire. Je suis tombé sous forme de neige, et lui est toujours là-haut, à moutonner avec ses copains. C'est désespérant.

Le bonhomme de neige soupira d'un air navré. Tom, éberlué, n'était pas bien sûr d'avoir tout compris.

— Mais vous allez vous retrouver à la prochaine, heu… précipitation, non ?

— Rien n'est moins sûr, mon ami ! Vu la température prévue ces prochains jours, à tous les coups il va se retrouver pris dans une banale pluie d'hiver.

C'est pas encore cette année qu'il aura droit à sa carotte !

Le bonhomme de neige partit dans un gros fou rire poudreux. Une multitude de petits flocons s'échappèrent de sa bouche et virevoltèrent autour de Tom, qui éclata de rire à son tour.

Soudain, à l'intérieur, on frappa trois grands coups contre la porte.

— Oh ! Le mouflet ! On est rentrés, on passe à table dans cinq minutes, ne te fais pas attendre !

Le rire de Tom s'éteignit aussitôt. Il se leva et dit à son ami :

— C'est ma tante Octavie, il faut que je me dépêche. Vous serez encore là dans une heure ?

— Eh bien… vue la pression atmosphérique, c'est très probable, oui.

— Ah heu… ben super ! À tout à l'heure !

Tom ne dit pas un mot à table ce soir-là. Il ne pensait qu'à terminer son repas pour aller retrouver son ami. Odilon le narguait avec le tout nouveau super-fusil-mitrailleur-laser que Mamie Roberte lui avait offert dans l'après-midi. Ombeline tailladait consciencieusement les nattes de sa nouvelle poupée avec son couteau à viande. La tante Octavie, quant à elle, mastiquait bruyamment son repas en l'observant. Au bout d'un moment, elle se racla la gorge et lui dit :

— J'ai eu ta mère au téléphone. Elle rentre de voyage cette nuit, elle passera te récupérer demain matin. C'est pas trop tôt !

Odilon et Ombeline poussèrent d'horribles cris de joie. Tom ressentit un profond soulagement : enfin, il allait rentrer chez lui ! Mais comment allait-il pouvoir emmener le bonhomme de neige dans sa valise ?

Sitôt le dessert englouti – une tarte à la rhubarbe sèche comme du carton – Tom se précipita dans sa chambre. Il verrouilla soigneusement la porte, enfila un gros pull et alla retrouver le bonhomme de neige sur le balcon.

Celui-ci s'était assoupi pendant son absence. Il se réveilla dans un sursaut floconneux et sourit de toutes ses olives.

— Ah, cher ami ! Alors ce petit repas familial ? J'ai pensé que cela te plairait que je te raconte la première fois où mes amis et moi, nous nous sommes jetés dans une rivière de montagne. Je n'étais alors qu'un tout petit ruisseau…

Tom s'installa confortablement sur le pas de la porte. Il ouvrit grand ses oreilles et écouta des heures durant les anecdotes fantasques du bonhomme de neige. Au milieu de la nuit, tombant de fatigue, Tom déposa un baiser sur le front gelé de son ami et alla rejoindre la chaleur de son lit. Il s'endormit en quelques secondes, et fit de merveilleux rêves où il dévalait librement les collines verdoyantes, emportant dans son flot feuilles mortes et brindilles jusqu'au fleuve.

Le lendemain matin, c'est la voix de sa maman qui réveilla Tom à travers la porte.

— Mon chéri, c'est maman ! Habille-toi vite, on rentre à la maison ! Tom, fou de joie, bondit de son lit et se précipita vers la fenêtre. Il tira les rideaux et s'apprêtait à dire bonjour au bonhomme de neige, quand il se retrouva face à un spectacle désolant. Dehors, la neige avait fondu. Un mince rayon de soleil perçait la brume pour éclairer les poubelles en contrebas. Dedans, le chat noir s'acharnait sur un reste de tarte à la rhubarbe. Sur le balcon, l'écharpe verte et le bonnet flottaient mollement dans une flaque boueuse. Tom sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Tom, mon chéri, dépêche-toi !

— Oui maman, j'arrive ! cria Tom vers la porte verrouillée.

Une pluie fine commença à tomber sur le petit balcon, Tom leva les yeux vers le ciel. Il songea que son ami allait enfin pouvoir retrouver son frère. Il sourit.

— Bon voyage bonhomme de neige ! chuchota Tom. A l'année prochaine, sans carotte mais avec une belle écharpe rouge, c’est promis !

_______

Illustration de Adora
11
zagatub
Image de Sandra Bartmann

Sandra Bartmann

Sandra est une petite fille de 38 ans déjà. Elle se rappelle avoir passé de longs étés à lire sous un tilleul en attendant la rentrée, il y a bien longtemps. Depuis elle a étudié l'art, elle est partie travailler en Afrique puis est revenue à Marseille, pour travailler autour de projets ...   [+]

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

Au départ, c’est un grain de poussière qui se promène dans le ciel.
Il va parfois rencontrer des zones très humides. S’il fait assez froid, les fines gouttelettes d’eau qui planent autour du grain de poussière vont s’y accrocher, puis de nouvelles gouttelettes vont arriver, et ainsi de suite, pour former un flocon de neige. Au bout d’un moment, il va être tellement lourd qu’il va tomber.
Et c’est alors qu’il neige !

Un flocon vu au microscope

A découvrir

Du même auteur

Image de Noucha

Du même thème

Image de J’attends les clefs

De la même durée

Image de Grand-Mamie a des origines

De la même durée

Image de Le terrible volcan de Vénus (3)