Un Carnet noir

Thierry Covolo

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Thierry Covolo est né au milieu des années 60 et habite à Nantes. Il écrit des nouvelles, souvent "noires", pleines de suspense... publiées sur Short Edition, ou dans diverses revues. Les filles  [+]

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C'est un carnet noir. De taille moyenne avec une couverture souple.
Mon père en a des semblables. Il les remplit avec application. Il dit, d'un air mystérieux, que c'est son roman, genre « faisons comme si c'était un secret, mais j'ai très envie que vous me demandiez ce que c'est ».
J'ai remarqué le carnet noir, la première fois, deux ou trois mois plus tôt. Lors du cours de maths. Rami avait laissé son sac ouvert et mon regard avait été attiré par ce carnet. Je n'avais jamais fait attention à Rami jusqu'alors. Personne ne fait attention à lui. Il est discret. Une ombre. Presque un fantôme. Mon regard a glissé vers lui, vers son sac, et j'ai vu le carnet. Ça n'avait rien d'un cahier. Que faisait Rami avec ce carnet ? Je l'ai vu, à nouveau, chaque fois que j'ai pu observer le sac ouvert. Rami l'emmène partout où il va. Il y a une raison à ça. Un jour, je l'ai vu, entre ses mains, après la cantine. Rami s'était isolé dans un coin de la cour où personne ne va. Il était penché dessus. Il écrivait. Comme mon père. Sauf que personne n'écrit de roman au collège.

Rami est un garçon solitaire. Il parle peu. Ne s'intéresse pas au sport. Ni aux jeux vidéos. À rien d'autre qu'à son carnet, semble-t-il. Pas même à embêter les filles. Aucune trace de lui sur les réseaux sociaux. Son téléphone semble sorti d'un musée.
Rami est plutôt grand, mince, avec des poignets fins et des yeux très noirs, cernés comme s'il les avait maquillés. Sa peau a l'apparence d'un tissu précieux. Elle a la couleur d'un caramel léger. On peut penser que peut-être elle est sucrée.
Quand j'ai demandé à Maman si elle savait de quel pays il vient, elle m'a répondu :
— Ses parents sont des réfugiés. Ils ont été obligés de quitter leur pays alors qu'il était encore très jeune.
— Oui, mais c'est quoi, son pays ? j'ai insisté.
— Je pense que son pays, maintenant, c'est ici, elle m'a répondu. Mais probablement que ça reste aussi celui d'où viennent ses parents.
Puis, après une seconde d'hésitation, elle ajouté, avec l'air de quelqu'un qui parle d'un mort :
—  La Syrie...

La Syrie, je n'en savais pas grand-chose. Je me suis renseignée. J'ai compris pourquoi Maman prenait cet air de deuil pour en parler. C'est pour ça, je me suis dit. Pour ça que Rami n'est pas comme les autres garçons. Ce que sa famille a vécu, là-bas, puis sur la route de l'exil, et ici, aussi. C'est quelque chose qui est en lui. Un drame qui mange son cœur, qui fait de lui qui il est. Je me suis mise à y penser, souvent. Je me suis mise à épier Rami. J'avais honte de moi. Je l'observais à la dérobée. Je ne le voyais plus de la même façon. Ce n'était pas de la pitié. J'avais de la peine, mais surtout, j'étais intriguée. Je me suis arrangée pour traîner dans son sillage. Je voulais lire en lui. Et plus encore, je voulais lire son carnet. Ce carnet qu'il traînait partout avec lui et dans lequel parfois il écrivait. Où il racontait la guerre, la peur, les séparations, les privations, dont ses parents lui avaient fait le récit, dont peut-être il avait quelques souvenirs. C'en est devenu une obsession. Je le suivais. J'étais en mode espionne. Je me débrouillais bien. Il ne remarquait rien, j'en étais certaine. Pas si bien que ça probablement. Vu les allusions de mes copines, les coups de coude et les clins d'œil.
N'empêche. Rami, c'était ma mission. Alors mes copines pouvaient bien glousser comme des poules, ça n'allait pas me détourner de mon objectif. Je n'ai pas lâché l'affaire. Et ma persévérance a été récompensée. Un jour, entre deux cours, Rami s'est arrêté à la fontaine à eau, et il a posé son sac sur le sol, ouvert. Le temps qu'il se serve à boire, rapide comme l'éclair, sans même ralentir, je me suis baissée pour saisir le carnet. Sans me retourner j'ai hâté le pas et j'ai trouvé un coin où me cacher. Un recoin vers la salle du personnel d'entretien, au bout d'un couloir qui ne mène nulle part. Mon cœur battait si fort. J'allais probablement me retrouver à faire des bonds sur place s'il ne se calmait pas. J'allais savoir ! J'ai ouvert au hasard. Ça devait être l'émotion. Les mots devaient se mélanger dans mon cerveau. J'ai tourné quelques pages. Ça m'a fait comme une douche froide. Les mots n'étaient pas ce qu'ils auraient dû être. Pas de guerre. Pas d'exode. Rien qui vous retourne les tripes. Rien qui vous noue la gorge. Page après page, c'était la même histoire, racontée de dix façons différentes. Une princesse endormie, un monstre qui la retient prisonnière, et un prince charmant avec une épée qui vient la réveiller d'un baiser. Une mièvrerie sans nom. Un truc à en attraper la nausée.
« Sérieux ? » je me suis entendu dire. Je détestais Rami. Comment avait-il pu me faire un coup pareil ? Il s'était moqué de moi. S'il s'était trouvé devant moi, je lui aurais fait avaler chaque page de son fichu carnet.
— Eh ! T'as pas le droit. C'est privé !
Je me suis tournée vivement. Derrière moi, c'était lui. Enfin, devant, maintenant que je m'étais retournée. Il était livide. Plus de caramel sur sa peau. Son regard allait de mes yeux au carnet entre mes mains.
— Tu l'as lu ?
Puis, d'une voix tremblante, il a répété :
— Tu l'as lu !
— Ouais, j'ai lancé. Je l'ai lu. Comment tu peux écrire des trucs pareils ? Faut être stupide pour aimer ce genre d'histoire.
— Moi j'aime, a protesté Rami. Ses joues ont viré du blanc au rouge. Il a fait une moue qui le rendait drôlement mignon.
— Moi, ça me fait vomir, j'ai répliqué.
Mais je n'avais plus vraiment envie d'être en colère.
— Ces histoires de filles débiles incapables de se débrouiller toutes seules, pauvres choses fragiles qui attendent qu'un abruti avec un cheval blanc et une épée vienne les tirer d'affaire. Me dis pas que tu marches là-dedans. Pas toi, quand même ! T'as pas le droit d'être comme les autres.
— Ben moi, a répliqué Rami, penaud, ça me fait rêver.
— Brandir une épée pour voler le baiser d'une fille endormie ? j'ai encore dit. Il est vraiment pourri ton rêve !
Il se tenait voûté maintenant. Il a regardé ses pieds. Il n'avait rien d'un chevalier. Il donnait envie qu'on le protège.
— Ça doit être formidable, il a murmuré sans lever les yeux. Qu'on t'aime assez pour risquer sa vie pour toi. Que t'aies pas à compter que sur toi. Qu'au moins quelqu'un se tienne à tes côtés, t'accompagne et t'accueille, plutôt que regarder ailleurs et t'effacer du paysage.
Relevant la tête, il a ajouté :
— Ça doit être rudement bien quand ça t'arrive. Peut-être qu'après ça t'en as fini avec les cauchemars et que tu peux faire les mêmes rêves que tout le monde.
J'avais mes yeux dans les siens. Ou les siens dans les miens. Enfin bref, on se regardait comme jamais je n'avais fait jusqu'alors.
Le battement délicat de ses cils. Le tremblement de ses lèvres. Le début d'un sourire. Ou autre chose, je ne sais pas.
— Mouais, j'ai encore dit en lui rendant son carnet, qui ne parlait pas de la Syrie, ou qui en parlait peut-être finalement, mais qui surtout parlait de lui. Je vois pas trop d'épées dans le coin, et je suis même jamais montée sur un poney, mais faut bien que quelqu'un se dévoue pour ton dragon.
Puis sans vraiment le décider, je me suis hissée sur la pointe des pieds, et je l'ai embrassé.

-- Illustration de Mathilde Ernst

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