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Sous l'océan

Mathilde Jauré

« À gauche après le huitième corail rouge », lui avait dit Maman. « Ensuite, tu nages jusqu’à la grosse anémone et tu te laisses glisser jusqu’au petit cratère. De là, le courant te guidera vers le ciel. »

Un, deux, trois… Malo s’appliquait à compter les coraux avec sérieux. Quatre, cinq, six… Maman l’avait averti que le septième corail était plus éloigné que les autres. De ses petites nageoires encore fragiles, il donna un grand coup pour se propulser en avant, le rostre froncé par la concentration. Ses mouvements n’étaient pas encore bien coordonnés et, souvent, un coup de queue un peu trop appuyé le faisait dévier de sa trajectoire. 
Le fond de l’océan était assez clair à cet endroit précis et il régnait là-dessous une agitation permanente. Ici, une famille de balistes aux flancs moirés de bleu se déplaçait avec grâce, ondulant au gré du courant. Là, un poisson-clown, tout de blanc rayé, s’extirpait avec peine d’une petite anémone. Au loin, Malo distingua même la silhouette allongée d’une étoile de mer, si claire qu’elle semblait se fondre parfaitement dans le sable. 
— Attention ! cria quelqu’un.
Et Malo, d’un rapide coup de nageoire, se déporta sur le côté, juste à temps pour voir passer un immense banc de poissons. Se déplaçant par milliers, ils ne prêtaient guère attention aux malheureux qui se trouvaient sur leur passage. Ceux qui n’avaient pas le temps de s’échapper de leur route étaient aspirés par l’immense tornade formée par cette cohorte de poissons et se retrouvaient généralement propulsés à des dizaines de mètres de là, ébahis, et se demandant ce qui avait bien pu leur tomber sur la tête.
Maman l’avait pourtant mis en garde contre ce phénomène, mais Malo, tout à sa contemplation du paysage encore nouveau pour lui, avait bien failli se laisser emporter. Et seul Poséidon sait ce qui lui serait alors arrivé, perdu au milieu de l’océan, loin de ses repères, dans ce monde si hostile mais pourtant si fascinant qu’il découvrait pour la première fois.

Curieux de voir à qui appartenait la voix qui l’avait mis en garde, Malo tourna la tête et scruta les eaux à la recherche d’un visage connu. Après tout, c’était peut-être Maman, ou un autre membre du clan. 
— Psst, par ici ! souffla de nouveau la voix.
Quelle ne fut pas sa stupeur de voir se dresser devant lui, dans toute sa splendeur, une immense raie manta ! Majestueuse, elle déployait ses longues ailes, faisant virevolter l’eau autour d’elle, et regardait le petit Malo avec de grands yeux étonnés. 
— Que fais-tu ici ? lui demanda-t-elle d’une voix chaude et puissante. Ce n’est pas le terrain habituel des dauphins !
Malo lui expliqua qu’il devait retrouver Maman tout là-haut, à l’endroit où les rayons du soleil réchauffent la surface de l’eau. Que quelques minutes auparavant, Maman lui avait murmuré d’une voix chaude et douce qu’il était le plus beau bébé du monde et qu’elle le retrouverait là-haut après avoir mis au monde son frère jumeau. 
Encore étourdi et tout engourdi par les douze mois qu’il venait de passer bien au chaud dans son ventre avec Marin, son frère, Malo s’était alors élancé pour gagner la surface, en suivant les conseils de Maman. 
Il avait cependant perçu, dans la voix aimante de sa mère, une note d’inquiétude lorsqu’elle lui avait recommandé de ne surtout pas trainer en chemin. « Tu dois faire vite, Malo, nager de toute la force de tes petites nageoires pour atteindre la surface. » Elle avait ajouté qu’il s’agissait d’une urgence vitale.
À la pensée de la chaleur maternelle et du cocon qu’il avait dû quitter dans la précipitation, Malo sentit ses yeux se mouiller et des larmes commencèrent à perler. De si petites larmes qu’aussitôt sorties elles se fondaient dans la masse d’eau de l’océan. 
Ces douze derniers mois, blotti au fond du ventre de Maman, il avait ressenti un peu plus chaque jour l’impatience de sortir pour découvrir ce monde qu’elle leur racontait, à Marin et à lui, chaque soir pour les bercer. Il se l’était cent fois figuré, l’avait dessiné dans sa tête, s’était même entrainé à en écouter les bruits. 
Mais lorsqu’il avait passé la tête hors du ventre et que ses yeux s’étaient ouverts pour la première fois sur ce nouveau monde, qui désormais serait le sien, il avait compris que ce qu’il voyait dépassait de très loin tout ce qu’il avait pu imaginer. 
Maman, entourée de ses tantes, l’avait longuement pris dans ses nageoires avant de l’envoyer vers la surface. Elle lui avait expliqué qu’elle devait rester là en attendant que Marin, lui aussi, vienne les rejoindre. Malo devait partir en premier et elle le suivrait avec Marin, sitôt que celui-ci aurait pointé le bout de son nez. 
« La route n’est pas longue, Malo. Suis le chemin que je t’ai indiqué et tu y seras en quelques instants. Mais fais vite », avait-elle supplié. 
À présent, distrait par toute l’agitation environnante, Malo avait du mal à se souvenir des indications de Maman. La frayeur s’empara de lui à la pensée que s’il ne parvenait pas à retrouver son chemin à temps, jamais il ne reverrait sa famille. 
Un toussotement le fit sortir de sa mélancolie. En face de lui, la raie le regardait avec attention, tout étonnée par ce petit bonhomme encore bien pataud qui luttait pour retenir ses larmes. 
— Ne pleure pas, petit. Je vais t’y conduire, moi, à la surface, lui proposa-t-elle. Je connais bien l’endroit où les dauphins se rendent après avoir mis bas, ce n’est pas bien loin d’ici. 
Malo jeta vers elle un regard plein de reconnaissance et s’élança, d’un coup de nageoire rapide, dans son sillage. La raie, attentive à ne pas le perdre, avait ralenti son allure et, de-ci, de-là, s’arrêtait pour saluer rapidement les poissons qu’elle croisait sur son chemin. Rassuré, Malo en profitait lui aussi pour observer tout ce petit monde alentour, en prenant bien garde à se pas se faire distancer. 

Alors qu’ils arrivaient en vue de la grosse anémone, à proximité de laquelle se trouvait le petit cratère dont le courant remontait en ligne droite jusqu’à la surface, Malo sentit soudain une douleur insoutenable lui étreindre le crâne. Sa vue se brouilla et il lui sembla que sa tête allait exploser. Dans un ultime effort, il essaya d’attirer l’attention de la raie manta qui continuait à nager devant lui.
À présent, les paroles de Maman résonnaient dans sa tête, aussi claires et limpides que si elle avait été en face de lui : « Tu dois nager le plus vite possible vers la lumière, Malo. Tu n’as que quelques minutes, tes poumons sont jeunes et il faut impérativement que tu rejoignes la surface pour les remplir d’air ». 
Malo sentit ses dernières forces l’abandonner et il perdit connaissance. 
Il ne sentit pas la raie le faire délicatement glisser sur ses nageoires et, aidée par le courant, le porter vers la surface. 
Ce n’est qu’une fois là-haut, alors que les rayons du soleil réchauffaient sa peau, qu’il reconnut le sifflement familier de sa mère, auquel se joignit celui, encore timide et tremblotant de Marin. 
Alors, ouvrant péniblement les yeux, il gonfla ses poumons et inspira bien profondément :
— Enfin, un peu d’air !

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Illustration de Pablo Vasquez
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