— Vite, Thérèse, va chercher la Marie ! Moi, je ne peux pas y aller. Je dois finir de repasser le linge de monsieur le Comte.

La petite fille est déjà dehors. Elle parcourt en courant le chemin qui la mène à la vieille maison de Marie. Elle a un peu peur d’aller chez la sorcière, comme on l’appelle dans le village. Mais elle est prête à tout pour sauver son grand-père. Depuis que Grand-Mère est morte, en début d’année, il n’est plus le même. Son regard s’est éteint et ses grandes moustaches pendent, jaunâtres et tristes. Travailler le bois, comme il l’a fait toute sa vie, il n’y a plus goût. Et ces derniers jours, il ne parle même plus.

— Qu’est-ce que tu veux, gamine ?

— Bonjour, Marie. Maman m’envoie vous chercher. Grand-Père va mal.

— Ah, ah, ricane la guérisseuse, pourtant, elle le menait à la baguette, la Louise ! Ah, les hommes !

Elle crache un jet de salive brune dans l’âtre noirci, se saisit d’un long bâton tout tordu et suit Thérèse en claudiquant fortement.

— Il lui faut de la poudre de dragon bleu, dit la guérisseuse en voyant le vieil homme avachi dans son fauteuil.

— Mais où est-ce qu’on va trouver ça ? demande Marie-Alice, la mère de Thérèse. Ça n’existe plus, les dragons !

— Je connais quelqu’un qui en a. Un ermite, qui vit dans une maison troglodyte, à trois jours de marche d’ici. Il a longtemps vécu en Chine, autrefois.

— Et combien ça va coûter ? Tu sais bien que je n’ai guère d’argent, dit Marie-Alice.

— Je sais que tu travailles dur pour élever ta fille et que le Comte est radin. Mais ne t’en fais pas. L’argent n’intéresse pas l’ermite. Ce vieil emplumé pense qu’un cœur pur et courageux mérite d’obtenir ce qu’il veut.

— Tu crois ?

— J’en suis sûre, j’ai vécu avec lui. Mais il y a une condition.

— Laquelle ?

— Que ce soit Thérèse qui aille chercher la poudre.

— Thérèse ? Mais elle n’a que dix ans !

— Je connais ta fille, elle est débrouillarde et courageuse. Et elle aura ma protection. Rien de mal ne peut lui arriver.

— Tu es sûre ?

— Puisque je te le dis ! s’impatiente la vieille en glissant dans les profondeurs de sa jupe informe les deux pots de confiture de figues que Marie-Alice vient de lui donner, en paiement de ses services.

Au petit jour de ce matin de printemps, Thérèse entame son périple. Elle a trouvé une place dans la charrette d’un paysan qui se rend au marché du prochain village. Une aubaine. Mais elle a un peu mal au cœur, à cause de la potion noirâtre et amère que la Marie lui a fait avaler avant qu’elle ne parte. Et les chaos de la route n’arrangent rien. Non plus que le caquètement infernal des poulets et les odeurs mêlées de pommes et de fromage aigre qui l’entourent. Mais elle est confiante et trouve un surcroît de courage dans l’affection que lui a tout de suite témoigné le petit chat du fermier, niché contre elle.

Une fois au marché, elle aide le paysan à exposer ses produits. Elle a aussi convenu avec lui qu’elle tiendrait son étal jusqu’à midi, pour le remercier de l’avoir véhiculée. Dès onze heures, ses boucles de miel, ses yeux bleu azur et son sourire ont fait merveille : tout est vendu !

— Tu es un petit miracle sur pattes, toi, lui dit le paysan. Pas question de te laisser repartir !

— Vous savez bien que je ne peux pas rester, monsieur. Il faut que j’aille chercher ce médicament qui va sauver mon grand-père !

Le paysan ne l’entend pas de cette oreille. A l’abri du muret qui dissimule sa charrette aux regards, il bâillonne brusquement Thérèse et la hisse de force dans son véhicule. La petite fille se débat vigoureusement. Le paysan s’apprête à lui ligoter les jambes quand quelque chose lui saute au visage : son chat, toutes griffes dehors, les yeux étincelants de fureur, lui laboure les joues et les paupières!

— Saleté d’animal ! vocifère-t-il en lui lançant à l’aveugle des coups de poing furieux.

Thérèse en profite pour récupérer son baluchon et s’enfuir à toutes jambes vers la sortie du village. Une fois remise de ses émotions, elle poursuit sa route, non sans se retourner régulièrement pour voir si le paysan ne la suit pas. Soudain, elle entend le claquement des sabots d’un cheval : c’est lui ! Vite, elle se cache dans un bouquet d’arbres, s’allonge par terre et se couvre de feuilles mortes. Son cœur bat très fort quand la charrette passe à sa hauteur. Elle l’entend continuer un peu puis revenir ! Oh non, il a dû la voir ! Elle pousse un « ouf » de soulagement quand elle comprend que le paysan a simplement décidé de rebrousser chemin.

La nuit commence à tomber quand Thérèse arrive en vue d’une fermette plutôt délabrée. Une vieille femme est assise devant, un chien à ses pieds.

— Bonsoir, grand-mère. J’ai fait une longue route aujourd’hui, je suis fatiguée. Pourrais-je dormir dans votre grange ?

— C’est pas une auberge ici ! Si tu veux dormir, faudra payer !

— Je n’ai pas d’argent, grand-mère. Mais je sais faire beaucoup de choses. Vous préparer une bonne soupe par exemple. Et soigner votre chien. Il a une patte cassée, on dirait.

— Tu sais faire tout ça, à ton âge ?

— Mais oui, grand-mère. J’ai appris en aidant Maman et en regardant faire mon grand-père.

— Voyons ça, alors.

Thérèse accomplit ses tâches, à la grande satisfaction de la fermière, puis ne met pas longtemps à trouver un sommeil sans rêves, allongée à même le foin. Quelques heures plus tard, des hurlements glaçants la réveillent. Elle sort dans le petit jour et comprend qu’ils viennent de la maison. Elle y entre et trouve la vieille femme, la main droite collée à la boîte en fer que la Marie a remise à Thérèse avant son départ.

— Au secours ! Ça brûle, ça brûle ! hurle la vieille, tordue de douleur.

— Mais que faisait ta main dans mon baluchon, grand-mère ?

— Je… Je voulais t’y mettre quelques pommes pour le voyage !

— Des pommes ? Mais tu n’en as pas !

— Ah, enlève-moi donc cette saleté de truc !

Sans mot dire, Thérèse s’empare de la boîte, qui se décolle comme par enchantement de la main de la vieille femme. Puis elle l’ouvre et y prend un onguent qu’elle passe sur la main brûlée.

— Voilà qui devrait te soulager grand-mère. Et il n’y aura aucune trace.

— Sors d’ici, siffle la vieille en guise de remerciement. Et ne reviens jamais !

— Il ne faut jamais dire jamais, grand-mère, répond Thérèse sur un ton chantant et un peu moqueur.

Alors que la petite fille s’en va, le vieux chien vient lui mettre son museau dans la main, sa manière à lui de lui dire au revoir et merci.

Thérèse marche depuis dix bons kilomètres quand elle aperçoit un corps sur la route. Un enfant, recroquevillé près d’un vélo dont la chaîne a déraillé. Il gémit.

— T’as mal où ? demande-t-elle

— A la tête !

— Fais voir !

En un battement de cils, Thérèse se retrouve assise sur le derrière. En effet, le gamin a jailli, tel un diable de sa boîte, avant de détaler avec le baluchon qu’elle avait posé par terre ! Maintenant, elle l’entend crier. Il est debout, figé au milieu du champ de luzerne qui borde la route, les bras serrés autour du sac de toile. Il fixe le sol d’un regard plein d’épouvante. Thérèse comprend pourquoi quand elle arrive près de lui : un cercle de vipères sifflantes l’entoure !

— Rends-moi mon baluchon, intime-t-elle au garçonnet.

Dès qu’elle l’a récupéré, les vipères disparaissent. Tremblant, le gamin s’effondre par terre.

— Pourquoi t’as fait ça ? demande Thérèse.

— J’ai faim et j’ai besoin d’argent.

— Tu n’as pas de parents ?

— Depuis que mon père nous a quittés, ma mère est tombée malade. Elle ne peut plus travailler. Alors, je fais ce que je peux pour l’aider.

— T’as pas choisi la meilleure façon de le faire. Si tu continues comme ça, tu iras en prison. Alors, il n’y aura plus personne pour s’occuper de ta mère.

Comme le garçon ne répond pas, Thérèse continue :

— Tu sais, t'as l’air fort et malin. Je suis sûre que tu pourrais trouver des petites choses à faire, après l’école, chez les fermiers du coin : nettoyer les poulaillers, préparer la nourriture pour les cochons, équeuter les haricots verts, écosser les petits pois ou les châtaignes, trier les haricots blancs… T’y gagneras bien quelques pièces et de quoi vous nourrir, ta mère et toi.

— Trier les haricots blancs ?

— Oui, enlever ceux qui ont des charançons.

— C’est dangereux ?

— Non, les charançons sont des petits insectes noirs, parfois rouges, qui s’enferment dans les graines. Tu ne crains rien.

Une fois le garçon dûment conseillé et rassuré, Thérèse le quitte, en lui laissant une de ses dernières pommes. Et un très joli sifflet en bois de noisetier, que son grand-père l’avait aidée à sculpter du temps où il allait encore bien.



La chance joue en sa faveur puisqu’au bout d’un nouveau kilomètre, une fermière la prend dans sa voiture. Emue par son histoire, elle décide même de faire un détour pour accompagner la fillette à destination. Thérèse n’a alors plus qu’une forêt touffue mais amicale à traverser, avant d’arriver chez l’ermite.

— Entre mon enfant, dit-il quand elle se présente à sa porte.

Intimidée, Thérèse pénètre dans une vaste pièce, creusée à même la roche. Elle est très lumineuse, grâce à la blancheur de la pierre de tuffeau et aux deux fenêtres percées de part et d’autre de la porte d’entrée. La fillette s’y sent comme dans un cocon. Elle a soudain une grande envie de dormir.

— Tu dois être bien fatiguée, mon enfant, après tout ce que tu viens de vivre. Dors un peu si tu veux, lui dit justement l’ermite, tout en lui désignant une petite couche sommaire dans un coin plus sombre de la pièce.

A son réveil, Thérèse se sent en pleine forme. Une odeur de pain chaud lui rappelle qu’elle n’a pas beaucoup mangé ces derniers jours.

— Ah, te voilà réveillée, mon enfant. Viens par là, je t’ai préparé un petit quelque chose à manger : du pain frais qui sort tout juste du four, de la viande des Grisons, du lait, du fromage de chèvre, quelques fruits. Bon appétit !

Une fois rassasiée, la fillette écoute avec intérêt ce grand homme maigre, au visage bienveillant et à la voix étonnamment grave et rassurante.

— Thérèse, il est bien que les jeunes viennent en aide aux plus vieux, quand ils le peuvent. C’est un juste retour des choses. En tout cas, tu as été très courageuse, je le sais. Voici donc ce que tu es venue chercher. Tu en donneras une pincée à ton grand-père, trois fois par jour, pendant neuf jours d’affilée. Ensuite, il ira mieux.

La fillette s’empare avec précaution du précieux flacon de poudre de dragon bleu, protégé par une enveloppe de cuir épais. Encore trois jours de voyage au plus et elle pourra faire revenir son grand-père à la vie.

— Thérèse, ton comportement exemplaire mérite une autre récompense. Viens.

Rougissante, elle suit l’ermite sur le pas de la porte. Là, il émet un sifflement singulier et un immense faucon blanc vient atterrir à ses pieds.

— Monte, ma fille, dit l’ermite. Cet oiseau va te reconduire chez toi. Ah, une dernière chose, n’oublie pas de saluer la Marie pour moi !

— Je le ferai. Merci beaucoup.

Après avoir bien fixé son baluchon sur son ventre, Thérèse fait un grand sourire à l’ermite. Puis, à moitié rassurée, elle enfourche le faucon et s’empresse de mettre ses bras autour de son cou. Ne faisant plus qu’un, la fillette et l’oiseau s’envolent dans l’azur.



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Illustration de JAB
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zagatub
Image de Michèle Harmand

Michèle Harmand

Quand j’étais petite, j’avais très peu de livres à lire en dehors des manuels scolaires. Et je me souviens avec quelle impatience je dévorais ceux qui me tombaient sous la main ! C’est de là que m’est venue la passion pour les mots… qui ne m’a jamais quittée. A bientôt 65 ...   [+]

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