Pétronille - Prudence et carbonisation

Alizée Villemin

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Archéologue de formation, j’aime parcourir le monde sur les ailes imaginaires de mes dragons. Suivez-moi dans des aventures hautes en couleurs, où les héros sont toujours prêts à rire   [+]

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Pétronille était une sorcière prudente. C'était en tout cas ce qu'elle s'évertuait à répéter, et aujourd'hui semblait un bon jour pour en faire la preuve. Accoudée à la table de sa cuisine, les doigts noués sous le menton, elle fixait d'un regard suspicieux l'objet inopportun venu troubler son lundi matin. Lequel supportait l'examen sans moufter ni frémir. La jeune femme souffla sur la grande mèche rousse qui lui barrait le visage et lança un nouveau sortilège de détection, qui revint bredouille comme tous ses prédécesseurs.
De guerre lasse, elle se leva en soupirant et alluma le feu sous la bouilloire d'un simple claquement de doigts, puis posa une demi-fesse sur le buffet, bras croisés. À côté de l'objet gisait un petit morceau de parchemin froissé, tâché d'encre brune, sur lequel on pouvait lire :
« Déterré par mes petites chéries ; pensé que ça t'intéresserait. Gaffe en ouvrant. Bises, Germaine Lacrevure ».
Pétronille avait d'abord été amusée par l'idée des « petites chéries » de Germaine – deux immenses gargouilles de granit aux crocs baveux – en train de batifoler dans l'humus comme des chiots Yorkshires sous amphétamine. Elle avait ensuite remarqué la fumée à la délicate senteur de soufre qui s'échappait du paquet.
Il existait à travers le monde un certain nombre d'objets auréolés de cette douce émanation d'œufs pourris, et Pétronille n'en appréciait aucun. Devenir Sorcière de Feu ne signifiait pas forcément que l'on renonçait à son odorat. La quantité de gens qui lui collaient sous le nez des trucs à moitié carbonisés, c'était incroyable ! Et un peu décevant de la part d'une collègue d'ordinaire aussi avisée que Germaine, il fallait bien l'avouer.
La bouilloire siffla. Pétronille sortit de ses pensées pour se servir un thé brûlant agrémenté de curcuma et piment de cayenne ; elle aimait ses boissons bien relevées. Radoucie par son breuvage préféré, elle se rassit devant l'énigmatique objet et se décida enfin à en retirer les diverses couches de protection, maintenues par des sangles bien ajustées. Coton épais, encore du coton épais, peau tannée de yak volcanique... cuir de dragon ? Germaine n'avait pas fait les choses à moitié !
Une fois dévoilé, l'objet conservait son aura de mystère. À première vue, il s'agissait d'une boîte en ébène. Habilement sculptée de diablotins hilares, elle était noire comme la nuit à l'exception de deux énormes rubis enchâssés dans son couvercle gravé, tels deux yeux luisants au regard fixe, surmontant un sourire aux dents bien trop longues. Les fumerolles soufrées provenaient des bouches des petits diables de bois, qui semblaient s'amuser à l'envoyer dans sa direction.
Pétronille frissonna.
Tout cela ne lui inspirait pas tellement confiance. Le feu, c'était son domaine, oui. Dorer, brûler, carboniser, ça oui, elle savait faire. Mais les histoires de démons ? Sans elle !
Elle songea un instant à aller l'enterrer dans son propre jardin, mais l'ange de la curiosité était venu se percher sur son épaule et il ne la laisserait pas s'en tirer aussi facilement. « Gaffe en ouvrant », avait dit Germaine Lacrevure. Avait-elle donc testé le coffret ? Dans ce cas, si elle l'avait fait parvenir à sa jeune collègue, c'est qu'elle avait estimé que la chose était sans danger. Bon, il fallait admettre que le danger, pour la famille Lacrevure, c'était une notion un peu surréaliste ; chez eux, on dressait les plantes carnivores avant de savoir marcher.
Pétronille inspira un grand coup, expira avec une lenteur toute calculée et décida de renvoyer la boîte. C'était plus raisonnable, se dit-elle les yeux fermés, lorsqu'une voix stridente retentit dans la pièce.
— Bah alors, qu'est-ce qu'elle fout la donzelle ?
La jeune sorcière leva une paupière terrifiée ; sur la table devant elle, un minuscule vaurien rougeâtre avait soulevé le couvercle pour examiner les alentours. Ses petits yeux de braise fouillaient les lieux avec avidité. Il la remarqua enfin.
— Ah ! Elle est là les gars !
Le couvercle dégagea d'un coup sec ; trois autres gredins, aux jolies nuances roussies, rejoignirent le premier. Bras croisés, ils toisaient Pétronille d'un air sévère. Le plus grand, de toute évidence le gros bonnet, reprit la parole d'un timbre grinçant :
— Dites donc, Mam'zelle, z'étiez censée ouvrir vot' cadeau !
La sorcière en resta sans voix quelques instants, choquée.
— Et que ce serait-il passé, dans ce cas ? finit par demander la jeune femme circonspecte.
Le plus petit des diablotins répondit avec un immense sourire dévoilant des dents très blanches — et très pointues :
— Eh ben on aurait bondi, et pis...
Le Caïd lui fila un coup de coude pour le faire taire :
— Silence, imbécile ! C'est trop tard ! Elle avait qu'à ouvrir la boîte !
— Mais chef...
— Pour la peine, elle saura rien, voilà !
— Mais chef... on avait répété, et tout !
— Tant pis pour elle !
Le garnement rabroué se retourna pour bouder, bras croisés, mais sans manquer de laisser traîner une oreille intéressée par la suite. Pétronille ne put s'empêcher de commenter, satisfaite :
— J'ai donc très bien fait d'agir avec prudence.
— Prudence ?
Pour toute réponse, Pétronille pointa du doigt son adage familial, gravé sur la poutre principale de la cuisine : « Prudence est mère de Sûreté ». Le démon râla :
— Ouais, ben on est pas v'nu faire d'la généalogie, hein. Z'avez de quoi grailler ?
Mais Pétronille ne se démonta pas :
— Et qu'êtes-vous venu faire ?
— De quoi ? rétorqua le Caïd, qui fixait les étagères encombrées de provisions et n'avait pas anticipé cette question existentielle.
— Qu'êtes-vous venu faire chez moi ? Germaine Lacrevure vous a-t-elle chargé d'une mission particulière ?
— Lacrevure ? C'est la vieille au gros nez, là ? Nan pas d'mission, elle a juste rigolé quand on a cramé son chapeau.
— Cram... mais c'est affreux ! s'exclama Pétronille, horrifiée.
— Oh non, c'était super chouette, on a fait ça bien, on est des pros, voyez.
Sans plus attendre, le diablotin bondit hors de sa boîte, suivi par sa modeste troupe ; ils partirent à l'assaut de la grosse tome de fromage à pâte molle qui reposait sur le buffet, à peine camouflée par un linge propre.
— À taaaaaaable !
— ÇA SUFFIT ! rugit Pétronille, tout en traçant un trait de feu devant les petits indésirables pour stopper leur élan.
Dressée de toute sa taille, les sourcils froncés et les cheveux soulevés par des flammèches d'un très bel orangé, elle était impressionnante. Ses doigts brasillaient, prêts à projeter de nouvelles flammes.
Le Caïd la fixa quelques instants, sourit, traversa le brasier en s'y dorant les fesses, puis lança :
— On est des diablotins, Mam'zelle. Z'aviez oublié ?
Soufflée, Pétronille dissipa ses sortilèges et se rassit, condamnée à regarder les démons engouffrer ses réserves alimentaires. Elle soupira quelques longues minutes, puis demanda d'une toute petite voix :
— N'y a-t-il donc aucun moyen de me débarrasser de vous ?
— Non Mam'zelle ! répondirent-ils en chœur, postillonnant du cake aux myrtilles.
« Quel fardeau », se répétait-elle, « quel fardeau... mais pourquoi Germaine m'a-t-elle envoyé une nuisance pareille ? Qu'est-ce qui aurait bien pu la pousser à m'offrir... »
Puis soudain, Pétronille comprit.
Elle sourit d'un air carnassier et annonça, l'air de rien :
— Dites les gars, je connais un sorcier qui a un garde-manger encore plus vaste que le mien.
Les petits démons se redressèrent, l'oreille aux aguets. Elle enfonça le clou :
— Même que je suis certaine qu'il ouvrirait le coffret sans réfléchir !
Ils avalèrent leur dernière bouchée puis bondirent sur la table de la cuisine, à nouveau rassemblés devant elle :
— Pour vrai ?
— Pour vrai, répondit-elle d'un air sérieux. Embarquez, je m'occupe de tout !
Sitôt la boîte refermée sur son délicat contenu, elle se hâta de la reficeler dans toutes les couches de protection, vérifia la tension des sangles puis inscrit une nouvelle adresse sur l'étiquette de destinataire avec un grand sourire.
Le vieux Kovid adorerait le cadeau, pour sûr...

-- Illustration de Gabrielle Sibieude

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Armelle FAKIRIAN · il y a
J'aime toujours autant cette histoire diablotine 😉
Image de Alizée Villemin
Alizée Villemin · il y a
Merci :)