Yel et ses voisins les Tout-rouge

F.P. Gihem

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Maintenant que je sais lire, je sais que je n'ai plus le droit d'aller me baigner à la rivière quand j'en ai envie. C'est écrit sur des affiches. Elles sont placardées sur tous les murs des maisons du village. Voici donc ce que je peux lire depuis quelques jours : « ATTENTION ! DANGER ! Pour la sécurité de toutes et de tous, il est formellement interdit de se baigner dans la rivière le lundi, le mercredi, le vendredi et, bien sûr, le dimanche ! »

Tout ça, c'est de la faute de nos voisins. Ils habitent dans un village près du nôtre. On les appelle les Tout-rouge. Des livres racontent l'histoire de nos deux clans, et des images montrent la tête du chef des Tout-rouge, qui est rouge, parce qu'il est méchant et toujours énervé. Sa femme aussi a une tête toute rouge, et ses deux enfants, n'en parlons pas ! Ils sont petits et rouges, et ressemblent à des créatures maléfiques. Personne ne les a jamais vus, mais le dessin fait très peur.

La rivière qui sépare nos deux clans est la frontière qu'il ne faut jamais franchir. C'est un endroit qui n'appartient à personne, alors il a fallu s'organiser. C'est pour ça que les Tout-rouge ont le droit de se baigner dans la rivière le lundi, le mercredi et le vendredi. On les écoute faire du bruit en s'amusant, et même si leurs cris de joie ressemblent à nos propres cris de joie, les affiches placardées dans le village disent qu'il faut s'en méfier.

Nous, on a le droit de se baigner dans la rivière le mardi, le jeudi et le samedi. Chaque fois qu'on y va, avec mes copains et mes copines, on crie parce qu'on est heureux. Mais nos parents nous demandent de faire moins de bruit pour ne pas ressembler aux Tout-rouge. Alors on essaye de s'amuser en silence, mais ce n'est jamais simple de faire semblant de cacher sa joie.

Le dimanche, si personne ne doit s'approcher de la rivière, c'est parce que diviser sept jours en deux, c'est impossible.

Le mardi, le jeudi, et le samedi, on ne fait pas que se baigner dans la rivière. On peut aussi y pêcher. On fait ça avec des filets, et quand on trouve dedans des poissons rouges, on les rejette en disant que c'est plein d'arêtes. On fait avec les poissons rouges ce qu'on fait avec les Tout-rouge : on les rejette parce qu'on ne les aime pas, mais sans être bien certains de savoir pourquoi. Le grand livre qui sait tout affirme que de toutes les espèces de poissons vivants dans la rivière, ceux qui sont rouges sont les plus dangereux pour la santé. Personne au village n'en a jamais gouté, mais tout le monde dit que les poissons rouges de la rivière sont dangereux pour la santé.

Voilà. Vous savez tout ce qu'il y a à savoir sur ma vie, mes habitudes, et mes lectures. Il ne me reste qu'une seule chose à vous raconter : comment, avec les Tout-rouge, nous nous sommes réconciliés.

Un jour, j'ai fait la bêtise de m'approcher de la rivière pour regarder de plus près à quoi pouvaient ressembler les Tout-rouge. J'étais caché derrière un buisson et, de loin, je n'ai pas trouvé de différences entre les Tout-rouge et les gens de mon clan. Ils se baignaient comme nous et rejetaient à l'eau les poissons rouges, sûrement parce que c'est plein d'arêtes et que personne n'aime manger des arêtes. Ça m'a quand même étonné que les Tout-rouge n'aiment pas les mêmes choses que nous, et ensuite j'ai réfléchi : je me suis dit que si les Tout-rouge ne mangeaient pas les poissons rouges, c'est parce qu'ils les trouvaient beaux et que dans l'eau, ça faisait de belles couleurs.

Au moment de repartir en direction de mon village, le buisson derrière lequel j'étais caché a bougé, et la tête d'une fille des Tout-rouge m'a regardé fixement. J'ai été tellement surpris, et surtout tellement intimidé, parce que la fille était très jolie, que je n'ai pas osé bouger alors qu'on nous avait bien prévenus que les Tout-rouge étaient dangereux. La fille m'a demandé : « Pourquoi tu es tout rouge du visage ? » Et je lui ai répondu que c'était normal puisque j'avais eu peur quand le buisson avait bougé. La fille a continué de sourire et elle m'a dit : « Moi aussi, je rougis facilement, mais seulement parce que je suis timide. »

Le soir, j'ai dit à mes parents que je voulais inviter chez nous une très gentille jeune fille que j'avais rencontrée près de la rivière. Ils m'ont dit d'accord, à la condition qu'elle ne fasse pas partie du clan des Tout-rouge. J'ai menti et je leur ai dit qu'elle était comme moi, qu'il ne faudrait donc pas faire attention si elle se mettait à rougir pour un oui ou pour un non, que cela ne voudrait pas dire qu'elle faisait partie du clan des Tout-rouge. Surtout que, parfois, mon père, avec sa voix qui résonne comme dans une grotte, il peut effrayer les gens et les faire rougir.

Loris vient maintenant très souvent chez moi. Elle s'est habituée à la grosse voix de mon papa, et si parfois elle rougit quand même un peu, c'est parce que je lui dis qu'en plus d'être jolie, elle est très intelligente. Mais comme moi aussi je rougis quand je lui fais des compliments, ça passe inaperçu.

Tous les enfants de notre village ont commencé à inviter les enfants du clan des Tout-rouge parce que Loris a plein de copains et de copines qui sont comme elle, c'est-à-dire moins effrayants que prévu. Le problème, c'est que maintenant, on ne sait plus qui sont les Tout-rouge ou qui sont les gens de notre village. Au début, notre chef a crié que c'était n'importe quoi de ne plus savoir qui était qui, et le chef de l'autre village a crié pareil, parce que si on ne se méfiait pas, dans peu de temps, on ne ferait qu'un seul et même village.

Tous les jours, les chefs des villages étaient très énervés, et comme ils devenaient tout rouges, on a commencé à les confondre, à ne plus savoir lequel était l'autre, ce qui a bien arrangé les choses puisqu'un jour, ils ont disparu ; ou alors c'est qu'on les a enfin oubliés.

Pour fêter la réconciliation entre nos deux villages, on est tous allés se baigner dans la rivière, et si je me souviens aussi bien de ce jour, c'est parce que c'était un dimanche.

Le soir de cette grande baignade, on a organisé un grand repas. Tous les habitants des deux villages étaient présents, et vous savez pourquoi on n'a pas mangé de poissons rouges ?

Parce que vraiment c'est plein d'arêtes.

-- Illustration de Mathilde Ernst

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Fabiloo Fabienne · il y a
Très belle parabole sur ce qui se passe dans le monde en ce moment
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Fabiloo Fabienne · il y a
C'est vrai que les poissons rouges sont pleins d'arêtes? C'est rigolo!
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Mijo Nouméa · il y a
Comme Ginette j'aime ces histoires qui évoquent des différences, des rancunes entre les gens ( qui ne savent souvent pas eux-mêmes le point de départ de la brouille).
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Ginette Flora Amouma · il y a
Si tous les problèmes pouvaient se résoudre aussi bien , on vivrait tranquillement !
Un texte très sensible sur les difficultés à s'entendre et les querelles qui en découlent .
J'aime beaucoup la fin qui se termine autour d'une table, tous convives confondus !