Les Courses de Marie-Thérèse

Frédéric Neveur

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Personne n'obéit jamais à Marie-Thérèse !

Elle en a assez !

C'en est fini !

Elle veut que ça change !

Marie-Thérèse déteste tout : son prénom, ses parents, ses habits, ses cadeaux, le logo de la Poste, le vélo de la factrice, son appareil dentaire, son chat, son amoureux, ses yeux, sa chambre, la couleur du portail, le chocolat noir, la température de la piscine, les aubergines, l'école, la pluie, sa peau, les aubergines... Mais ce qu'elle déteste le plus, c'est sans doute faire les courses avec ses parents !

Cette calamité s'abat sur elle une fois par semaine, tous les mardis à 17 heures. Elle ne comprend pas pourquoi elle doit subir cette douloureuse épreuve. Entendre ses parents se disputer, pousser le chariot de supermarché sur des kilomètres dans le dédale infâme des rayons, attendre plusieurs heures devant les caisses, transporter les courses, les déposer, les reprendre, les transporter, les ranger...

C'est épuisant !

C'est interminable !

Ce mardi, il pleut sévère dehors. Le magasin fait des promotions sur les litières pour chats et le hareng saur. Marie-Thérèse pousse le chariot dans les longues allées, complètement désabusée, persuadée que le sort s'acharne sur elle depuis sa naissance.

Elle s'assoupit au rayon charcuterie.

Une palette de saucisses qui tombe la réveille alors que sa mère tire le caddie vers le rayon des soupes instantanées.

C'est tellement fatigant !

« J'en ai marre ! Je m'ennuie ! Si seulement une pluie de météorites invisibles venues d'une autre dimension s'abattait dans le magasin pour tout détruire ! Je donnerais n'importe quoi ! »

À ces mots, une énorme détonation vient faire s'écrouler l'étalage des crustacés, puis une panique monstrueuse se répand un peu partout. Les gens crient ; cette animation inattendue fait sourire Marie-Thérèse, tandis que ses parents courent vers la sortie, sous une pluie d'explosions incompréhensibles.

« Les traitres ! Ils m'abandonnent donc comme un vieux sac de couscous à la moindre secousse ! Mais ce bazar... C'est quand même pas... Non ?! Incroyable, c'est moi qui ai fait ça ? Je dois en avoir le cœur net ! Je veux maintenant que les météorites soient visibles, qu'elles soient bleues, blanches et rouges, plates, creuses... heu... et en forme de crêpes, et je veux qu'elles terrorisent tout le monde dans la ville ! »

Quelle n'est pas sa surprise quand elle réalise que son souhait, justement, se réalise : en effet, des milliers de météorites-crêpes tricolores écrasent les derniers clients.

Marie-Thérèse sort du supermarché en rigolant de bon cœur.

Elle observe avec bonheur les passants écrabouillés par ses drôles d'astéroïdes obéissants. Elle scrute avec délectation le chaos retentissant dont elle est l'instigatrice, notamment ses parents prisonniers de l'éboulement de la Poste qui a même broyé la bicyclette de la factrice !

Sourire aux lèvres, intrépide, elle retourne dans le supermarché vide. Son esprit bouillonne d'idées nouvelles à expérimenter pour s'amuser :

« Super ! Trop fort ! Je veux que toutes les aubergines de la planète remplissent le magasin, que les chats du monde entier soient transformés en gros ballons poilus attachés par la queue à toutes les maisons de la ville, je veux un énorme tatouage partout sur le corps de mon boys band coréen préféré, les BTS, et avoir la plus grosse tablette numérique en or de l'Univers greffée aux mains, pour envoyer mes photos sur les réseaux sociaux et devenir ultra populaire, enfin ! Et... heu... et pour l'instant c'est tout ! Allez ! Qu'on m'obéisse ! »

Malheureusement, toutes les aubergines de la planète, c'est beaucoup trop pour la taille du magasin et elles débordent bien vite des fenêtres, des portes et du toit, chez les voisins, dans toute la ville, noyant les habitants dans un océan de légumes.

Par conséquent, Marie-Thérèse est projetée hors du supermarché, par la porte principale, et se retrouve sur le toit d'une maison, en compagnie d'une centaine de gros chats-ballons attachés par leurs queues à la cheminée qui fume.

Cependant, lorsque le toit s'écroule sous ses pieds, elle comprend que sa tablette géante est vraiment trop lourde ! Elle se retrouve donc les fesses par terre, affreusement fâchée, pestant contre sa bourde...

« Je déteste les tablettes en or ! Mes mains sont toutes pleines d'encre noire trop moche ! Fichu tatouage ! Et il y a beaucoup trop d'aubergines, maintenant ! Je veux une superbe robe de créateur et je veux voler dans une montgolfière rose, pendant que toutes les choses que je déteste se mélangent en bas ! Je veux qu'ils baignent tous dans du chocolat chaud ! Je veux qu'ils souffrent trop ! »

Marie-Thérèse se retrouve brusquement dans les nuages, à bord d'une belle montgolfière rose. Sa robe, vaporeuse et fine, la recouvre avec volupté. Elle se penche pour voir, en contrebas, le résultat de ses désirs et ses méfaits :

Un océan marron a remplacé la ville. On peut distinguer toutes sortes d'objets qui flottent grossièrement : son prénom, ses parents, ses habits, ses cadeaux, le logo de la Poste, le vélo de la factrice, son appareil dentaire, son chat, son amoureux, ses yeux, sa chambre, la couleur du portail, le chocolat noir, la température de la piscine, les aubergines, l'école, la pluie, sa peau, les aubergines... Bref, tout ce qu'elle déteste infuse dorénavant dans une mer bouillonnante à l'odeur de chocolat diffuse.

Ravie, Marie-Thérèse danse dans sa petite montgolfière, mais quelques minutes plus tard, elle commence à avoir froid dans sa robe légère. Et les émanations chocolatières lui donnent le mal de l'air. Frustrée, nauséeuse, colérique, elle grogne alors :

« Non, non, non et non ! Je veux que tout ce chocolat de malheur disparaisse ! Je veux redescendre avec un manteau en fourrure synthétique ! Je veux être dans un igloo, grand comme un continent, toute seule ! Oui, toute seule, et enfin tranquille ! »

En un instant, elle se retrouve à l'intérieur d'un dôme gigantesque et glacial. Mais Marie-Thérèse déteste déjà cet endroit. Il y fait trop froid et, pire, elle s'ennuie à mourir ! Décidément, même en ayant ce pouvoir audacieux de faire tout ce qu'elle veut, elle hait toujours autant le monde qui l'entoure !

« Je ne comprends pas... On dirait que je n'aime rien ! J'ai peur toute seule et je suis plus triste encore que dans le magasin, avec mes parents... Je veux revenir au rayon charcuterie ! Je veux revoir mes parents et mes soucis ! Je veux retrouver tout le reste, toutes les petites choses que je déteste ! »

Marie-Thérèse se réveille, estourbie, la tête contre la poignée du chariot, au rayon charcuterie. Sa mère dépose trois kilos d'aubergines dans la carriole, sans prêter attention à sa fille qui pousse un énorme soupir de soulagement.

« Bouge-toi les fesses, Tété l'empotée ! Le caddie ne va pas rouler tout seul ! », vocifère soudain sa mère.

Décidément, Marie-Thérèse déteste son prénom et, surtout, faire les courses avec ses parents. Elle grommelle en obéissant, laconique, et pousse le chariot d'un sourire que certains qualifieraient pourtant de machiavélique...

-- Illustration de Mathilde Ernst

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