Le Roi Loup

Eléa Noria

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Le Royaume dépérit. Cela fait maintenant de nombreuses années que l'air s'est raréfié, que les fleurs se sont fanées, et que l'eau s'est tarie. Depuis que le roi Loup est parti, la nature, le monde, tout a peu à peu commencé à s'éteindre.

Moi ? Je ne suis qu'un humble serviteur, petit panda doté de quatre pattes et d'une fourrure rousse. Je demeure encore au Royaume, j'entretiens ce qui peut être entretenu, je préserve ce qui peut être sauvé. Ainsi, l'habitation de notre ancien roi perdure, elle ne s'est pas écroulée, des brins d'herbe y poussent encore, quelques fleurs subsistent en captant de maigres rayons de soleil. Je suis resté, car il m'avait fait une promesse, et j'attends de lui qu'il l'honore.

Les autres animaux ont oublié. Leur mémoire semble s'être évaporée avec la perte de leur roi. Je suis le seul à toujours me souvenir du royaume luxuriant qui existait auparavant. Le seul à pouvoir recréer ces images scintillantes, verdoyantes. La forêt était magnifique, gorgée de vie. Quand je grimpe au faîte des arbres maintenant desséchés, j'arrive encore à revoir les plaines abondantes qui longeaient la rivière.

Les jours sont longs, sombres, mais la solitude ne me pèse guère. La demeure du roi est loin d'être petite, et chaque jour est un combat contre le mal qui ronge ces terres. Je n'ai jamais de visiteurs, tous les animaux ont fui. Vers où, je ne peux le dire. Mais à des lieues autour, je suis le seul être vivant.

C'est peut-être pour cela que j'ai tout de suite senti que quelque chose avait changé. Je m'étais absenté de la demeure royale pour aller cueillir quelques baies dans le petit parterre cultivé que j'ai réussi, avec acharnement, à faire perdurer. À mon retour, j'ai remarqué l'herbe fatiguée devant l'entrée à présent couchée, piétinée. Ce ne pouvait être de mon fait ; mes petites pattes rondes à coussinets ne provoquent jamais ce genre de désagréments.

J'entre dans la tanière, accédant à la première salle, celle qui, de tout l'édifice, reçoit le plus de lumière. Discrètement, je m'y faufile. Au centre, je repère une masse sombre, courbée. Mon cœur tremble, mes pas se font incertains. Le roi Loup est revenu.

— Mon Roi.

Ma voix est bien plus paisible que mon esprit ne l'est. Quelque chose tombe par terre avec un bruit étouffé. Face à moi, la masse grisâtre se meut avec difficulté, alors qu'une voix fatiguée imprègne les lieux.

— Tu es resté. Je suis trop vieux maintenant, tu le sais, tu le vois. Mais je suis revenu, pour tenir ma promesse. Je suis revenu, et la forêt sera sauvée.

Il expire, reprend son souffle. Sa respiration est sifflante. Il a tant changé, mon Roi. Son poil est devenu terne, ses yeux autrefois si vifs ont perdu de leur éclat. Ses pattes sont bien trop frêles, combien de temps encore pourront-elles le soutenir ? Il a beaucoup maigri et paraît affamé. Un frisson me parcourt, et une lueur nait dans son regard. Son regard amusé.

— Tu crois vraiment que je serais revenu pour te manger ? Les pandas ont toujours été trop poilus à mon goût, aussi roux soient-ils.

— Et vous avez toujours été trop gourmand. Je me suis souvent senti un peu à l'étroit dans cette tanière. Daignez alors pardonner mon moment d'égarement.

— Tu n'as pas tort, mais ces temps-là sont révolus depuis longtemps. Tu as ardemment travaillé en mon absence. Ainsi, il pourra grandir dans un environnement qui lui permettra de développer son potentiel.

— Que dites-vous, mon Roi ?

Le roi Loup penche la tête et attrape une petite boule noire. Jusqu'à ce moment précis, je n'y avais prêté nulle attention, ne l'avais même pas remarquée. Le roi s'avance vers moi et je distingue alors entre ses crocs un louveteau. Je me redresse sur mes pattes arrière afin qu'il le dépose doucement dans le creux de mes bras. Endormi, le louveteau semble apaisé.

— Il est sevré, ne t'en fais pas. Il ne devrait pas causer beaucoup de soucis. Et grâce à lui, le Royaume renaitra.

Le petit loup respire doucement. Je ne sais quoi répondre, je ne m'attendais pas à ça. Le roi était parti, car le Royaume mourait, inéluctablement. Gangréné, il n'y avait pas d'issue visible à cette situation dramatique. Il m'avait promis une solution, assuré qu'il sauverait le Royaume, qu'il nous sauverait. Le loup était parti. Mais les animaux ont oublié. Ils ont fini par se persuader qu'il ne s'agissait que d'une simple désertion, et je suis resté seul à espérer le retour des beaux jours. Ils ont fui, et je suis resté.

Et maintenant, entre mes bras, repose un prince.

— Comment faire, mon Roi ? C'est une charge bien trop lourde pour moi seul. Je ne suis plus tout jeune, je ne lui survivrai pas longtemps. Pas dans ces conditions. Il faudra le nourrir, lui donner une éducation, un sentiment d'appartenance...

— Mon fidèle serviteur, calme donc tes inquiétudes. Viens voir par ici.

Le roi s'écarte et m'indique de m'avancer dans la pièce. Au centre, là où il avait assurément déposé le petit loup, une parcelle florissante, éblouissante, a éclos. L'herbe toute jeune resplendit, je peux même distinguer de petites pâquerettes, ainsi que des renoncules dorées.

— Il est un miracle. Tu n'as plus besoin d'un roi. Tu as entre les pattes un prince qui saura reconstruire le monde. Je ne pourrai voir son accomplissement, je me meurs, je le sens. Mais il suivra sa destinée, et tu marcheras à ses côtés jusqu'à ce que ton heure vienne. Quant à moi, il me faut partir, petit panda roux, et cette fois je ne reviendrai pas.

Les larmes me montent aux yeux. Je suis désemparé, confus et peiné. Le regard doux et fatigué du roi parcourt la salle, scrutant pour la dernière fois ces lieux bien-aimés. Alors qu'il s'apprête à passer la patte à l'extérieur, laissant dans son dos son fils en bas âge, je l'interpelle une ultime fois, la voix vibrante d'émotion :

— Mon Roi, soyez sans crainte. J'accomplirai mon devoir, et je protègerai le prince. Je veillerai à ce qu'il soit honoré comme vous l'avez été. Il grandira, il perdurera, et le Royaume lui survivra. Je vous promets que vos efforts n'auront pas été vains, je vous promets que le prince vivra !

Le roi Loup ne se retourna pas. Sa voix rugueuse et grave résonna une dernière fois entre les murs de sa tanière :

— Puisse ta promesse être respectée, Ailurus Fulgens.

Et il s'élança.

***

Les oiseaux ont été les premiers à revenir au Royaume. Surement les premiers à avoir pu observer, du haut de leurs cieux, les changements effectués par le prince. Le petit loup a grandi, en effet, et avec lui la forêt. De ses premiers sauts à ses premières chasses, je l'ai accompagné, guidé du mieux que je pouvais. De ses pattes semblait jaillir tout un univers ; à chacun de ses pas, un nouveau souffle balayait le Royaume, un air pur s'engouffrait et la vie reprenait son droit. Sa fourrure transportait des nuées de poussières de vie. Quand il s'ébrouait, il dispersait autour de lui tout un monde, l'herbe grandissait, les fleurs s'épanouissaient, les arbres croissaient.

Les oiseaux ont passé le mot, et au fur et à mesure que les années s'écoulaient, les animaux revenaient, penauds. On leur murmurait que le roi Loup ne les avait pas trahis, eux se sentaient honteux bien que n'ayant pas connu, pour la grande majorité, cet illustre roi. Ils revenaient, car le Créateur, ainsi nommé, incarnait l'espoir. Et quand ils arrivaient et voyaient le Royaume tel que le prince l'avait créé, ils restaient abasourdis. Le prince les regardait avec bienveillance, de ce regard qui rappelait tant son père, et les accueillait. Chacun, enfin, participait à la reconstruction et à l'entretien du nouveau Royaume. Quant à moi, je veillais sur le prince et le conseillais quand cela s'avérait nécessaire.

Alors que mon dernier souffle approchait, le petit loup veilla sur moi nuit et jour. Comme ma respiration s'amenuisait, il me regarda avec une lueur dans le regard. Son regard amusé.

— Ne crains rien, je t'ai toujours trouvé trop poilu à mon goût, petit panda roux. Tu as tenu ta promesse, Ailurus Fulgens.

-- Illustration de Mathilde Ernst

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Alain Derenne · il y a
Un conte magnifique, merci de l'avoir posté pour nous.