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Le Dragon qui voulait se faire des amis

Raphaël Mechin

Les dragons ne sont pas tous d’énormes monstres assoiffés de sang qui terrorisent les villages en brûlant les récoltes et en dévorant le bétail. Certains sont petits, d’autres sont gentils, d’autres encore sont si effrayés par les humains qu’ils se cachent le plus loin possible de leurs habitations, dans les montagnes ou au plus profond des forêts et des océans.

Un jour, un dragon nommé Boutefeu s’ennuyait tout seul dans la grotte qui lui servait de maison. Il était d’une belle couleur rouge, ses ailes ressemblaient à celles d’une chauve-souris, et ses longues griffes et ses crocs étaient capables de percer une armure de métal. Hélas pour lui, voilà des lustres qu’il n’y avait plus d’armures à percer. Cela faisait bien longtemps que les autres dragons avaient quitté les lieux et qu’il vivait seul. Non loin, un village d’êtres humains se développait. Boutefeu n’avait jamais eu peur de ces petites créatures, mais il n’avait jamais non plus cherché à les connaître. Aucun humain n’était jamais venu le déranger, lui-même ne leur causait pas de soucis… Bref, tout le monde était content.

Mais Boutefeu s’ennuyait, il voulait se faire des amis. Alors, n’y tenant plus, il se faufila le plus silencieusement qu’il put dans les bois environnant les maisons, voulant observer comment vivaient les humains. Il les vit rire, chanter, danser, boire des boissons qui leur faisaient monter le rouge aux joues et les rendaient encore plus hilares… Boutefeu eut beau faire, il ne comprenait pas ce que tout cela pouvait avoir d’intéressant pour eux. Mais il ne voulait pas renoncer, aussi se décida-t-il simplement à aller leur parler.

À peine posa-t-il une patte hors du couvert des arbres, qu’un petit garçon le pointa du doigt en criant : « Voilà le dragon ! Voilà le dragon ! Vous avez vu comme ses griffes sont grandes ? Il va s’en servir pour tuer toutes nos vaches ! Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! » Et tout le monde s’enfuit, laissant le pauvre Boutefeu seul et triste.

Il s’en retourna dans sa caverne, légèrement plus vexé qu’il ne l’aurait cru, et décida que fréquenter ces bons à rien d’humains ne lui amènerait que des problèmes… Au bout de quelques jours pourtant, la solitude fut à nouveau la plus forte et Boutefeu repartit vers le village, cachant cette fois ses griffes sous de larges gants afin de ne pas provoquer de panique. Une fois de plus, il resta dissimulé sous les arbres pendant un certain temps, essayant de comprendre ce que les habitants faisaient, mais ils semblaient tous ne vaquer qu’à des occupations routinières.

Après avoir rassemblé tout son courage, il posa finalement une patte hors de la forêt. Mais à peine sortit-il son nez hors du bois qu’une petite fille le montra du doigt en criant : « Regardez ! Regardez ! Revoilà le dragon ! Vous avez vu la taille de ses crocs ? Il va nous dévorer tout cru ! » Et une fois de plus, les habitants se mirent à fuir sous l’effet de la terreur provoquée par la malheureuse créature, qui retourna la tête basse dans son repaire.

Mais Boutefeu était obstiné, alors il décida de faire une nouvelle tentative quelques jours plus tard. Le moment venu, il enroula son museau dans une longue écharpe qu’il avait trouvée il y a longtemps, afin de dissimuler sa gueule béante. Il repartit vers le village. Cette fois-ci, il en resta un peu plus éloigné car l’automne était arrivé et il ne restait plus aucune feuille sur les arbres pour le camoufler. Il essaya de se rappeler pourquoi les branches se dépouillaient ainsi en cette période de l’année. Il lui semblait que d’après la légende des dragons, cela avait à voir avec la tristesse des arbres pour un des leurs, mais il ne se souvenait plus des détails de l’histoire. Il regarda encore une fois les humains, qui semblaient se préparer à affronter l’hiver. Certains récoltaient tout ce qu’ils pouvaient, faisaient des petits fagots qui seraient sans doute brûlés avec ce qu’ils ne pouvaient pas manger tandis que d’autres cousaient des vêtements chauds. Tout cela apparut à Boutefeu comme étant bien étrange, puisqu’il était capable de cracher du feu dès qu’il en avait envie et n’avait donc jamais eu à se soucier du froid. Intrigué, il décida tout de même d’approcher des habitants mais, comme les deux dernières fois, à peine eut-il jeté un œil hors de la forêt qu’une vieille femme le montra du doigt en criant : « Regardez ! Regardez ! C’est le dragon ! Il n’a plus ni ses crocs ni ses griffes, mais il va sûrement cracher du feu sur nos maisons et nous condamner à mourir de froid quand l’hiver viendra ! » Alors tous les villageois se mirent à fuir, laissant la pauvre bête seule. Boutefeu avait fait tout son possible pour que les humains ne le craignent pas… Rien n’avait fonctionné et il se trouvait dans une impasse ; tout le monde savait que les dragons crachaient du feu ! Jamais il ne pourrait dissimuler cette particularité, même avec la meilleure volonté du monde. La mort dans l’âme, Boutefeu décida de retourner dans sa caverne avant de s’éloigner de cet endroit qui ne voulait pas de lui. Il prit quelques jours pour rassembler le peu d’affaires qui lui serviraient lors de son voyage mais une fois que tout fut prêt, il ne put se résoudre à quitter les lieux sans jeter un dernier regard vers le village. Certes ils l’avaient rejeté, mais il n’arrivait pas vraiment à leur en vouloir. Il ne pouvait nier que les dragons étaient effrayants et pas vraiment adaptés à la vie humaine. Il avait beau être triste, il s’était habitué à la présence de ces habitations et il aurait trouvé bizarre de s’en aller sans un ultime coup d’œil.

Il alla jusqu’au village, où il trouva tous les villageois réunis autour d’un immense fagot, prêts à allumer un grand feu. Les corps tremblotants sous d’épais vêtements et la couleur de plus en plus bleue que prenait la peau des humains ne laissaient guère de doute quant à la situation ; les humains étaient en train de mourir de froid ! Sans réfléchir plus longtemps, Boutefeu s’élança vers le milieu du hameau. Avant que qui que ce soit n’eut le temps de crier pour alerter les autres, il se dressa sur ses pattes arrière et cracha un épais jet de flammes en direction du fagot, qui s’embrasa immédiatement. Intrigués, les habitants se rapprochèrent progressivement, leur peur du froid l’emportant sur celle du dragon. Quand tout le monde fut bien réchauffé, ils remercièrent chacun à leur tour Boutefeu de les avoir sauvés, en s’excusant de l’avoir si mal jugé. Depuis ce jour, Boutefeu revient tous les jours au village pour aider ses amis du mieux qu’il le peut.

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Illustration de Pablo Vasquez
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