Le dernier refuge

Enrico Buzi

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"Touche à tout" depuis toujours : science, sport, musique, littérature, jeux de stratégie ; je suis passionné par les genres littéraires qui proposent du mystère, de l'émotion, de la ... [+]

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Mona s'élance dans la prairie en appelant à tue-tête : « Miki ! MIII-KIIII ! ». Sa chatte a disparu depuis dix jours et elle s'inquiète vraiment. Elle a même publié un avis de recherche sur INSTOK. Personne n'a vu Miki, mais grâce à cette annonce elle s'est fait un ami virtuel, Lino, un garçon qui adore les chats mais qui n'a jamais pu en avoir. Au fil des messages échangés, Mona a pu confier sa tristesse et sa crainte à Lino. Entre les émojis colorés, le garçon s'est ouvert à Mona de sa relation compliquée avec son père, qu'il ne comprend pas.
À force de chercher Miki, Mona en oublierait presque la beauté du paysage alentour : le torrent, les aiguilles qui dominent le plateau et la vue panoramique sur la vallée. Mona veut remonter la rivière, on lui a dit qu'un chat pouvait rester coincé sur un rocher au milieu du torrent. Elle n'a qu'une envie : revoir la petite bouille de Miki, son pelage gris anthracite et sa tache blanche dans le cou. Elle aime tellement quand Miki tend sa tête en fermant les yeux pour réclamer des caresses. Mona est prête à pousser ses recherches jusqu'au lac, près du col.
En arrivant à la ferme des Adrets, elle aperçoit Paul qui s'amuse à escalader les rochers géants, éboulés il y a bien longtemps. Paul est le fils des fermiers et c'est un bon copain de Mona. Il propose de l'accompagner dans ses recherches.
Ils observent depuis le haut des gorges si Miki n'est pas prisonnière dans la paroi ou sur un îlot rocheux au milieu des eaux qui grondent en contrebas. Ils ne prennent aucun risque, ils vivent ici depuis toujours et savent qu'il ne faut jamais jouer au plus malin avec la montagne. Paul annonce à Mona que sa famille veut partir s'installer en ville. Le travail est dur et rapporte peu par ici. « Mais on a le paysage, et un air respirable... », réplique Mona qui n'a pas envie que Paul s'en aille.

À des kilomètres en aval, dans la plaine, Lino et son père se dirigent lentement vers l'est à travers les embouteillages qui encombrent la ville en permanence. Le nombre de camions est faramineux ; Lino a renoncé à tous les compter. Son père et lui portent un masque-respirateur. Dans toutes les villes d'Europe, c'est obligatoire car l'air est trop malsain. On ne les enlève que dans les appartements équipés de purificateurs. Et même là, on les remet pour dormir, au cas où il y aurait une coupure de courant pendant la nuit. Depuis qu'il a vu Lino si triste devant une photo de chat sur INSTOK, son père a décidé de lui en acheter un. En plaine, les animaux de compagnie sont devenus un grand luxe. Il n'y a pas de respirateurs pour eux, et même s'il y en avait, ils ne les supporteraient pas, alors leur espérance de vie ne dépasse pas quelques mois. Leur chaleureuse présence manque aux humains.
Lino ne croit pas que ce soit une bonne idée d'aller chercher un chat à la montagne, mais il a envie d'aller respirer l'air des alpages. Sur le trajet, son père lui raconte que, depuis quarante ans, on parle d'interdire la circulation dans les villes. Lui, il est contre, il dit que ça mettrait au chômage les chauffeurs de taxi, de bus, de camions, sans compter les vendeurs de voitures. Mais Lino n'accepte pas les arguments de son père qui lui semblent absurdes, ni ces masques à gaz qui donnent aux citadins des têtes de mouche géantes, et encore moins l'absence insupportable des amis à quatre pattes.

Là-haut, en montagne, Paul et Mona ont suivi un chemin forestier très raide à travers les pins, qui les ramenés vers le bord du canyon. Plus tôt, un écureuil a filé juste devant eux pour escalader un tronc à toute vitesse et maintenant, Mona arrête Paul pour lui montrer un aigle qui déploie ses ailes, loin là-haut, près du plus élevé des pics. Ils franchissent le pont étroit, arc de pierre vertigineux qui enjambe le gouffre, poursuivant leur ascension.
Arrivés au lac, ils s'asseyent dans les herbes hautes. Mona partage ses biscuits avec Paul. Le vent qui souffle depuis le col frise la surface verte de milliers de vaguelettes au creux desquelles le soleil jette des diamants.
— La montagne me manquera. Ne plus avoir d'animaux, ce sera dur, murmure Paul.
Il a deux chiens : un épagneul breton avec des tâches marron et un gros patou blanc tout poilu qui veillent tous deux sur les troupeaux. Mona comprend très bien Paul  ; elle pense à Miki et n'offre à son ami qu'une triste pensée à partager :
— Mon père dit qu'il n'y aura peut-être bientôt plus d'animaux du tout, que même ici, ils ont du mal à se reproduire.

Lino et son père ont trouvé la route minuscule qui monte en serpentant jusqu'au village de Mona. Grâce aux photos échangées avec Lino, ils finissent par découvrir le chalet où vit la jeune fille. C'est Pierre, le père de Mona, qui leur ouvre la porte, surpris de découvrir un homme en costume. Les représentants ne viennent pas jusqu'ici en général.
— Pardonnez-moi, nous voudrions savoir si quelqu'un dans le village serait prêt à nous vendre un chat. Apparemment, vous en avez encore, par ici.
Il fait signe à Lino qui tend son téléphone pour montrer l'annonce de Mona avec la photo de Miki. Pierre attrape le mobile. Bon sang ! Cette chipie a posté leur véritable adresse sur les réseaux ! C'est dangereux, il faudra qu'ils aient une sérieuse discussion.
— Vous venez de la ville ? Les animaux ne survivent pas bien longtemps là-bas. Si vous en achetez un, vous ne vaudrez guère mieux que ces gens qui en adoptaient chaque année pour les abandonner au moment de partir en vacances.
L'homme sort une liasse de billets de sa veste avant d'ajouter :
— Je suis vraiment prêt à mettre le prix. C'est dur pour les enfants, de vivre sans animaux de compagnie.
Pierre est impressionné par cet argent, c'est une belle somme ! Pourtant, il refuse :
— Vous ne comprenez pas ? C'est pour ça que tout va de mal en pis. Parce trop de gens croient que tout a un prix : l'air qu'on respire, la vie des animaux...
— Il a raison, Papa, arrête s'il te plaît. Je ne veux pas adopter un chat pour qu'il meure après. Je voulais juste prendre l'air et rencontrer la jeune fille avec qui j'ai échangé plein de messages, Mona.
Pierre se détend. Lino lui fait bonne impression, il semble plein de bon sens.
— Tiens, la voilà, justement !
Paul et Mona sont rentrés ; ils arrivent de la grange, tout excités :
— Paul a retrouvé Miki !
Lino se présente. Mona est enchantée de cette visite surprise. Elle invite Lino à venir explorer la grange avec elle et Paul. « Surtout, ne faites pas trop de bruit les garçons ! »
Les deux pères suivent les enfants dans le grand bâtiment en bois. Derrière des engins agricoles rouillés, une petite commode bleue est presque entièrement cachée sous une pile de ballots de paille. Mona s'accroupit et ouvre délicatement la porte. Miki est venue se cacher ici pour mettre au monde ses petits. Six chatons aux yeux encore collés se pressent contre le ventre de leur mère. Ils sont tellement serrés les uns contre les autres qu'ils forment comme une unique boule de poils d'où émergent quelques queues, des oreilles encore tout aplaties et de minuscules pattes roses. Les cinq spectateurs sont béats, émerveillés. Ce spectacle leur donne une bouffée d'espoir : ici, à la montagne, la vie a trouvé un dernier refuge, elle peut encore triompher. Mona se tourne vers son nouvel ami :
—  On en garde un pour toi, Lino ; tu viendras le voir ici quand tu voudras !

-- Illustration de Gabrielle Sibieude

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Pour poster des commentaires,
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Sombre et émouvant à la fois, comme la vie en fait...
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'ai beaucoup aimé cette ouverture vers un souffle de vie .
Un bol d'air pur et cette fusion entre les animaux , la terre et les hommes .

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Eva Dayer · il y a
L'amitié, les animaux, une bouée de secours pour survivre dans le sombre avenir que vous décrivez.
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Joëlle Brethes · il y a
Votre récit est émouvant🥰Pourtant, et même si votre fin est optimiste, j'espère que ce sombre environnement que vous nous peignez ne nous concernera jamais !