Mes voisins les tueurs

Virginie ZY

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C'était arrivé un mardi soir, juste après l'école. Henri venait de s'asseoir sur les marches, devant l'entrée de sa maison. Tous les jours, il attendait sa mère ici lorsqu'il rentrait de l'école. Elle arrivait du travail en même temps que lui. Sauf les mardis. Ces soirs-là, elle avait toujours peu de retard. À cause des embouteillages. Pourtant, son bureau n'était pas très loin. Mais tous les mardis soir, il se passait quelque chose sur la route : un feu en panne, des travaux ou un accident... et à chaque fois, cela causait un embouteillage. Alors, Henri s'asseyait sur les marches devant sa maison pour patienter.

Ce mardi soir là ne fit pas exception. Heureusement, il faisait encore jour. Et il faisait beau. Henri avait sorti son ballon de foot de la cabane du jardin, et il s'amusait à le lancer en l'air et à le rattraper. Soudain, une porte claqua chez les voisins. Henri sursauta. Le ballon lui échappa des mains et rebondit sur les marches. Puis, il roula jusqu'à la palissade qui séparait le jardin de celui des voisins. Henri se leva pour aller le récupérer. Ce fut à ce moment-là qu'il entendit les voix. C'étaient celles des voisins.

— Dépêche-toi ! disait Madame B.

Henri entendit un bruit de pas précipités suivi d'un gros boum.

— Fais attention !

— Oui, oui, je fais attention..., râla Monsieur B.

Curieux, Henri jeta un coup d'œil prudent par-dessus la palissade. Il aperçut alors les pieds des voisins derrière le coffre ouvert de leur voiture. Henri se demanda ce qu'il y avait dedans. Est-ce que c'était gros ? Est-ce que ça se mangeait ? Une fois, sa mère avait acheté des pastèques si grosses que Henri avait eu du mal à les porter. L'une d'elles lui avait même échappé des mains. Elle avait failli exploser en atterrissant sur le sol. Est-ce que les voisins étaient en train de mettre des pastèques dans leur coffre ?

Soudain, celui-ci se referma. Henri se cacha en vitesse derrière la palissade. Il ne voulait pas être vu. Pourtant, les voisins étaient gentils : ils ne le grondaient jamais quand son ballon atterrissait dans leur jardin. La voisine le rapportait toujours avec un sourire. Mais ce mardi soir là, Henri avait un mauvais pressentiment. Et ce n'était pas seulement parce qu'il avait un peu honte d'être en train d'espionner les voisins.

Il s'accroupit dans l'herbe, au pied de la palissade, et comme les voisins passaient près de lui, il les entendit discuter. Il retint son souffle. Monsieur et Madame B étaient en train de parler d'un corps. Oui, il avait bien entendu : les voisins avaient mis un corps dans le coffre de leur voiture. Ils transportaient un mort ! Ils avaient tué quelqu'un ! Henri avait du mal à y croire. Pourtant, il était certain d'être bien réveillé. Il n'avait pas rêvé ce qu'il venait d'entendre.

Il resta sans bouger jusqu'à ce que les voisins partent, puis il se remit à respirer. Quel choc ! Monsieur et Madame B étaient des assassins ! Henri devait prévenir sa mère : elle saurait quoi faire. Cependant, lorsqu'elle arriva et qu'elle sauta de la voiture pour se précipiter sur le perron, il ne dit rien. Il fronça juste les sourcils.

— Henri ? appela sa mère en ramassant son cartable. Henri ?

Celui-ci se redressa.

— Ah, tu es là. Ben, dépêche-toi ! On va être en retard.

— En retard ?

— Oui, dit sa mère en jetant son cartable dans la voiture. Au concert. Ne me dis pas que tu as oublié !

Henri haussa les épaules. Sa mère soupira.

— Tu es vraiment tête en l'air, dit-elle en lui ouvrant la porte arrière de la voiture. Allez, monte ! Sinon, on va tout rater.

— Mais..., protesta Henri.

— Mais rien. Allez ! insista sa mère.

Alors, Henri soupira et s'assit à l'arrière de la voiture. Lorsqu'il eut attaché sa ceinture de sécurité, sa mère mit le contact. Ensuite, elle fit demi-tour dans l'allée et la voiture fila sur la route.

— Maman ? dit Henri au bout de quelques minutes. Je crois... je crois que les voisins ont tué quelqu'un.

— Quoi ?

— Les voisins..., répéta Henri. Je crois qu'ils ont tué quelqu'un.

— Ah bon ? Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

Henri hésita. Tout à coup, il avait un doute : devait-il vraiment tout raconter à sa mère ? Allait-elle le croire ? Elle n'avait même pas l'air choquée par ce qu'il venait de dire.

— Tu sais, mon chéri, dit-elle au bout d'un moment. Je ne pense pas que les voisins soient des assassins.

— Mais ils ont mis un corps dans leur coffre ! protesta Henri. Je les ai entendus. Madame B a même demandé à Monsieur B de ne pas l'abîmer.

— Quoi ?

Pendant un instant, la mère d'Henri parut perplexe. Puis, elle éclata de rire.

— Non, mon chéri. Je crois que tu fais erreur, hoqueta-t-elle.

Henri en fut vexé. Il croisa alors les bras sur sa poitrine et il se mit à bouder. C'était sa mère qui faisait erreur : les voisins avaient tué quelqu'un et il finirait bien par le prouver. Ils venaient d'entrer sur le parking du conservatoire de musique. Henri n'y était jamais venu avant. Mais il savait que c'était là qu'on apprenait à jouer d'un instrument. Noé, le fils des voisins, avait un jour fait un exposé dessus en classe.

Henri décroisa les bras et colla son nez contre la vitre. Il allait demander à sa mère si le concert était ici, quand il aperçut les voisins, debout à côté de leur voiture. Noé était avec eux. Monsieur et Madame B avaient dû aller le chercher à son cours de dessin avant de venir. Ils souriaient. Mais Henri trouva que ça leur donnait un air bizarre ; comme s'ils complotaient quelque chose. Tandis que sa mère garait la voiture sur la place d'à côté, il se demanda avec angoisse ce qu'ils préparaient. Est-ce que les voisins allaient les assassiner ? S'ils avaient déjà tué quelqu'un, ils pourraient recommencer.

— Allez ! dit sa mère en détachant sa ceinture. On y va.

— Non ! s'exclama Henri.

Mais sa mère ne l'écouta pas : elle sortit de la voiture et se dirigea vers les voisins. Madame B se pencha vers elle. Henri crut voir quelque chose briller dans sa main. Était-ce une arme ? Madame B allait tuer sa mère ! Terrifié, Henri tapa contre la fenêtre en criant. Soudain, sa mère éclata de rire.

Henri fronça les sourcils.

— Viens, l'invita sa mère en ouvrant la porte arrière. Madame B a quelque chose à te montrer. Je te promets que tu ne risques rien.

— Vraiment ? demanda Henri d'une voix apeurée.

Sa mère hocha la tête. Il quitta donc la voiture, puis il s'approcha de Madame B. Il sursauta quand elle ouvrit le coffre de sa voiture. Il s'attendait à y voir un mort, mais la voisine en sortit un gros étui noir à la forme biscornue. À le regarder, il était évident qu'on ne pouvait pas mettre un corps dedans. Mais qu'est-ce que c'était ?

Madame B posa l'étui sur le sol et Noé l'ouvrit. À l'intérieur, Henri vit une espèce de gros tuyau doré enroulé sur lui-même.

— C'est un cor, expliqua Madame B. C'est un instrument de musique. Noé a appris à en jouer cette année. On va aller l'écouter, tu viens ?

Henri hésita. Il avait encore du mal à croire ce qu'il voyait. Il s'était trompé : les voisins avaient transporté un cor au lieu d'un corps. C'était une histoire qu'il n'était pas près d'oublier.

-- Illustration de Gabrielle Sibieude

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