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Le Cactus des étoiles

Aubry Françon

Je m’appelle Nellie, j’ai 10 ans et, là, avec mon frère jumeau Élie, je suis en fâcheuse posture. Nous sommes tous deux en cavale dans un vaisseau spatial volé, un Xylo 6TYE pour être précis. Le problème, c’est que le propulseur nous a lâchés, que l’aileron a été arraché et qu’il y a une fissure dans la carlingue. Autant dire que notre panique augmente de seconde en seconde ! Élie, penché sur les commandes, des gouttes de sueur sur le visage, tente désespérément de redresser ce tas de ferraille dans lequel nous sommes piégés. Au début, tout se déroulait pourtant comme prévu, mais il a fallu que nous croisions la route de cette fichue météorite ! Il faut l’avouer, on a les chocottes ! Pourtant, pas un de nous deux ne songerait à vouloir revenir en arrière, à l’orphelinat d’où nous avons réussi à nous échapper.

Nous avons grandi dans un orphelinat sur la planète Epyon 5. Après de longs mois de préparation, nous avons enfin réussi à nous enfuir de cet endroit sinistre et effrayant. J’éprouve quand même un pincement au cœur en repensant à nos camarades, Lisa, Youri, K-lel, Tibo, Amina, sans oublier le vieux BEN. BEN, c’était le robot-cuisinier, celui qui essayait de rendre notre vie plus chouette en nous mitonnant de bons plats à la cantine. Je vais sans doute regretter ses pancakes au sirop de baies nuageuses, ou encore sa charlotte aux escarbilles.

Élie semble en difficulté et je bondis dans le cockpit pour l’épauler. En conjuguant nos forces, nous arrivons finalement à redresser un peu la trajectoire du vaisseau. Mais nous sommes loin d’être tirés d’affaire ! Le sol d’une planète inconnue se rapproche de nous à grande vitesse. C’est là que je lève les yeux et que je vois une manette rouge et blanche, comme si elle ne devait être actionnée qu’en cas d’urgence… Pas le temps de réfléchir, je l’attrape et m’y agrippe de tout mon poids. Bingo ! L’appareil freine d’un coup, nous projetant Élie et moi vers l’avant. Puis un énorme choc vient secouer tout le vaisseau. Je crois que nous nous sommes posés. En langage des signes, Élie me demande si tout va bien. Ah oui ! J’ai oublié de préciser : Élie et moi sommes sourds-muets de naissance. À l’aide de mes mains, je réponds à mon frère que je suis un peu sonnée mais que je n’ai rien de cassé. 

La porte du vaisseau s’ouvre sur un désert de roches et de dunes de sable. Par chance, l’atmosphère est respirable. Avant de nous risquer au-dehors, nous rassemblons les quelques rations de survie qui se trouvent dans les compartiments de secours du vaisseau. Main dans la main, nous sortons et sommes éblouis par une très forte lumière. Nous commençons à marcher, mais le sol plein de cailloux et le vent brûlant qui nous fouette le visage rendent notre progression très compliquée. Au loin, nous apercevons une vague silhouette qui ressemble à une grande tour. Élie insiste pour que nous partions dans sa direction. Au bout de plusieurs heures d’une marche harassante, nous nous affalons, épuisés, au pied de la silhouette. Il s’agit d’un gigantesque cactus qui doit atteindre au moins cinquante mètres de haut, hérissé de piquants d’une taille démesurée. Élie et moi sommes déçus. Tout ce chemin pour échouer près d’une plante ! Certes une plante géante, mais une plante quand même ! Nous faisons un maigre repas avec les provisions qui nous restent. Demain, il nous faudra nous mettre en quête d’eau et de nourriture… À la chaleur implacable du jour a rapidement succédé la fraîcheur glaciale de la nuit et nous nous pelotonnons l’un contre l’autre pour nous réchauffer… Tous les deux très fatigués, nous sombrons vite dans le sommeil. 

***

Je suis la première à me réveiller. Le soleil point déjà au-dessus de l’horizon et commence à chauffer l’air de ses rayons. Pleine de courbatures, je me lève tandis qu’Élie bâille et s’étire. Je m’écarte de quelques pas de notre campement de fortune et écarquille les yeux. Là où hier il n’y avait qu’une étendue de poussière s’étend un petit lac. Je m’en rapproche, m’agenouille et y trempe mes lèvres. De l’eau douce ! Surexcitée, je secoue vigoureusement Élie qui ronchonne avant de voir le petit lac et de se jeter dans mes bras, plein de joie et d’enthousiasme. Nous plongeons ensuite dans l’eau et nous nous éclaboussons en éclatant de rire. Élie remarque alors la présence d’un monticule à proximité du cactus géant. Nous en sommes certains, il n’y était pas hier… à moins que notre mémoire ne nous joue des tours. Avec prudence, nous nous dirigeons vers la curieuse pyramide qui s’avère être composée de dizaines de fruits. Selon Élie, ce seraient des figues de barbarie comme il en a vu, en illustration, dans un des livres de la bibliothèque de l’orphelinat. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car en contournant le cactus géant, nous tombons sur une tente, comme un tipi assemblé avec les longues épines du cactus. Mais qui l’a construit ? Et d’où proviennent tous ces fruits ? Et comment est apparu ce lac au beau milieu du désert ?! Si seulement nos oreilles pouvaient entendre, peut-être aurions-nous pu surprendre celui ou ceux qui ont fait toutes ces choses ?

Le soir venu, nous nous réfugions dans le tipi, sans avoir faim ni froid, mais la tête remplie de questions sans réponses. Nous sommes réveillés en sursaut par un bruit étrange. Quelle sensation curieuse que d’entendre pour la première fois ! Bizarrement le son parait provenir de l’intérieur de notre cerveau, et pas du dehors. Il s’agit d’une voix douce et chantante. Avec stupéfaction mais un grand sourire aux lèvres, nous nous regardons Élie et moi et nous écoutons cette chose étrange que sont des mots, des phrases vibrant dans nos têtes. Très émus, nous essayons néanmoins de nous concentrer sur le sens des paroles qui nous sont adressées : « Mes chers enfants. Vous êtes venus de loin et je ressens de la tristesse et de la crainte dans vos cœurs, mais aussi beaucoup de courage, de volonté et d’espoir. Moi-même, je suis seul depuis si longtemps que votre arrivée me remplit de bonheur ! Vous aviez soif, alors j’ai puisé très profondément de l’eau avec mes racines pour que vous puissiez boire. Vous aviez faim, alors j’ai doucement agité mes branches pour faire tomber mes fruits. Vous aviez froid, alors j’ai lancé mes épines pour vous confectionner un abri. Cette planète est restée trop longtemps sèche, hostile et oubliée. Ensemble, nous pouvons en faire un endroit merveilleux et, qui sait, y accueillir d’autres enfants perdus comme vous. Qu’en dites-vous ? »

Alors, Élie et moi quittons le tipi et, devant nos yeux effarés, le cactus géant scintille de mille feux. Peu importe qui il est, d’où il vient et son apparence, nous avons enfin quelqu’un sur qui compter : notre cactus des étoiles.

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Illustration de Pablo Vasquez
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