Justine et Fabien ont étalé leurs cahiers et leurs livres scolaires sur la table de la terrasse.
— Jure-moi que tu ne parleras à personne de notre secret !
— Justine, tu es bien mystérieuse aujourd’hui…
— Jure-moi que tu ne diras rien !
— Ok, je le jure ! Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer !
Justine lance des œillades vers la maison et raconte tout depuis le début : la librairie, le livre jaune, la montre à gousset…
— Waouh… tu as remonté le temps ? s’exclame Fabien.
— Chut ! Chut ! Parle plus doucement !
— J’ai du mal à l’imaginer…
— Tu me connais Fabien, je ne suis pas du genre à mentir, hein ? dit Justine surexcitée.
— Avoue que c’est difficile à croire !
La mère de Fabien interrompt leur discussion et dépose un plateau goûter sur la table.
— Vous voulez un sirop ? Des gâteaux ?
Les deux amis se parlent avec les yeux, ils trépignent d’impatience.
— Fabien, ne mange pas trop, tu n’es pas tout à fait guéri ! Je vous laisse à vos devoirs.
Mais c’est un tout autre sujet qui anime les deux amis. Après avoir vérifié que personne ne les observe, Justine sort la montre à gousset de sa poche. Fabien voudrait bien la tenir dans ses mains.
— Elle est belle… Tu veux bien me la prêter ? demande-t-il avec des étincelles dans les yeux.
Justine la tend à Fabien, ébahi par cet objet inconnu. Une chaîne se déroule et au bout, la montre. Sur le couvercle, une rose est finement ciselée. Il la tourne et la retourne plusieurs fois avant de l’ouvrir avec délicatesse. À l’intérieur, l’heure est indiquée en chiffres romains.
— Lorsque j’ai tourné la dans la librairie, le libraire et moi avons remonté le temps jusqu’au XVIIème siècle…
— La molette… Qu’est-ce que c’est ?
— C’est cette petite pièce striée, là, chuchote Justine. Quand je la tourne, la personne près de moi remonte aussi le temps… enfin, il me semble. J’suis pas très sûre. On pourrait essayer toi et moi pour voir si ça marche ?
Fabien n’est pas du genre à se lancer dans une aventure tête baissée. Et puis, il n’est pas encore bien remis de sa gastroentérite. Il a des nausées et son ventre fait encore des gargouillis. En plus, ses parents et la mère de Justine s’alarmeraient de leur absence. Son amie devine ses interrogations.
— Ne t’inquiète pas. Lorsque je suis revenue à notre époque, l’heure n’avait pas avancé. L’horloge du temps s’arrête ici quand on est ailleurs... Allez Fabien, n’aie pas peur !
Fabien est tenté par cette belle aventure ! Il hésite encore un instant et, face au regard pétillant de Justine, il se décide.
— D’accord, remonte la molette.
— Il est exactement cinq heures. L’heure à laquelle j’ai voyagé hier…
Justine se tourne vers la maison. La mère de Fabien et la sienne jouent au rami dans le salon. Elle actionne la molette et la tourne plusieurs fois. Clic, clic, clic ! Un nuage de poussières les enveloppe. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Toujours ces maudits acariens !
Ils ne distinguent plus rien mais se sentent ballottés de droite à gauche, on ne sait où ni avec qui. Petit à petit, le nuage de poussières se dissipe et les voilà sur une charrette au beau milieu de paniers remplis de pommes rouges. Justine est surexcitée :
— Ça a marché ! Ça a marché !
Ils se cachent vite derrière l’homme qui conduit les chevaux. Fabien se frotte les yeux trois fois avant de croire à la réalité. Ils ont bel et bien remonté le temps.
— C’est de la bombe ! J’en crois pas mes yeux ! Mais… Qu’est-ce que c’est que cette robe blanche ?
— Ah ah ah toi aussi, tu portes une robe. Et tes chaussures !
— Et ton collier… !?
Ils partent d’un grand éclat de rire. Leurs sont lourdes à cause de leur semelle en acier. Justine est vêtue d’une tunique, agrafée avec une et ornée du patagium, bande décorée placée sur le devant du vêtement et allant du cou jusqu’en bas. La tunique de Fabien, plus courte, s’arrête aux genoux. Tous les deux portent un , un collier de métal avec des grigris.
— Où sommes-nous ?
— D’après nos habits, je dirai en Egypte… répond Justine en ébullition.
Sourire aux lèvres, ils profitent au maximum de cette nouvelle aventure. Malgré les ballottements, Fabien n’a plus de nausées, sûrement grâce à l’excitation. Justine mord dans une pomme au goût sucré prononcé, suivie de près par Fabien. « Hum ! Hum ! » Ils n’en ont jamais mangé de si bonnes. Le suc coule sur leur menton. Quelques minutes plus tard, ils arrivent devant une ville fortifiée.
Justine passe la chaîne de la montre autour de son cou et la dissimule sous la tunique. La charrette pénètre dans la cité en ce jour de marché. Sur , les étalages de fruits et de légumes débordent, c’est une profusion de couleurs variées. Un brouhaha énorme emplit la cité. Des poulets, des coqs caquètent à cause des enfants qui les poursuivent en riant. Les Égyptiennes marchandent afin d’avoir les légumes au meilleur prix. Les Égyptiens discutent entre eux. Certains portent des toges magnifiques : elles sont blanches avec des bandes pourpres. Les jeunes enfants en portent aussi.
Avant que le charretier ne les voie, ils sautent par l’arrière. Attirée par un attroupement sur les marches d’un escalier, Justine se faufile en tirant Fabien par la manche de sa tunique. Elle remonte le voile sur ses cheveux comme elle l’a vu faire dans l’agora. Au milieu d’hommes, une belle femme discourt. Tous ont une attitude révérencieuse et l’écoutent avec admiration. Quelqu’un l’appelle . Elle tient dans ses mains un rouleau de . Elle parle d’étoiles et de planètes et trace sur le sable des ellipses, des trajectoires. Un disciple d’Hypatie, dénommé Oreste, se lève et vient réfuter ses dires. Elle lui démontre d’une voix douce mais déterminée qu’il a tort.
— Les planètes tournent autour du Soleil suivant une orbite en ellipse et non pas en rond. C’est un système héliocentrique.
— Comment l’expliquez-vous ?
Hypatie efface ses dessins sur le sable et recommence sa démonstration du parcours des étoiles avec des ronds, des ovales et des traits.
— Qui est-ce ? demande Fabien impressionné.
— J’ai entendu qu’ils la nommaient Hypatie…
— Vous trouverez des textes dans la bibliothèque, indique Hypatie à ses disciples en la montrant du doigt.
Justine et Fabien se retournent vers un grand édifice soutenu par des colonnes sculptées sur le haut : la bibliothèque d’Alexandrie remplie de rouleaux de papyrus. Sur les côtés, il y a des portiques et au milieu un long bassin où des nénuphars flottent.
— Oh, qu’est-ce que c’est beau ! s’écrient-ils en chœur.
Justine se dirige vers la bibliothèque, talonnée de près par Fabien. Ils montent les impressionnants escaliers quatre par quatre, pressés de la découvrir. Arrivés devant l’entrée, le garde les arrête d’une main levée.
— Seules les élites ont accès à la grande bibliothèque d’Alexandrie !
Les deux amis sont sidérés. C’est bien la première fois qu’on leur interdit l’accès à une bibliothèque.
— Allez jouer ailleurs ! Pfutt ! Pfutt !
Ils sont obligés de laisser la place aux élites qui les toisent, puis de rebrousser chemin. Déçus, ils s’assoient sur les marches un peu à l’écart.
— Tu te rends compte, on n’a pas le droit de pénétrer dans une bibliothèque ! Il faut trouver une solution…
— Justine, tu as entendu ce que le garde a dit ?
— Oui mais je veux quand même la voir de près, pas toi ?
— Elle est déjà splendide vue de dehors, alors de l’intérieur, elle doit être magnifique, s’extasie Fabien.
Certains Alexandrins la contournent et vont dans le Sérapéum, temple de Sérapis, et d’autres marchent dans les allées en discutant. Le groupe d’Hypatie se dirige vers la bibliothèque. Justine échafaude à toute vitesse un plan dans sa tête. C’est une occasion à saisir.
— Fabien, suis-moi !
Ils se glissent derrière le groupe qui pénètre dans la bibliothèque. Le garde obnubilé par Hypatie ne les voit pas s’engouffrer à leur suite. Ils se dissimulent derrière un pilier, le souffle court, en attendant que le groupe s’éloigne. Fabien a le cœur qui bat à tout rompre et Justine les mains moites. Que se passerait-il s’ils se faisaient attraper ? La tunique du dernier disciple disparaît au détour d’une colonnade.
— Il n’y a plus personne, chuchote Fabien soulagé.
Les yeux écarquillés et la bouche ouverte, Justine s’approche des niches creusées dans l’épaisseur des murs. Fabien est tout aussi subjugué par les dizaines de rouleaux amoncelés.
— Ce sont des papyrus, j’en suis sûre, l’ancêtre de nos livres…
— Oh, c’est incroyable…, murmure Fabien.
Justine se saisit d’un rouleau et le déroule verticalement. Des lignes, des courbes illisibles s’étalent sur le . C’est du grec. Au milieu d’écritures indéchiffrables, un croquis représente un homme coupant un bâton de bois depuis un olivier. Le second dessin, en haut à droite, le représente saisissant le lion de ses bras, ayant posé son bâton à côté de lui. Le dernier, en bas à droite, représente l’homme en train de saisir la peau du lion, ou plus simplement se tenant près de sa dépouille. Soudain, un bruit de pas les fait sursauter. Le garde fonce sur eux avant qu’ils aient eu le temps de réagir.
— Gare à vous, petits chenapans !
Ils se serrent instinctivement l’un contre l’autre, tremblants de peur. Le garde est un géant avec des épaules carrées et des muscles saillants. L’épée accrochée à la ceinture de cuir balance sur sa cuisse puissante.
— Qu’est-ce qu’on va devenir ? Il va nous mettre en pièces.
— Pas de panique Fabien, réfléchissons ! Réfléchissons !
— Justine, la montre ! Vite ! Vite !
— Tu as raison… mais je ne me rappelle plus où je l’ai mise !
— Autour de ton cou !
— Ah oui !
Le garde tend sa main de géant pour les attraper juste au moment où Justine appuie sur la molette. Pouf ! Un nuage de poussières les enveloppe. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !
Fabien se retrouve assis à l’envers sur la chaise et Justine à quatre pattes dans le jardin.
— Mais… à quoi vous jouez ? demande la mère de Justine.
Un fou rire de soulagement les saisit. Ils ont bien failli ne plus revenir en 2015 ! Ils n'osent même pas imaginer ce qui ce serait passé s'ils étaient restés à Alexandrie...




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Illustration de Lou Lubie
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Image de Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia travaille au sein d'une bibliothèque universitaire à Marseille et anime des ateliers d’écriture. Toute petite, elle est tombée dans la marmite des mots ! Son imagination la transporte du monde des grands à l'univers des petits. Elle voyage ainsi sur des cargos ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Qui a dit le premier que la Terre tourne autour du Soleil ? Copernic évidemment ! Eh bien non ! Au IVè siècle av. J.-C., Aristarque de Samos, philosophe grec, avait soutenu cette idée. Avec quels arguments ? Nous ne saurons jamais. Ses écrits sur le sujet ont disparu. Copernic lui même n'a jamais apporté de preuves indiscutables à l'appui de la thèse héliocentrique. Ses successeurs le feront. Cette nouvelle théorie s’opposait au modèle géocentrique, qui plaçait la Terre au centre de l'Univers.

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