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Jan des Ronces

Au milieu des ronces, en pleine nuit, la silhouette de Jan est inerte, un Opinel au creux de sa main ouverte. Plus bas, beaucoup plus bas, on crie son prénom et des torches interrogent la forêt.

Le père de Jan lui a toujours interdit d'aller dans ce coin du bois, une propriété privée et délimitée par des barbelés, mais Jan n'a que faire des limites, surtout en pleine nature. Le canif en poche, il se faufile et continue son chemin entre les buissons, s’égratignant cuisses et mollets, sans ralentir. Il progresse comme sous hypnose, semble suivre un sentier séculaire recouvert par la végétation. Au bout de cette onde qui le guide, il y a forcément quelque chose. Jan ne se retourne pas, ses yeux sont rivés sur le sol inégal jonché d'orties. Une terre à l'abandon, interdite. Pas un débris, pas un signe d'humanité. Parcouru d'un frisson, Jan sent l'animal en lui prendre le dessus. Il s'abandonne à l'instinct, à l'affût, un peu effrayé et tout à la fois ravi. Un monde hostile rien qu'à lui. Les poumons gonflés, le canif en main, trente-trois kilos d'invincibilité se frayent un passage entre les buissons hauts. Et puis au sortir de l'un deux : la récompense. Une première pierre taillée de grande dimension presque entièrement recouverte d'une mousse épaisse. Jan la gratte de la pointe du canif, s'attend à découvrir des inscriptions gravées, des signes venus du fond des temps, mais le pavé de calcaire reste muet. Jan n'abdique pas, le frisson de l'aventure le reprend. Des hommes sont venus là, longtemps avant lui, et cette pierre posée répond à la même vibration qui l’entraîne entre les arbres et les fourrés. C'est une indication qu'il ne s'est pas égaré.

Au loin se dresse un rempart de ronces. Jan se dirige droit dessus, les mollets durcis par l'inclinaison du terrain. En approchant, il est impressionné par la hauteur des tiges arquées et hérissées d'aiguillons. Cet enchevêtrement est comme une chevelure de géante dont le corps s'étendrait sur des centaines de mètres au-delà du rempart. Mais c’est aussi une géante bienfaitrice remplie de mûres noires dont il se nourrit comme le faisaient déjà les premiers hommes. Un délice croquant à chaque bouchée, qui vaut bien quelques griffures. En se penchant pour saisir une branche bien garnie, Jan est repris par le frisson. Pas une pierre, mais les restes d'une habitation dont il devine l'enceinte. Les ronces protègent le trésor, le soustraient aux yeux des hommes et Jan vibre de l'appel qui l'a conduit ici, tremble du privilège qui lui est offert. Avec les pieds, tout d'abord, puis au moyen de son Opinel, il creuse un tunnel végétal en imaginant la vie des anciens hôtes de ce lieu. Il devient Jan des Ronces, et ce courant qui le transporte, qui le guide, porte un nom qui surgit d'un autre enchevêtrement, celui de son cerveau : le Voriagh, c'est cela, le Voriagh. Jan le murmure en découpant les branches, le crie quand son bras est cisaillé par les aiguillons. Le Voriagh le protège et l'incite à progresser, à se jouer des difficultés pour atteindre la ruine enfouie sous les ronces.

De piqûres en griffures, Jan bataille contre la bête végétale afin qu'elle le tolère, en repliant les tiges, en cassant celles qui refusent de ployer. Son corps porte les stigmates de la lutte, des gouttelettes de sang séché teintent son tee-shirt, mais Jan ne souffre pas. Il est galvanisé par le but à atteindre. Lorsqu'il touche enfin le premier muret, il se retourne pour constater qu'il est entièrement entré dans le massif de ronces. La ruine lui paraît moins imposante à présent. Les restes d'une petite bâtisse rectangulaire, et un peu plus loin, une forme circulaire. L'entrée d'une galerie souterraine ? Les fondations d'une tourelle ? Les blocs effondrés et recouverts de végétation ne permettent pas d'aller au-delà des suppositions. Jan ressort, mange quelques mûres et jette un œil à son canif, sa machette de fortune. Le jour décline mais il ne songe qu'à progresser encore jusqu'au cercle de pierre. Il saisit une poignée de mûres bien noires et s'en barbouille le visage. Il rit d'une joie tribale. Il est Jan des Ronces et suit l'appel du Voriagh.

Débarrassé de la mousse et des branchages, la construction ressemble à un ancien puits comblé de gravats. Jan ôte quelques pierres mais l'entreprise est au-delà de ses forces et la fatigue le saisit alors qu'il s'adosse au muret pour reprendre son souffle. Il s'allonge dans son cocon de ronces et sombre.



Après avoir fouillé tous les abords de la maison, les parents de Jan ont paniqué. Entre colère et angoisse ils ont alerté les voisins, la gendarmerie. Personne ne l'a aperçu dans le village. Le chemin qui monte le long de la maison conduit à un autre patelin, cinq kilomètres plus loin, mais là non plus, aucune trace de Jan. Il doit être dans la forêt.

On déroule le fil des événements précédant la disparition de l'enfant. Jan n'aime pas cette maison, il l'a toujours dit. Il est allergique aux acariens, à l'humidité des murs. Dès qu'il le peut, il est dehors. Il n'apprécie pas non plus la présence de M. Zoyer qui habite la partie haute de la maison, conformément à un accord conclu entre ses parents et l'ancien propriétaire. Hormis cela, rien de particulier ne s'est produit. Pas le moindre différend. De nombreux volontaires se sont munis de lampes en prévision de la nuit et se sont réunis dans le jardin pour commencer les recherches. M. Zoyer a, pour une fois, quitté sa fenêtre pour rejoindre le groupe.

— On va faire tout notre possible, mais le bois court sur toute la colline alors si votre fils s'est éloigné, ça risque de ne pas être simple. Je sais que c'est facile à dire, mais notre pire ennemi c'est la panique. Nous allons avancer en rang serré et crier son nom régulièrement en respectant le silence juste après pour tenter de capter une réponse.

Les parents de Jan opinent, le cœur broyé d'inquiétude. Les dernières affaires d'enlèvement d'enfants les assaillent ainsi que le souvenir de leur fils, les bras croisés et l'air renfrogné, manifestant son opposition à partir en week-end dans la maison de campagne. Ils se remémorent sa dernière saillie humoristique : « J'aime pas la maison de campagne, j'aime pas le pain de campagne, j'aime que la campagne toute seule ! »

Des dizaines de phares mouvants dans la nuit et des appels en écho dans la brume. M. Zoyer s'approche des barbelés.

— Il ne sera pas allé par là. Il en a l'interdiction.

— Je ne voudrais pas vous contrarier, mais votre fils n'est pas toujours obéissant. Je vais jeter un œil quand même. Ça ne coûte rien d'essayer, non ?

Le père de Jan rejoint le rang sans répondre. Il est hagard, projeté dans un cauchemar qui défile à chaque pas. Le point lumineux de M. Zoyer s'éloigne vers l'est. Le père de Jan l'accompagne du regard, songe que cet homme a toujours vécu là et qu'il n'est pas forcément idiot de le laisser arpenter le bois à sa manière, malgré son âge avancé. Les gendarmes, en première ligne, communiquent par talkie-walkie avec leurs collègues qui descendent du village voisin.



La lumière de M. Zoyer s'agite tandis qu'il rebrousse chemin. Il appelle, mais sa voix ne porte pas.

Le terrain est difficile. Il effectue des ronds que le père de Jan finit par percevoir, l'estomac retourné. La torche en direction du sol, il dévale la colline pour le rejoindre.

— Je pense avoir trouvé des traces. Il y a des branches cassées, une pierre dont on a ôté la mousse récemment. Je sens que votre fils est passé par là.

Le père de Jan enjambe les barbelés et suit M. Zoyer qui avance comme en plein jour.

— Là, regardez ! dit-il en montrant la pierre, puis en montrant les herbes couchées un peu plus loin.

Les ronces sont une masse noire hirsute, un mur qui descend le long de la colline.

— Il n'a pas pu aller au-delà. C'est impossible, dit le père de Jan qui tangue entre espoir et détresse.

La lumière de sa torche accroche l'entrée du tunnel creusée par l'enfant. Il se précipite. Jan est là, les membres écorchés, la tête rouge sang. Il se précipite vers le corps de son fils qui s'anime à la première secousse.

— Je l'ai ! Il est vivant !

Jan sursaute. Son père en larmes l'inspecte puis le serre contre lui. Le groupe de recherche descend en grappe de la colline. M. Zoyer effectue des cercles de lumière et bientôt tout le monde se retrouve. La mère explose de joie. Elle étreint M. Zoyer en laissant des larmes se perdre dans sa barbe. Les gens ébouriffent Jan en souriant. Il ne sait quoi dire, alors il invente, raconte qu'il s'est perdu et que, voyant la nuit arriver, il a paniqué et s'est construit un abri au milieu des piquants pour se protéger des animaux. Que pourrait-il leur raconter à tous ? Qu'au lieu de se perdre, il s'est trouvé ? Qu'il a été en communion totale avec la nature et les hommes qui avaient vécu là avant lui ? Qu'il avait suivi le Voriagh, ce courant enivrant, pour en oublier le jour déclinant ? Alors Jan s’agrippe à son père qui ne le lâche plus et pleure.





Quand Jan s'éveille, les narines bouchées, la gorge sifflante, il se précipite dehors pour respirer. Il a interdiction de retourner dans les bois. Il chasse les lézards sur le muret du jardin. M. Zoyer approche.

— Alors ? Tu l'as senti aussi hein ?

— Quoi donc ?

Frisure de l’œil

— Allez, gamin ! Pas à moi ! Ton histoire, c'est bon pour les autres. J'ai passé ma vie ici. Tu as écouté l'appel des ronces ?

— Vous aussi ?

— Comment crois-tu que je t'ai retrouvé en pleine nuit ? Je le sens depuis que je suis gosse.

— Moi, je l'appelle le Voriagh. Vous connaissez l'histoire de cet endroit ?

— Du tout. Quand j'étais enfant, je pensais que des esprits vivaient au fond du puits.

— Et maintenant ?

— Maintenant c'est à toi de reprendre le flambeau.

— Ma mère m'a interdit d'y retourner.

— Si tout le monde écoutait sa mère, on n'aurait sans doute jamais découvert l'Amérique.



Le vieux poursuit son chemin et Jan voit, l'espace d'un instant, le gamin qu'il était jadis, sautiller autour de lui.





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Illustration de JAB
29
zagatub
Le p'tit plus de Bob

Ces pierres étaient gravées aux armes des propriétaires des forêts dont elles délimitaient les parcelles. Souvent, les seigneurs, usant de leur droit de chasse, empiétaient sur les domaines voisins, ce qui générait querelles et procès. Ainsi, Anne de Montmorency avait eu l'idée, au milieu du XVIe siècle, de faire poser des pierres taillées à ses armes. Les autres propriétaires l’ont ensuite imité.

l'une des bornes armoriées de la forêt d'Halatte

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