Short Édition
Image de Drôle de Sainte-Lucie

Drôle de Sainte-Lucie

— N’oublie pas ta robe blanche ma chérie !
— Mmmm.
— On se retrouve ce soir sur la place.
— Ouais.

Maman me rattrape dans l’escalier avec le sac qu’elle a préparé pour moi. Je claque la porte et je file au collège. Aujourd’hui, c’est le 13 décembre. Chez nous en Suède, c’est donc la . Pour tout le monde c’est la fête, mais pour moi, c’est la galère ! Maman m’a fait participer au concours pour que je sois la première du cortège et que je porte la couronne de Lucie. Et j’ai gagné… Il faut dire que je suis une publicité ambulante pour l’office de tourisme suédois ! J’ai le teint et les yeux clairs, de longs cheveux blonds, presque blancs. Mais au fond de moi, je n’ai juste pas envie du tout de participer à ce cirque.

En arrivant à l’école, je suis vraiment de mauvaise humeur. Je croise Thelma qui me fait un grand sourire. Elle m’énerve un peu celle-là. Depuis son arrivée, elle fait tout pour qu’on soit copines, mais je n’ai vraiment pas envie de m’afficher avec une pouilleuse pareille. Elle ne sait pas s’habiller, elle a l’air de venir d’un autre siècle avec ses cheveux noirs en bataille et ses longues jupes grises. Elle est tellement pot de colle que ce matin encore, je n’arrive pas à m’en défaire. Elle désigne mon sac et me dit :

— C’est ta robe pour ce soir ?
— Ouais, qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Allez, montre-moi.
J’ouvre mon sac.
— Wahou, elle est vraiment jolie !
— Je vais juste avoir l’air ridicule.
— Mais non, tu vas être la plus jolie des Lucie !
— Ouais mais moi, ça m’intéresse pas de défiler et d’être la reine de la fête.

Ça ma mère, elle le comprend pas. Elle a toujours été la « Lucie », alors pour elle c’est important que je le sois à mon tour.
— T’es un peu dure avec ta mère quand même !
— Ah c’est sûr qu’elle est parfaite ! Elle prépare les meilleurs de toute la ville, notre maison est toujours la plus joliment décorée, mais moi, tout ça ne m’intéresse pas franchement.

La cloche a sonné la fin de la discussion. Entre temps Karl était arrivé, mais à cause de Thelma, j’avais pas eu le temps de lui parler. Là maintenant, il fallait vraiment qu’on aille en cours.

A la récré, Karl m’a rejoint dans le couloir.
— T’as deux minutes Anna ?
— Oui, quoi ?
— Tu y as été un peu fort avec Thelma ce matin.
— Mais de quoi tu parles ?
— Tu parades avec ton costume et tu fais ta pimbêche en disant que tu ne veux pas défiler.
— Et alors ? Je peux encore dire ce que je pense, non ? Ça m’intéresse pas du tout de défiler avec une couronne de bougies sur la tête…
— Ouvre un peu les yeux Anna ! Tu ne vois pas qu’elle bave devant ta robe de Sainte-Lucie et qu’elle aurait adoré faire partie du cortège ?
— Ah, voilà le grand Karl, le  !
— Tu ne crois pas si bien dire !

Karl m’a plantée là et il est parti. Voilà qu’il s’y mettait lui aussi. Qu’est-ce qu’ils ont tous contre moi aujourd’hui ? Cette petite peste de Thelma allait me prendre mon ami, je sentais bien qu’il était en train de tomber amoureux… Heureusement, j’ai retrouvé Léna, ma meilleure copine, mais le cœur n’y était pas. Quelle journée pourrie !

Pendant le cours de sport, j’ai repensé à la conversation que j’avais eue avec Karl, qu’est-ce qu’il avait bien pu vouloir dire ? C’est vrai que j’y ai peut-être été un peu fort avec Thelma ce matin. Je ne sais pas grand-chose de cette fille, à part qu’elle a débarqué au collège il y a quelques mois seulement. Je crois qu’elle vient d’un pays en guerre, mais je ne sais pas trop où. C’est vrai qu’elle fait pas mal d’efforts pour s’intégrer, mais il y a bien assez de bonnes âmes pour s’occuper d’elle. A l’école, les profs l’adorent !

J’étais seule à la pause déjeuner parce que Léna avait un cours de rattrapage. J’ai avalé mon sandwich en vitesse. Thelma a encore une fois sorti son pique-nique odorant. Si elle veut s’intégrer, il faudrait qu’elle commence par manger des trucs comme nous. Une fois encore, elle s’est rapprochée de moi pour nouer la conservation. J’étais pas d’humeur. Mais elle m’a tendu une boite en plastique et j’ai pas pu l’ignorer :
— Tu veux des beignets ?
— J’ai ce qu’il faut, ça va.
— Tu devrais goûter. Ils sont super bons ! C’est ma mère qui les a préparés.
— Ta mère te prépare des beignets le matin avant de partir à l’école ?!
— C’est pour .
— C’est quoi ce truc ?
— C’est une de nos fêtes traditionnelles, comme Noël ou la Sainte-Lucie pour vous.
— Tu veux dire que vous ne fêtez pas Noël ?
— Ben pas vraiment, non.
— Et la Sainte-Lucie non plus, j’imagine !
— Effectivement, mais on fête les lumières à notre manière. Justement, Hanoukka est un peu notre fête des lumières. Tous les soirs pendant huit jours, on allume des bougies sur un chandelier à neuf branches, on chante et on mange des beignets. Ça se passe souvent au moment de Noël.
— C’est marrant.
— Tu sais mon pays est bien différent du tien. Pour commencer, il fait moins froid et les nuits sont moins longues !
— Il s’appelle comment ton pays ?
— Le Liban.
— Et là-bas, vous êtes tous…
— Juifs ?
— Oui c’est ça…
— Non pas du tout. Mais c’est un pays où les populations de différentes religions se sont mélangées depuis des millénaires.
— C’est un peu différent ici.
— J’adore ton pays, il est beau… même s’il fait un peu froid.
— Tu vas t’y habituer, tu vas voir.
— Oui, c’est sûr ! Mais pour l’instant, j’ai du mal.
— Tu sais faire du patin à glace ?
— Non !
— Tu apprendras vite.
— Ça a l’air tellement magique la Sainte-Lucie. Tu as de la chance de mener le cortège.
— Ouais, sûrement.

On a enchaîné avec le cours de musique. Le prof était tout excité. La Sainte-Lucie leur fait vraiment un effet dingue à tous, alors que c’est juste une procession avec des bougies, des brioches et des chants. C’est surtout l’occasion de s’amuser pour les jeunes. Mon grand frère va s’en donner à cœur joie cette année, les étudiants font la fête jusque tard pour fêter la nuit la plus longue de l’année. Mais moi, j’ai pas encore l’âge de sortir !

Le prof s’est adressé à moi :
— Alors Anna, tu es prête pour le défilé ce soir ?
— Oui Monsieur.
— Bon eh bien, on va faire un cours spécial cette fois-ci. Je vous propose que nous répétions les chants traditionnels pour la procession.

On a déplacé les tables pour former la chorale. Le prof a voulu nous faire faire des exercices de respiration, mais l’ambiance était plutôt à la rigolade. On s’est ensuite tant bien que mal mis à chanter, c’était plutôt cacophonique ! Au bout d’un moment, le prof a dit qu’il avait préparé une petite surprise avec Thelma. Il l’a fait s’avancer au milieu de nous. Je me suis dit :
« Mais qu’est-ce qu’elle a encore cette petite peste ? Comme si elle chantait mieux les chants suédois que nous !… »
Mais au bout de quelques secondes, la petite voix dans ma tête a été forcée de se taire. J’ai été transportée par la voix de Thelma. Toute la classe s’est calmée et on observait tous Thelma bouche bée. Après nos chants traditionnels, Thelma a entonné un chant en hébreu. C’était incroyable de l’entendre parler cette langue inconnue. Une larme a glissé sur ma joue. Je l’ai vite essuyée ! C’était vraiment beau…

La cloche a interrompu ce moment de grâce. Pour une fois, on a rangé nos affaires dans le calme. Thelma nous avait scotchés.
En sortant de cours, j’ai rattrapé Thelma.
— Thelma, j’ai une idée.
Elle m’a regardée étonnée. Il faut dire que je crois que c’est la première fois que c’est moi qui vais vers elle. J’ai enchaîné :
— C’est une super idée, tu vas voir.

J’ai expliqué mon plan à Thelma, elle a roulé les yeux dans tous les sens, elle a rougi et elle a fini par dire que j’étais vraiment dingue. On a filé dans les toilettes pour se changer toutes les deux. Au dernier moment, je lui ai mis la couronne sur la tête. Les bougies illuminaient son visage, elle était magnifique. Elle a regardé son reflet dans le miroir, elle était très émue. Nous sommes sorties des toilettes et je l’ai guidée jusqu’à l’avant du cortège. Elle traînait un peu derrière moi, je sentais qu’elle était gênée…
— Anna, je ne peux pas. Ce n’est pas ma place.
— Ça va bien se passer tu vas voir, fais-moi confiance.
— Tu es sûre ?
— Je resterai tout le temps avec toi, juste derrière.

Quand nous sommes arrivées maman était là et regardait sa montre en fronçant les sourcils. C’est vrai que nous étions un peu en retard. Mais j’avais besoin de ménager mon effet de surprise.
— Mais, que se passe-t-il Anna, tu n’es pas habillée ?
— Maman, je te présente Thelma, c’est notre Lucie cette année.
— Mais ce n’est pas possible ma chérie, c’est toi qui as été élue.
— Tu penses que ce n’est pas possible une Lucie qui n’a pas la peau blanche et de longs cheveux blonds ?
— Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Attends d’entendre Thelma chanter et tu changeras d’avis !

Thelma baissait les yeux. Le cortège a démarré. Karl et le prof de musique m’ont fait un clin d’œil et ont souri. Je me suis tournée vers maman, j’ai remarqué qu’elle avait les larmes aux yeux. Je ne savais pas si c’était de colère ou de joie. Au bout d’un moment, elle a marché à ma hauteur et m’a prise par le bras.
— Tu as raison, Thelma est une magnifique Lucie. Je suis fière que tu lui aies donné ta place, Anna.

_______

Illustration de Delphine Garcia
11
zagatub
Image de Camille Berta

Camille Berta

J'aime regarder le soleil se lever dans les montagnes et espionner les marmottes, faire la cuisine et manger des gâteaux au chocolat, danser et visiter des musées, lire et surtout écrire des histoires. D’ailleurs, mes quatre enfants adorent les histoires ! Sur www.petitestetes.com, je ...   [+]

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

Le 13 décembre en Scandinavie, on fête la Sainte-Lucie. C'est aussi à partir de cette date que les jours rallongent (car le soleil se couche plus tard !).
Lucie est un prénom qui vient du mot qui désigne la lumière en latin.
Les suédois ont des chants traditionnels pour l’occasion, Natten går tunga fjät par exemple. Si tu ne sais pas comment prononcer ces mots, tu peux écouter la chanson ici !

A découvrir

Du même thème

Image de Que la magie scénique vous accompagne !

De la même durée

Image de Grand-Mamie a des origines

De la même durée

Image de Le terrible volcan de Vénus (3)

De la même durée

Image de La doublure du Père Noël