Dans la famille de Lucas, on est chevalier de génération en génération. Ce qui veut dire que le père de Lucas est un chevalier, le grand-père de Lucas est un chevalier, l’arrière-grand-père de Lucas est un chevalier, l’arrière-arrière-grand-père de Lucas est un chevalier – et ainsi de suite.
Et tous les chevaliers de la famille de Lucas ont bien évidemment brillé par leurs exploits. Certains ont sauvé des princesses en détresse, d’autres des demoiselles en grand danger ou encore des petits chaperons rouges avalés par de bien grands méchants loups. Lucas connaît bien toutes ces histoires. Elles sont consignées dans Le Grand Livre Bleu. Chaque jour, il doit en lire un chapitre pour se rappeler qu’il est l’héritier d’une lignée de chevaliers exceptionnellement exceptionnels. Enfin, ça, c’est ce qu’on lui dit !
En tant que futur preux chevalier, Lucas reçoit une éducation sur mesure : maniement de l’épée les yeux bandés, courses d’obstacles infranchissables, dressage de dragons furieux et escalade d’échelles vermoulues. Et c’est tous les jours comme ça. Même pendant les vacances. Pourtant, Lucas n’a rien demandé. Lui, il aimerait bien faire autre chose. Hélas, personne ne lui laisse le choix. 
En fait, ce qui plairait à Lucas, ce serait de cuisiner. C’est sa grande passion. Depuis qu’il est tout petit, il rêve de meringues croquantes à souhait, de velouté de chocolat, de sorbets onctueux, de mousses parfumées, de pièces montées à la crème chantilly. Bref, il veut être pâtissier. Mais c’est impensable, inimaginable, et bien pire encore, c’est in-ter-dit. Quand on est fils de chevaliers de génération en génération, on ne peut pas être pâtissier, quelle drôle d’idée. Alors motus et bouche cousue. Mais le soir, tout est permis. Dans son lit de paille, Lucas invente des tas de recettes. D’ailleurs, il a un cahier sur lequel il note toutes ses idées. On ne sait jamais, peut-être qu’un jour… Pourtant, chaque jour, Lucas doit de nouveau s’entraîner, s’entraîner, s’entraîner pour être un parfait chevalier.
Un matin d’avril, son père le réveille alors que tous les coqs du village dorment encore à poings fermés. Il apporte une mission pour son fils : une princesse est enfermée depuis deux ans dans la plus haute tour du plus haut château construit sur la plus haute montagne de la région. Un terrible dragon jaloux et colérique veille sur elle, et plusieurs chevaliers de renom ont déjà renoncé à la délivrer malgré sa très grande beauté. Lucas n’a jamais entendu parler de cette princesse prisonnière, mais d’après son père, c’est sa destinée. Il doit partir sur-le-champ, libérer la jeune fille, la ramener et l’épouser. L’épouser ? Lucas n’a pas du tout envie d’épouser une princesse qu’il n’a jamais vue, tradition de chevalier ou pas. Mais il n’ose rien dire. Il prépare ses affaires, selle Fougueux, son fidèle destrier, et part à l’aventure. Il ne sait absolument pas dans quelle direction aller, mais il se fie à son instinct. Après tout, il est chevalier, fils de chevalier, petit-fils de chevalier, arrière-petit-fils de chevalier, et ainsi de suite. Au bout de quelques jours de voyage, Lucas aperçoit enfin un château et une tour. Tout semble désert, mais le jeune homme se méfie, car il se rappelle bien les histoires du Grand Livre Bleu : le parcours du chevalier est souvent piégé. Il continue d’avancer sur son cheval, l’oreille à l’affût, les yeux aux aguets, prêt à se défendre au moindre signe de danger. Il passe le pont-levis, emprunte les escaliers de pierre, toujours sur ses gardes. Il monte les 868 marches (il les a comptées) et arrive en haut tout essoufflé, mais déterminé. Il n’a pas fait tous ces efforts pour rien. En haut de la tour, il n’y a toujours pas le moindre signe du moindre petit bout de dragon. Lucas aperçoit seulement une silhouette dans un coin obscur de la pièce. Serait-ce un rival ? Il hésite puis demande : 
— Excusez-moi, je viens délivrer une princesse. Sauriez-vous où je peux la trouver ?
— Oui, c’est moi, répond fièrement la silhouette en se tournant vers Lucas. Vous en avez mis du temps. Je commençais vraiment à m’impatienter. 
— Vous… vous êtes la princesse ? demande Lucas, interloqué. Mais où est le dragon ? 
— Oh, il est parti la semaine dernière. Il commençait à vieillir et ne supportait plus son entraînement. Lucas ouvre de grands yeux. 
La jeune fille poursuit :
— Oui, il a pris sa retraite. Et je dois dire qu’il l’a bien méritée. Regardez, il a laissé une moitié d’aile et une griffe lors de notre dernier exercice de combat.
Lucas est de plus en plus étonné. Aurait-il mal compris les paroles de son père ? Pourquoi l’envoie-t-on secourir une princesse qui n’est même pas en danger ? Où est le terrible dragon jaloux et colérique ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
La princesse ne lui laisse pas le temps de lui poser des questions. Elle lui demande aussitôt :
— Voulez-vous vous reposer ou préférez-vous repartir tout de suite ?
Lucas est épuisé, mais surtout, il a terriblement faim. Il n’a pratiquement rien mangé durant son trajet, tout occupé à trouver le chemin de la plus haute montagne. Hélas, la princesse – qui s’appelle Mirabelle – ne sait absolument pas cuisiner. C’est le dragon qui devait lui préparer tous ses repas s’il voulait qu’elle arrête de lui chatouiller le nez pendant la sieste. Depuis qu’il est parti, elle ne mange que des conserves et regrette infiniment son cuisinier. Lucas comprend qu’il s’agit d’une urgence : sa destinée est de sauver la princesse non pas d’un terrible dragon, mais de la faim qui la tenaille. Il lui propose de préparer un en-cas et fonce aussitôt dans les cuisines du château. Une heure plus tard, Mirabelle et Lucas s’installent à table. La princesse n’en croit pas ses yeux. Il faut dire que Lucas lui a réservé une surprise : que des desserts ! Compotée d’abricots extra-moelleux, mousse aux trois chocolats, bavarois au citron, petites profiteroles à la crème de framboise. Et pour finir, un plat surprise, un hommage : une tarte aux mirabelles. La jeune fille dévore tout. À la fin du repas, quand il ne reste plus une seule miette, elle se lèche même les doigts. Vraiment, pense Lucas, ce ne sont pas des manières de princesse, mais tant pis, le jeune chevalier est séduit. 
Après quelques jours passés ensemble, Lucas est parfaitement reposé et Mirabelle continue de se régaler. Il est grand temps pour eux de partir rejoindre la famille de Lucas, mais le chevalier et la princesse n’ont pas envie de quitter le château. Ils s’y sentent bien, comme ça, tous les deux. 
C’est comme ça que Lucas fut le dernier chevalier et le premier grand pâtissier de sa famille. 
Mirabelle, quant à elle, fut la dernière princesse en détresse et la première dresseuse de dragons de sa famille. 
Ils vécurent amis, et n’eurent jamais d’enfants.

_______

Illustration de Pablo Vasquez
56
56
zagatub

A découvrir