— Mika, mon petit pois en sucre ! A taaaable !

Mika soupire. Il a horreur de ça. Il n’est le petit pois en sucre de personne. Il serait temps que Mamita comprenne ça.

— Choupinet, tu as entendu ? A taaaable !

Nouveau soupir du choupinet. S’il veut échapper à « mon souriceau des îles » ou à « mon crapougnou chéri », il a tout intérêt à venir sans tarder.

Pourtant, il l’adore, Mamita. C’est sa grand-mère et il est en vacances chez elle, comme chaque été. C’est comme ça depuis qu’il est tout petit. Malgré les années qui passent, il reste à ses yeux le petit bébé potelé et chauve, né il y a dix ans.

Mika abandonne donc sa BD et rejoint Mamita à la cuisine. Depuis que Papito est mort, il y a six ans, Mamita et lui mangent toujours à la cuisine.

Mamita a toujours été une personne très gaie. Jusqu’à cette année, Mika ne s’est jamais ennuyé avec elle. Elle prévoit toujours des dizaines d’activités pour les vacances. On n’a pas le temps de dire ouf, le mois de juillet est déjà terminé. Mais cette année, Mamita a l’air plus fatiguée que d’habitude. Elle se couche plus tôt, le soir. Mika, souvent, n’a pas encore sommeil quand elle lui souhaite une bonne nuit.

Il ne pourrait pas dire comment ça s’est passé, mais il est sorti de la maison, juste pour prendre un peu l’air. Et puis le voilà dans la rue, les mains dans les poches, le nez au vent !

Il connaît par cœur la petite ville de bord de mer. Il est habitué à se déplacer tout seul dans les rues pour faire quelques courses ou se promener.

Mais si Mamita savait qu’il se promène seul la nuit, elle ne serait certainement pas d’accord !

Mika est décidé à ne faire qu’un petit tour. Le soir, en été, la petite ville est différente du reste de l’année : elle est illuminée et des terrasses s’étalent devant les cafés. Les restaurants sont ouverts très tard. Des touristes se promènent, un cornet de glace à la main. On entend de la musique partout.

Et cette semaine, la fête foraine est installée à la sortie de la ville ! Il a déjà fait un tour avec Mamita cet après-midi mais la nuit, c’est différent. Beaucoup mieux !

Déjà, Mika a rejoint la fête. Les attractions se succèdent : autos-tamponneuses, manèges, grande roue… Mika se déplace avec la foule et regarde partout. Il adore ça. Il n’a pas de quoi s’offrir un ticket, mais ça lui est égal. Ce qui lui plaît, c’est l’ambiance.

Il déambule dans les allées quand soudain, il y a une bousculade. Un groupe de jeunes s’est mis à courir, poussant des cris et chantant. Mika est projeté au sol d’un coup d’épaule. Il se recroqueville pour laisser passer la bande endiablée. Pas question de se faire piétiner ! Mais au moment de se relever, il croise un regard, là, juste à sa hauteur. Surpris, il regarde mieux : oui, sous la caravane de la pêche au canard, il y a une fille ! Elle est allongée sur le ventre. Quand elle croise son regard, elle pose un doigt sur ses lèvres. Et puis voilà qu’elle lui fait signe de la rejoindre !

Mika hésite à peine. A quatre pattes, il rejoint la fille sous la caravane. Elle se pousse un peu pour lui faire une place.

— Salut, je m’appelle Mika, fait-il.

Il trouve sa phrase un peu banale, mais il ne sait vraiment pas quoi dire d’autre.

— Susana, répond la fille.

Mais elle ne le regarde déjà plus. Elle scrute l’autre côté de l’allée. Mika suit son regard, dirigé vers le stand de tir à la carabine.

— Tu fais quoi ? hasarde-t-il.

Pas de réponse. Susana semble concentrée, les yeux rivés de l’autre côté de l’allée. Soudain, elle s’exclame :

— C’est lui ! Là, le type blond avec la barbe !

Mika voit, en effet, un homme qui ressemble à la description de Susana. Il s’approche du stand, achète une série de tickets et commence à tirer sur les cibles.

Susana se tourne alors vers Mika.

— Tu vois cet homme ? Eh bien, c’est un voleur. Il est entré chez nous et il a volé quelque chose de très précieux. Et moi, je vais récupérer ce qu’il nous a pris.

Mika regarde Susana. Ses yeux brillent de colère, ses cheveux roux ébouriffés ressemblent à la crinière d’un fauve prêt à bondir. Tout à coup, il se dit qu’il ferait n’importe quoi pour l’aider. Mais pour cela, il lui faut quelques explications. Que se passe-t-il vraiment ? Susana hésite un peu, puis se lance.

— Mon grand-père tient le manège de la chenille.

Mika acquiesce : il se souvient de cette attraction, les wagonnets qui passent en trombe, les rails qui suivent des courbes, des montées et des descentes, la vitesse, les cris de joie et de frayeur des passagers.

— Je suis en vacances chez lui, continue Susana. On se déplace de fête en fête et je lui donne un coup de main. Tout à l’heure, on a cambriolé notre caravane. Mon grand-père gardait un collier de famille, très beau, en or. Il a appartenu à ma grand-mère. Avant de mourir, elle a dit que le collier serait pour moi quand je serai grande. C’est un collier qui passe de génération en génération, de fille en fille. C’est moi la prochaine, ajoute-t-elle fièrement. Tu sais, nous sommes forains depuis toujours !

— Et tu es sûre que c’est lui le voleur ?

— Certaine ! rugit Susana, et ses yeux flamboient de plus belle. Je l’ai vu rôder autour des caravanes et des remorques. Il ne le savait pas, mais je l’avais à l’œil. Je l’ai vu essayer d’entrer chez Marcus, mais il a été dérangé. Je voulais qu’il se fasse prendre, alors je le suivais, prête à lancer l’alerte.

— Et tu l’as vu entrer chez toi ?

— Justement non, grogne Susana. J’ai dû rejoindre Grand-Père qui m’appelait et tenir la caisse pendant presque une heure. Quand je suis revenue à la caravane, le tiroir du collier était entrouvert et il était vide.

— Vous n’avez pas appelé la police ? demande Mika, surpris.

Mais Susana secoue sa crinière fauve.

— Grand-Père ne sait pas que le collier a disparu. J’ai refermé le tiroir et il ne s’est aperçu de rien.

— Mais pourquoi ? interroge Mika, effaré.

— Mon grand-père adorait ma grand-mère. Ce collier représente un souvenir très important pour lui. S’il savait qu’on nous l’a volé, il aurait un choc énorme. Je vais régler cette histoire moi-même, conclut-elle farouchement.

Les deux enfants échangent un regard. L’énergie de Susana est communicative. Mika oublie l’heure, Mamita, la prudence. Il se sent prêt à devenir justicier. Comme ceux de Susana, ses yeux se mettent à flamboyer.

— Je vais t’aider, affirme-t-il, sûr de lui. On va récupérer ton collier !

Un sourire illumine le visage de Susana.

— J’ai tout de suite deviné que tu m’aiderais, dit-elle. C’est pour ça que je t’ai fait signe.

Elle désigne l’homme barbu.

— On va le suivre. Quand il va rentrer chez lui, on va le cambrioler à notre tour.

Mika ne dit rien. Il trouve ce plan dangereux, mais comme il n’a rien d’autre à proposer, il acquiesce. Et puis, il n’a pas envie de passer pour un trouillard devant Susana, qui a l’air si décidée.

Soudain, les deux enfants voient l’inconnu rendre sa carabine, échanger quelques mots avec le forain, puis s’éloigner. Vite, ils sortent à reculons de leur cachette et commencent à le suivre, en se dissimulant dans la foule.

C’est plutôt amusant de filer quelqu’un. Il faut se cacher s’il se retourne, ne pas le perdre de vue, devenir une ombre dans la nuit.

Mais le voleur ne sort pas de la fête foraine. Au contraire, il s’y attarde. Susana fronce les sourcils.

— On dirait que… mais oui ! Il va encore vers le camp !

En effet, ils sont maintenant dans un endroit plus sombre, plus calme. C’est ici que les forains ont regroupé leurs caravanes.

Et soudain, elle comprend tout. Elle se tourne vers Mika :

— Il a un complice, affirme-t-elle. C’est Georges, celui du stand de tir. Il le renseigne sur les endroits à visiter. Regarde ! Il va de nouveau chez Marcus !

— Marcus ?

— Les autos-tamponneuses ! Il est tout seul, lui aussi, et comme ce soir personne ne l’aide, il est coincé derrière sa caisse. Il ne risque pas de repasser dans sa caravane et Georges est au courant. Le voleur sait qu’il est tranquille !

— J’ai une idée ! s’exclame Mika. Il faut le faire prendre en flagrant délit !

Mika regarde souvent des séries policières à la télé. Il connaît le vocabulaire d’usage.

Pendant ce temps, le barbu jette des regards méfiants à droite et à gauche. Les enfants se dissimulent derrière un gros tas de câbles. L’homme sort quelque chose de sa poche et s’en sert pour ouvrir la porte de Marcus.

Mika et Susana se concertent, leurs deux têtes penchées l’une vers l’autre.

— Comment on va faire, maintenant qu’il est dedans ? chuchote Mika.

La porte de la caravane est refermée. Le voleur est certainement à l’œuvre à l’intérieur. Mais alors que les deux enfants réfléchissent au moyen de l’enfermer, deux mains s’abattent soudain sur leurs épaules. Une voix tonne :

— Je savais bien que vous m’espionniez, vous deux !

Mika croit sentir son cœur exploser de frayeur. Le voleur ! Il n’était pas dans la caravane ! Pendant qu’ils préparaient leur plan, il a fait le tour du tas de câbles et les a surpris !

Paniqué, il se secoue violemment et réussit à faire lâcher la main qui l’agrippe. Aveuglé par la peur, il court le plus vite et le plus loin possible. Soudain, il sursaute. Une main vient encore de le saisir ! Il se retourne, affolé. Ce n’est pourtant pas le voleur barbu qui lui fait face, mais… Mamita !

— Alors, galopin, fait-elle d’un air sévère, que fais-tu ici ? Tu me fais des frayeurs, comme ça ? Je te cherche partout depuis une heure !

A sa grande surprise, Mika se jette dans ses bras. Il essaie d’expliquer la situation, les mots se bousculent dans sa bouche. Finalement, il saisit la main de Mamita et l’entraîne en courant vers le campement des forains. Mamita voit bien que c’est grave et elle le suit sans poser de question.

Ils arrivent au même instant que Susana, qui court, tenant elle aussi quelqu’un par la main. Elle a réussi à s’échapper ! Et c’est certainement son grand-père qui l’accompagne… Les deux enfants sont soulagés mais les grands-parents, intrigués, demandent des explications.

Susana n’a pas le temps d’expliquer la situation : voilà que la porte de la caravane s’ouvre ! Après avoir effrayé les enfants, le voleur a tranquillement continué son cambriolage. Sa surprise de tomber sur le petit groupe ne dure qu’un instant. Il se ressaisit et s’enfuit à grandes enjambées.

— C’est lui ! C’est le voleur ! crient les enfants d’une seule voix.

Le voleur se croit hors d’atteinte quand soudain, le voici qui s’étale par terre. Mamita lui a jeté son sac à mains entre les pieds ! Le grand-père de Susana lui lance un regard admiratif. Des curieux accourent, attirés par les cris.

— Regardez ! crie Susana, triomphante.

L’homme a laissé échapper son butin. Sur le sol s’étalent plusieurs objets volés et parmi eux… le collier de Susana !

Quelqu’un a appelé la police. Le voleur et Georges ont été arrêtés. Maintenant Mamita, Grand-Père et Marcus sont assis et boivent un rafraîchissement avec les enfants. Ceux-ci racontent toute l’histoire. Les adultes s’exclament et félicitent Susana et Mika, mais seulement après les avoir grondés pour leur imprudence.

Mika est soudain très fatigué. Quelle aventure il a vécu, ce soir !

Mamita serre la main des deux forains et Mika promet à Susana de venir la voir demain. Son grand-père annonce solennellement qu’il offre à Mika une entrée gratuite à vie sur son manège, pour le remercier. Mais voilà que Mamita clame à son tour :

— Allez, mon choupinet ! Au lit, maintenant !

Mika, écarlate, n’ose pas regarder Susana. C’est alors que son grand-père enchaîne d’une voix tonitruante :

— Allez, ma crapougnette ! Pour toi aussi, il est l’heure !

Les deux enfants se regardent. Un fou rire les prend. L’effet est contagieux et en quelques secondes, tout le monde rit aux éclats ! C’est Mamita qui a le mot de la fin :

— Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’on ne va pas s’ennuyer, cet été !



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Illustration de Emilie Maidon
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zagatub
Image de Arielle Maidon

Arielle Maidon

Maîtresse d’école retraitée, à 55 ans je peux enfin me consacrer à ce que j’ai toujours aimé : écrire des histoires, pour les grands mais surtout pour les jeunes. Le reste du temps, j’anime des activités de lecture et j’élève des abeilles avec mon mari apiculteur !

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

Si tu remplis un seau avec un petit peu d’eau et que tu le fais tourner très vite autour de ton épaule (comme si tu faisais le moulin), que se passe-t-il ? Je te laisse tenter l’expérience… Mais attention à tenir fermement le seau et à garder ton bras bien tendu ! Verdict ? Grâce à la vitesse de rotation, l’eau reste collée au fond du seau : c’est toute la magie de la force centrifuge !

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