Pour la vingtième fois au moins, Susana se poste à la porte de la caravane. Toujours personne… Son grand-père se met à rire :
— Allons, Susana ! Il n’est que midi moins dix, laisse-leur le temps d’arriver !
Mais Susana piaffe d’impatience. Depuis qu’elle a fait la connaissance de Mika, le temps passe à toute allure. Sauf aujourd’hui !

Le grand-père de Susana, qui tient un manège, a offert à Mika une entrée gratuite à vie. C’était un remerciement, car Mika et Susana ont vécu ensemble une aventure : ils ont arrêté un voleur de bijoux qui avait dérobé un collier à Grand-Père ! Depuis, ils sont amis. Et aujourd’hui, Mika et sa grand-mère sont invités à déjeuner dans la caravane de Susana.

Les minutes s’écoulent, interminables. Enfin, Susana aperçoit deux silhouettes. Ce sont eux ! Mais elle ne veut pas avoir l’air de les attendre. Ainsi, lorsqu’ils frappent à la porte, elle ouvre tranquillement.

— C’est déjà l’heure ? fait-elle d’un air ravi et étonné.

Mamita, la grand-mère de Mika chez qui il passe les vacances, rit.

— On serait arrivés depuis une bonne heure si j’avais écouté Mika !

Mika hausse les épaules d’un air de dire « n’importe quoi ! », mais il sourit en coin.
Grand-Père apparaît à son tour et salue Mamita. Celle-ci lui tend un panier :

— J’ai apporté le dessert, comme convenu ! dit-elle.

Le repas se déroule joyeusement. Grand-Père raconte à Mamita la vie des forains. Cet après-midi, elle va l’accompagner au manège et l’aider à tenir la caisse, pour découvrir ce métier original. Les enfants, eux, ont quartier libre. Susana veut emmener Mika à la ménagerie.

— Je vais te présenter tous les animaux, le prévient-elle.

Là-bas, Susana va directement se planter devant la cage du lion. Mika ne peut pas s’empêcher de trouver une ressemblance entre les deux. Son regard va de la crinière rousse de Susana à celle du fauve.

— Il s’appelle Lambert et il n’est pas dangereux du tout, dit celle-ci, qui ne s’aperçoit pas que Mika l’observe ainsi. Quelquefois, j’ai même le droit d’aider Hector, son soigneur, à le nourrir.

La visite se poursuit par les zèbres, qui broutent tranquillement. L’herbe de la pelouse roussie, qui n’a rien d’africaine, a l’air de leur convenir parfaitement. Puis ce sont les lamas, les buffles aux cornes immenses, les autruches qui vous regardent de haut.
Soudain, on entend des exclamations, puis des cris de frayeur. La foule s’agite, un mouvement de panique se répand. Mika et Susana entendent hurler :

— LE LION ! LE LION !

Tout à coup, la masse des gens s’écarte devant eux, fuyant dans toutes les directions. C’est alors qu’apparaît, marchant d’un pas royal, Lambert, le lion de la ménagerie ! Il avance tranquillement, inconscient de l’affolement provoqué. Les gens fuient devant lui.
Mais Susana ne bouge pas, pétrifiée. Elle fixe Lambert. Mika dit d’une voix blanche, en la tirant par la main :

— Susana… On ferait mieux de se sauver…

Mais elle ne bronche pas. Alors Mika se tait. Si Susana reste, il ne bougera pas non plus.
Lambert s’approche. Mika ferme les yeux, tout en serrant la main de Susana. Il entend la respiration du fauve, il sent son odeur puissante. Et brusquement, plus rien.

Quand Mika rouvre les yeux, le lion est déjà loin. Il galope entre les caravanes, puis disparaît en direction de la ville. On entend des clameurs, puis un brouhaha. Les enfants se regardent. Sans un mot, ils se précipitent à leur tour.
Sur le site de la fête foraine règne une agitation incroyable. On entend les mots « échappé », « cage mal fermée », « lion ». Et puis aussi « animal féroce » et « dangereux ». Des parents tirent leurs enfants par la main. On s’enferme dans les caravanes, on repart dans les maisons. Des sirènes retentissent et l’on voit clignoter des gyrophares.
Brusquement, Mamita et Grand-Père surgissent à côté d’eux.

— Ah, on vous cherchait ! s’écrie Mamita. Tout va bien ?
— Oui, répondent d’une même voix Mika et Susana. Mais que s’est-il passé avec Lambert ?
— Il semblerait qu’Hector ait mal fermé la cage, dit Grand-Père, soucieux. Ce n’est pas très bon pour la réputation des forains cette histoire. On est en train d’organiser une battue pour retrouver le lion, avant qu’il n’arrive quelque chose de grave.
— Lambert a sans doute eut envie de faire un tour, c’est tout ! proteste Susana. Si on le laisse tranquille, il va rentrer, tout simplement !
— Susana, interrompt Grand-Père sévèrement. Lambert est un fauve ! Et on ne sait jamais ce qu’il peut arriver. La sécurité passe avant tout.
Mamita intervient.
— Les enfants, le mieux serait que vous alliez vous mettre à l’abri à la maison, dit-elle. Tu es d’accord, Marcel ?
— Pas de problème, Odette, répond Grand-Père soudain radouci.
— Et moi, je reste surveiller le manège. On ne sait jamais ! affirme Mamita avec assurance. Allez, filez !
Les enfants se mettent en route. Mika pouffe.
— Tu as entendu ? Ils se tutoient, maintenant !
— Ça fait drôle de les entendre s’appeler par leurs prénoms, glousse Susana.

Les commentaires vont bon train, jusqu’à ce que Mika et Susana atteignent la maison de Mamita.

— J’ai une idée ! s’écrie Mika.

Il allume la radio. Il y a une station locale, que Mamita écoute souvent « pour se tenir au courant des potins », comme elle dit malicieusement.

Aussitôt, une voix surexcitée se fait entendre.
«  … toujours sans nouvelles du lion échappé de la ménagerie ! La police et les pompiers se sont déployés sur la ville et dans les alentours. Les forains et des citoyens, armés de fusils, ont commencé une battue… »

— Des fusils ! rugit Susana, révoltée.

Mika lui fait signe de se taire et d’écouter.
« … a été aperçu dans le quartier des Mimosas, où il semble s’être réfugié. Le maire demande à tous les habitants de ne pas quitter leur maison, car l’animal est dangereux… »

— N’importe quoi ! gronde Susana.

« … les policiers et les services vétérinaires sont déjà sur place, prêts à toute éventualité. Si le fauve s’avère menaçant, ils pourraient l’abattre. »
Susana pousse un cri d’horreur et se tourne vers Mika.

— J’y vais ! Je ne vais pas les laisser faire !

Susana est déterminée et son énergie est contagieuse. Mika se lève d’un bond. La consigne de Mamita est oubliée.

— Le quartier des Mimosas, c’est tout près d’ici, s’exclame-t-il. Suis-moi !

Une course effrénée les conduit sur les lieux. Des véhicules sillonnent le quartier. On voit aussi des hommes à pied, armés de fourches ou même de fusils. Mika et Susana avancent en se cachant.

— Bon, on fait quoi, maintenant ? chuchote Mika. Où il est ?

A cet instant, une voix se fait entendre tout près d’eux. Les enfants se précipitent dans l’entrée d’un immeuble et se cachent derrière la porte. Mais l’individu se dissimule dans l’encoignure, juste de l’autre côté ! Ils l’entendent alors parler :

— Allô, tu m’entends mieux, là ? …Bon, je te disais que je l’ai repéré. Il est dans un jardin tout près d’ici. Coup de chance, les flics n’ont rien vu… Approche-toi avec le camion. On va l’embarquer discrètement en l’attirant à l’intérieur… Non ! Si tu avais été plus malin, tu n’aurais pas raté ton coup hier soir et tu aurais refermé correctement cette porte ! On serait déjà loin avec l’animal !

Susana met la main devant sa bouche, les yeux écarquillés. Mika aussi a compris. Il chuchote :

— Ce sont des trafiquants d’animaux ?

Susana hoche la tête. Elle dit à voix basse :

— Et Hector n’y est pour rien ! Ce n’est pas lui qui a mal fermé la cage. Je le savais !

Mais derrière la porte, l’homme s’éloigne déjà. Avec mille ruses, les enfants commencent à le suivre. Ils n’ont pas envie de se faire repérer, comme dans leur précédente aventure...
Bientôt, un camion se gare dans la rue. L’homme s’en approche et discute un moment avec le chauffeur.

— C’est son complice, souffle Susana dont les yeux lancent des éclairs.

Mika connaît ce regard. Susana ne les laissera pas faire ! Ils observent les deux bandits, dissimulés dans un recoin.
Le camion commence à manœuvrer. Il se place dos à une petite porte qui jouxte un portail plus imposant. Puis les deux complices ouvrent le hayon arrière.

— Lambert doit être dans le jardin derrière la grille, murmure Susana.

Mika complète sa pensée :

— Et ils veulent le faire sortir par la petite porte pour l’enfermer dans le camion ! Qu’est-ce qu’on fait ?

Susana n’hésite pas. L’un des hommes est dans le camion. L’autre a entrouvert la grille puis est entré avec précaution dans le jardin. Elle sort de sa cachette et court vers eux en criant :

— Lambert ! Sauve-toi !

Alerté, le deuxième homme, apercevant Susana, pousse un juron. Il rebrousse chemin et lui court après.

A cet instant, une voiture de police débouche à un bout de la rue et le camion-cage d’Hector à l’autre bout. Apparemment, les policiers avaient quand même une idée de l’endroit où se trouvait Lambert… La voiture s’arrête en dérapant devant Mika, pétrifié par les évènements qui se succèdent un peu trop vite à son goût.

Mais le trafiquant a tout simplement oublié de refermer la grille derrière lui. Alors qu’il est sur le point d’attraper Susana, Lambert surgit à son tour, la crinière hérissée.

Aussitôt, un homme en blouse blanche jaillit de la voiture de police. Il a un fusil à la main et il met Lambert en joue. Susana l’a vu. Elle hurle :

— NOOOON !

Mika ne réfléchit pas. Il prend son élan et envoie une bourrade, le plus fort possible, dans le dos du tireur. Le coup part, dévié. L’homme se retourne, furieux.

— Mais qui est-ce qui…?

Il ne peut pas terminer sa phrase. Un gémissement retentit : le voleur d’animaux, celui qui courait après Susana, s’écroule. Plantée dans sa fesse gauche, une seringue hypodermique se dresse triomphalement.

Le second voleur essaie de s’esquiver. Mais c’est sans compter sur Mika, qui crie à son tour :

— Ne le laissez pas partir ! Il a voulu voler le lion !

Pendant ce temps, Susana et Hector, avec des gestes lents et doux, attirent Lambert dans le camion-cage où l’attend un énorme morceau de viande. Alléché par l’odeur, le lion pénètre sans hésiter dans ce lieu familier. Hector referme la cage. Sauvés !

Les instants qui suivent sont un peu confus : tout le monde parle à la fois. Les policiers interrogent un trafiquant, un médecin est penché sur l’autre et l’ausculte. Susana explique la situation à Hector, tout en lançant des regards reconnaissants à Mika. Mais ce dernier est inquiet : il attend le verdict du médecin. C’est tout de même de sa faute si un homme gît au sol.
Heureusement, le médecin annonce que la victime en sera quitte pour une bonne sieste !

— Bien fait pour lui, articule Susana silencieusement.

Elle rejoint Mika.

— Je croyais que c’était un vrai fusil, tu sais, lui dit-elle.
— Et c’était une fléchette anesthésiante ! termine le garçon, soulagé.
Mais Susana lui saute au cou et lui plaque un gros baiser sur la joue.
— Tu as été vraiment courageux ! lui dit-elle. Grâce à toi, Lambert n’a pas une égratignure !



***



Quelques jours plus tard, c’est au tour de Susana et de Grand-Père d’être invités chez Mamita. Celle-ci aide tous les jours au manège, désormais.

— Odette est très douée, raconte Grand-Père. On dirait qu’elle a fait ça toute sa vie ! Aujourd’hui elle a pris le micro et elle a tellement fait rire les badauds qu’il y avait la queue pour nos tickets jusqu’aux autos-tamponneuses de Marcus !

Mamita rit.

— Ça m’amuse, dit-elle. Et je ne suis plus jamais fatiguée !
— En tout cas, dit Mika, j’espère que la fin des vacances sera plus calme que le début ! Deux aventures en quelques jours, c’est trop !
— Tu plaisantes ? s’exclame Susana. Moi, je ne me suis jamais autant amusée !

Mika soupire exagérément, les yeux au ciel. Susana éclate de rire. Non, les vacances, ce n’est décidément pas fait pour s’ennuyer !

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Illustration de Emilie Maidon
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zagatub
Image de Arielle Maidon

Arielle Maidon

Maîtresse d’école retraitée, à 55 ans je peux enfin me consacrer à ce que j’ai toujours aimé : écrire des histoires, pour les grands mais surtout pour les jeunes. Le reste du temps, j’anime des activités de lecture et j’élève des abeilles avec mon mari apiculteur !

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

La première seringue hypodermique était un vrai bijou : elle était en or ! Créée par le Dr. Charles Gabriel Pravaz en 1841, elle permet d’injecter une dose précise de produits médicaux directement dans le corps, ce qui soigne plus vite les patients ! Depuis que j’ai appris ça, je n’ai (presque) plus peur quand je vois une infirmière !

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