J’ai la chance incroyable d’avoir un père explorateur. Le seul hic, c’est sa spécialité : l’océan Arctique. Un monde entièrement fait de glace, où le soleil n’arrive pas à dépasser la ligne d’horizon pendant plusieurs mois. Qui rêve de visiter un pays où il fait nuit noire pendant tout l’hiver ? Moi je rêve plutôt de jungle, de mers chaudes et de poissons tropicaux.
N’empêche que quand on me demande « Il fait quoi comme métier ton père ? », je jubile. Eh oui, moi, Robin, je suis le fils du célèbre explorateur qui plonge sous la banquise à plus de cent mètres de profondeur. Difficile de résister à la tentation d’en rajouter un peu pour impressionner les curieux et amuser la galerie. Oui, bien sûr, mon père chasse l’ours polaire, construit des igloos et, quand il fait trop froid, joue même aux cartes avec le père Noël.
Les choses se compliquent quand on me demande si je veux marcher sur les traces de mon père. En réalité, je n’ai aucune envie de me retrouver perdu sur la banquise par moins quarante degrés Celsius pour mesurer l’épaisseur de la glace, et encore moins entre les papattes d’une peluche géante aux griffes acérées. Je suis bien plus à l’aise installé sur le canapé avec une manette de jeu dans les mains !
J’étais justement dans cette position quand il m’a annoncé : « Robin, cet été, je t’emmène sur la calotte glaciaire. » J’ai mis mon jeu vidéo sur pause, et je suis resté figé comme mes personnages sur l’écran. Merci papa… Moi qui me réjouissais de pouvoir enfin lézarder en tongs et en maillot de bain, il m’offrait le paquetage de survie spécial grand froid. Remarquez, ça aurait pu être pire. Imaginez s’il avait été astronaute, il m’aurait embarqué pour un voyage sur la Lune !
Du blanc et du silence partout. Voilà le programme de mon cher papa. Adieu rêves de végétation luxuriante et de petits singes qui se balancent de liane en liane. Et cerise sur le gâteau : des températures hivernales en plein été ! Mon père ne s’est pas laissé décourager par mon manque d’enthousiasme. « Tu n’es pas au bout de tes surprises ! ». (Premier clin d’œil.)
Et voilà comment je me suis retrouvé, quelques jours plus tard, à bord du bateau Arctic Sunrise, après avoir atterri à Nuuk, la capitale du Groenland.

***

Épuisé par le voyage, les mouvements du bateau m’entraînent vers un sommeil peuplé de rêves bizarres où je traverse la jungle habillé en cosmonaute ! Enfin je reprends mes esprits et réalise que je suis très loin des forêts d’Amazonie. Quand je remonte sur le pont, il fait encore jour.
— Quelle heure est-il papa ?
— Bienvenue au pays du soleil de minuit Robin ! (Deuxième clin d’œil.)
Mon père sourit en voyant les étoiles qui brillent dans mes yeux. Un point pour toi, papa. Sans rien dire, il m’invite par un signe du menton à me retourner, et éclate de rire devant mes yeux écarquillés. Waouh ! Un immense iceberg se dresse bien au-dessus de nos têtes, une majestueuse montagne de glace aux reflets bleutés. Le bateau semble minuscule face à ce monstre de glace. Mon père me prévient qu’il est dangereux de s’approcher plus près. En effet, de là où je me tiens, j’entends d’affreux craquements. Je suis ébahi. Il me semble que le temps s’est arrêté. Mon père me sort de ma contemplation en m’avertissant de notre arrivée dans la baie d’Uummannaq. Quand je pose mon pied sur le quai, je comprends ce que Neil Armstrong a dû ressentir lorsqu’il a fait son premier pas sur la Lune. La toute-puissance de l’univers, et moi, si petit. Décidément, ce voyage a tout d’une expédition lunaire !

***

Quand j’ouvre les yeux, un visage illuminé d’un grand sourire me dévisage. Deux pupilles, ou plutôt deux étoiles, brillent entre des paupières bridées. Ces yeux appartiennent à une fille qui doit avoir à peu près le même âge que moi. Elle rit de mon air hagard et me dit des mots dans une langue que je ne comprends pas. Je réalise que je me trouve dans une chambre, dans la maison d’une famille d’Inuits. J’essaie de me rappeler comment j’ai atterri ici, mais la dernière chose dont je me souviens c’est l’iceberg à l’entrée de la baie.
Je tente un « Où est mon père ? » et la fille me répond seulement « Me, Ivaanna ». J’entends quelqu’un l’appeler et Ivaanna disparaît. Le visage souriant de mon père apparaît enfin dans l’entrebâillement de la porte. Je crois que je n’ai jamais été aussi content de le voir !
— Mais on est où là, papa ?
— La famille Larsens a gentiment proposé de t’héberger pendant mes plongées sous-marines. Je vois que tu as déjà fait la connaissance d’Ivaanna. (Troisième clin d’œil.) Et puis tu as besoin de reprendre des forces, tu es tombé dans les pommes à peine débarqué !
Mauvais point pour moi. Je comprends mieux le rire d’Ivaanna tout à l’heure. Il va falloir faire mieux pour impressionner ma nouvelle amie…

Quand le lendemain, Ivaanna et Anoki, son grand frère, m’embarquent sur un petit bateau à moteur, je suis grisé par la vitesse. Je me sens comme un pirate à la recherche d’un trésor caché. Je ne sais pas où ils m’emmènent, mais au sourire complice qu’ils échangent, je comprends que je ne suis pas au bout de mes surprises.
Anoki est monté à bord avec un grand seau. Je me demande bien ce qui se cache à l’intérieur… Ça fait déjà une bonne demi-heure que nous avons quitté le rivage. De temps en temps, Ivaanna me lance un sourire. Elle voit bien que je ne suis pas très rassuré, et ses regards me réchauffent un peu. Du brouillard enveloppe maintenant la côte. La température chute soudain de quelques degrés. Je frissonne. Ivaanna pointe son doigt vers l’horizon. Je sens mon cœur chavirer en découvrant le géant de glace qui se dresse devant nous. Difficile de savoir si c’est la peur ou la joie qui fait battre mon cœur aussi fort. Cet iceberg est aussi grand qu’un immeuble. Je prie pour qu’Anoki ralentisse. Je sais que la partie immergée de l’iceberg est bien plus grande que celle qui s’offre à mes yeux. Mais Anoki sait très bien ce qu’il fait. Il a arrêté le moteur, le silence qui nous entoure est incroyable. Mais soudain, un craquement brise cet instant de grâce : un morceau de glace se détache sous mes yeux et plonge dans les eaux sombres. Je suis aux premières loges du réchauffement de la planète. À cet instant, je voudrais tout faire pour que rien ne change et que l’homme s’arrête de penser qu’il est le maître du monde. Ici, c’est évident, la nature est reine.
Anoki me sort de mes rêveries en faisant glisser vers moi le mystérieux seau et m’invite à l’ouvrir. Je découvre qu’il est rempli de grosses crevettes grises ! Ivaanna sourit à mon étonnement. Chez moi, les crevettes sont roses et minuscules.
D’un geste, elle m’invite à jeter quelques crustacés par-dessus bord. Je m’exécute sans trop me poser de questions. Ils me font signe de me taire et de ne pas bouger. Au bout de quelques minutes, un chant sourd semble s’élever des profondeurs. Ivaanna s’empresse de me cacher les yeux de ses deux mains et me chuchote : « listen » (écoute en anglais). Oui, autour du bateau, le son se rapproche, ce ne peut-être qu’une bête énorme et affamée.
Alors, Ivaanna retire ses mains et je découvre à la surface une créature, qui pour moi n’existait que dans les contes. Une corne torsadée fend l’eau comme une épée, elle doit faire au moins deux mètres de long.

Je comprends alors que la licorne des mers n’est pas qu’une légende et des larmes me montent aux yeux. Anoki et sa sœur se regardent, heureux de m’avoir fait découvrir l’un des trésors de leur terre. Je comprends soudain ce que mon père voulait me montrer en m’emmenant ici : la banquise n’est pas qu’un désert de glace. Ici, dans l’océan Arctique, se cachent des richesses aussi belles qu’en plein cœur de la jungle. Je souris, soudain honoré par la confiance de mon père, qui me trouve assez grand pour partager ce secret.

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Illustration de Pablo Vasquez

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zagatub

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