Short Édition
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Philibert le Dragon

Romane Endell

Noah avançait en retenant son souffle. La nuit commençait à tomber et plongeait les champs qui bordaient la route dans l’obscurité. 
C’était la première fois de sa vie que Noah rentrait du collège alors qu’il faisait déjà sombre. La faute à ses parents qui avaient insisté pour qu’il révise son contrôle de maths de demain. 
Pour le moment, Noah ne se préoccupait pas le moins du monde de mathématiques. Il était bien plus attentif aux bruits qu’il entendait partout autour de lui : cris inconnus, chants d’oiseaux nocturnes, sifflement lugubre du vent dans les herbes… 
Noah n’avait jamais été très courageux. Alors l’immense chêne tordu, les branches qui ressemblaient à des griffes, les reflets de la lune dans le ruisseau, le dragon allongé dans les blés, ça lui fichait la frousse. 
Le dragon allongé dans les blés ? 
Noah s’arrêta brusquement, le souffle coupé, avec l’impression qu’on venait de lui remplir l’estomac de glaçons. Il risqua un coup d’œil sur le côté, en direction de l’énorme forme allongée dans le noir. 
Ce fut cet instant que choisit la créature pour bâiller, en dévoilant une impressionnante quantité de dents aiguisées. 
Noah hurla. 
— Non mais oh ! C’est quoi ce toucan ? Les nuisances sonores sont interdites pendant la sieste entre midi et dix-neuf heures, tout le monde le sait ! Si vous recommencez, j’appelle les… Oh, excuse-moi, humain. J’oublie que je ne suis plus chez moi.
— Je… Euh… Pardon… balbutia Noah stupéfait. Et euh… on dit « boucan », pas « toucan ».
Le dragon – plus de doute, c’en était un – posa sur le garçon un regard mauvais et Noah recula d’un pas, puis de deux. Et même d’un troisième, pour faire bonne mesure.
— Oh, ça va ! souffla finalement la bête en faisant jaillir une petite flamme de ses narines, qui illumina ses écailles d’une jolie couleur dorée. Je sais que je fais des fautes. Pas la peine d’en faire toute une passoire, petit humain ! 
Noah ne put retenir un sourire amusé. 
— Pourquoi est-ce que tu souris, toi ? fit le dragon d’une voix suspicieuse. Oh, je me suis encore trompé c’est ça ?
Noah acquiesça.
— Je crois que tu voulais dire « en faire toute une histoire ».
L’agacement de la créature élargit un peu plus le sourire de Noah. Il ne voulait pas se moquer, mais il y avait quelque chose de drôle à corriger les erreurs d’un monstre couvert d’écailles.
— Je n’y arriverai jamais, gémit le dragon. 
— Ce n’est pas si grave…
L’animal ailé renifla, faisant jaillir de ses naseaux une petite flammèche.
— Si, justement, c’est très grave ! Un dragon qui se trompe de mot à toutes les phrases, ce n’est pas très impressionnant. Tu sais, nous, les dragons, nous devons garder les trésors que l’on nous confie. Hélas ! Du fond de ma grotte, je lançais mes terribles tenaces aux voleurs, mais au lieu de fuir à toutes jambes, ils se mettaient à rire. Et quand je suis tressé, je fais encore plus de fautes. On m’a volé tout ce que je devais surveiller et mon roi m’a banni de mon royaume… Je crois que je ne verrai plus jamais mon pays. Tu sais, autour de ma grotte il y avait des forêts gigantesques et des arbres merveilleux, que je survolais parfois quand personne ne rôdait autour de mon trésor. Il y avait aussi des couchers de soleil incroyables et une cruche dont les abeilles produisaient un miel délicieux. Hélas, je crois que plus jamais je ne pourrai voler dans le miel et manger ce ciel.
Il y avait un tel désespoir dans sa voix que Noah ne sut quoi répondre. Mais la bête semblait vouloir alléger son cœur.
— Quel dragon fait rire les gens au lieu de leur faire peur, hein ? Je suis le plus inutile de tous les dragons ! Tous mes compagnons ont des surnoms comme « Le Redoutable », « L’Impitoyable », « Le Sanguinaire »… Mais moi ? Au mieux ce sera Philibert l’Incompétent, voilà ! 
L’ainsi nommé Philibert renifla une seconde fois. Noah lui aurait bien tapoté la patte pour l’apaiser, mais la vue des énormes griffes acérées le retint.
— Moi je te trouve plutôt bien, comme dragon, dit-il à la place. Enfin, je peux pas vraiment comparer… Mais j’ai eu très peur tout à l’heure quand je t’ai vu ! C’est un bon début, non ? Et puis, parfois, on est différent de ce que les gens attendent de nous. C’est pas grave, on fait autrement.
Devant l’air peu convaincu du dragon, il ajouta :
— Tu vois, moi je suis nul en mathématiques, par exemple. Alors je me rattrape sur le français.
Ce fut au tour du dragon de rire :
— Nul en mathématiques ? Comment on peut être nul en mathématiques ? Comment je ferais si je ne pouvais pas compter, additionner, sous terre, multiplier et diviser tout ce qu’il y a dans mon trésor pour vérifier que personne n’a rien volé ?
— Eh bien, sourit Noah, tu vois bien que tu n’es pas incompétent !
Une pensée traversa l’esprit du garçon.
— D’ailleurs, si tu acceptais de me filer un coup de patte pour mon contrôle de demain… Je pourrai peut-être t’aider à convaincre ton roi de t’accepter à nouveau dans ton royaume. En t’écrivant un discours par exemple, et en t’aidant à l’apprendre sans faire de fautes.
Le dragon pencha la tête, intrigué, puis ses babines s’étirèrent en un sourire rempli de crocs.
— Par mes regrettés orchestres, en voilà une bonne idée !
« Tes ancêtres », pensa Noah. « Pas tes orchestres ». Mais Philibert affichait un air si joyeux qu’il n’eut pas envie de corriger son erreur. Au fond, ce n’était pas très grave.
— Dans ce cas, allons chez moi pour travailler, proposa-t-il.
Philibert se leva en s’étirant, joyeux.
Dehors, la nuit avait recouvert les champs d’un grand manteau noir, mais avec Philibert à ses côtés, Noah n’avait plus peur de rien – même plus du contrôle de maths du lendemain.
Sur le trajet qui les conduisait chez lui, Noah se demanda seulement comment il allait expliquer à son père et à sa mère qu’un dragon passerait la soirée chez eux.
Il cessa bien vite de s’inquiéter. S’il se sentait capable de rédiger un discours pour convaincre le roi des dragons de laisser Philibert revenir auprès des siens, il pouvait tout aussi bien convaincre ses parents d’accepter son ami pour la nuit !
Et si vraiment ils refusaient, une petite démonstration des capacités en calcul mental du dragon les ferait sans doute changer d’avis…

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Illustration de Pablo Vasquez
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zagatub

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