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Opération chauchettes

Chantal Sourire

Le village de Pitchoulac est sens dessus dessous. Le maire, un homme jovial à la moustache en guidon de vélo, a revêtu son écharpe tricolore avant de réunir les habitants du bourg. Il se gratte la voix et déclare :
— Mes chers amis, l’heure est grave. Il nous faut être vigilants, nous devons absolument retrouver le scélérat qui gâche la sérénité de notre jolie bourgade en volant nos chaussettes. La famille de la petite Melba commencera la ronde de veille et je missionne le jeune Ugo pour mener à bien cette enquête dans la plus grande discrétion.
Ugo, fier comme un paon, laisse éclater sa joie. L’idée de devenir un espion le remplit de fierté. Il bombe le torse, heureux d’aider sa petite sœur à retrouver son beau sourire. On a volé ses plus belles socquettes, les turquoise avec des cœurs couleur pêche et la fillette ne s’en remet pas.
Ugo veut venger Melba, il est prêt à en découdre avec le vaurien qui ne respecte même pas les cœurs couleur pêche sur les chaussettes turquoise des petites sœurs. Il doit en avoir bien peu, du cœur, celui-là.

Une fois la réunion terminée, les villageois, la mine triste, chuchotent pour dire leur incompréhension. Jusqu’alors tout allait bien et chacun était heureux de vivre. Ils ne voient pas qui peut dérober un tel butin.

Dans la maison d’Ugo, on se prépare pour une opération spéciale au nom de code « Chauchettes », un clin d’œil à Melba qui a encore des difficultés à prononcer les S.
Papa commencera le tour, il dort peu. Maman prendra la suite, elle a toujours des insomnies au milieu de la nuit. Melba sera dispensée de guet. À trois ans, elle a encore besoin de longues nuits de sommeil.
— Et moi ? demande Ugo, impatient de remplir sa mission.
Il a comme des fourmis qui cavalent dans tout le corps et entend bien prendre la tête des recherches.
— Toi, tu ouvriras l’œil durant la journée, en-dehors des heures d’école. Tu as entendu le maire, c’est une mission très délicate.

La première nuit ne donne aucun résultat. Il ne se passe rien d’anormal, pas une ombre ne se faufile entre les maisons, aucun bruit insolite. Pas même le chat d’à côté, un habitué des bêtises appelé Saucisse, parce qu’un jour il a volé un chapelet de chipolatas.

Durant une semaine, le village retrouve la paix. Plus aucune chaussette ne disparaît.
Ugo veille à ce que chacun respecte son tour de garde, il a recopié le nom des villageois, avec un numéro, sur un grand cahier tout neuf.
Les parents étendent à nouveau la nuit, quand le vent léger permet au linge de sécher sans abîmer le spectacle des jardins fleuris.
Les enfants comptent et recomptent les chaussettes de la famille, les roulent par paires, en boule, vérifiant qu’aucune ne manque à l’appel. Le bonheur semble revenu dans tous les foyers.

Mais soudain, un nouveau drame se produit. Au cours de la huitième nuit, alors qu’un voisin s’est assoupi durant sa veille, tout disparaît : chaussettes, socquettes, bas, en coton ou en laine. À croire qu’un mille-pattes rénove sa garde-robe. Melba pleure toutes les larmes de son corps. Cette fois, ce sont ses chaussettes jaunes avec des cerises qui ont disparu.
Le lendemain, c’est mercredi. Ugo ne va pas à l’école. Il décide de partir en expédition dans la forêt, prétextant la cueillette de champignons. Avec sa besace en bandoulière, son chapeau de pluie et ses lunettes noires, personne ne pourra le reconnaître. Il récapitule pour ne rien oublier : une paire de jumelles, ses nu-pieds pour rester silencieux, la canne de grand-père en cas de danger, un carnet, un crayon et une bouteille d’eau.
Le temps est doux, Ugo marche d’un bon pas et se retrouve rapidement aux confins du village voisin. L’oreille dressée et l’œil aux aguets, il regarde à droite, puis à gauche, l’air de rien, quand il aperçoit soudain une drôle de maison avec une porte gigantesque, verte avec des gonds dorés. Une vache et son veau pourraient passer côte à côte tellement l’ouverture est large.
En fin limier, Ugo sent que quelque chose ne tourne pas rond dans cette habitation.
Il approche à pas feutrés, se cache derrière un buisson d’aubépines et aperçoit, allongé dans une chaise longue renforcée d’étais métalliques, un monsieur très gros, vraiment très, très gros. Il est maintenant tout près, tapi derrière le tronc d’un chêne centenaire. Son cœur bat à cent à l’heure. Son instinct lui murmure qu’il est sur une piste.

Ce qu’il voit dépasse tout ce qu’il peut imaginer, tout ce qu’il a lu dans les livres qu’il aime tant dévorer.
Le monsieur a des pieds énormes. « Il chausse au moins du cent dix », se dit le garçon en regardant ses minuscules orteils à lui, Ugo, qui ressemblent à des radis roses. Les pieds du monsieur débordent de grosses pantoufles rafistolées avec mille morceaux de tissus disparates.
Ugo a un léger mouvement de recul. Devant le géant, il n’en mène pas large mais se souvient des encouragements du maire et du regard ému de son père. Ils lui font confiance, il doit être courageux.
Au moment où le monsieur enlève son chausson pour se gratter la plante du pied droit, Ugo comprend tout. Ses chaussettes multicolores sont faites de toutes celles du village, cousues les unes aux autres en un joyeux dégradé arc-en-ciel ! Avec des rayures, des pois, unies ou écossaises, parsemées de dessins et surtout… de cœurs couleur pêche sur fond turquoise ! Ugo reconnaît les socquettes tant aimées de Melba. C’est le déclic. Il est maintenant sûr de son affaire.
Sa colère est retombée, il est plutôt attendri par l’allure du gros monsieur qui doit souffrir de son physique encombrant. Sans parler de l’été où il a certainement très chaud. Et des enfants qui se moquent de lui. En plus, le monsieur a un visage sympathique, il a l’air gentil et sourit en somnolant.
Ugo sent son petit cœur fondre quand il le regarde à travers les jumelles qu’il vient d’ajuster. Il pourrait peut-être devenir son ami.
Il se souvient alors qu’à la veillée, les anciens parlent parfois de l’ogre d’à côté. Il avait toujours pensé que c’était une histoire pour faire peur aux enfants… En réalité, Ugo comprend bien que ce gros monsieur est malheureux de ne pas trouver de chaussettes à sa mesure et qu’il est obligé d’en fabriquer avec celles du village voisin.
Voilà ce qu’Ugo va pouvoir expliquer en arrivant au village. Il court jusqu’à sa maison, tellement excité qu’il en oublie l’histoire des champignons. Quand il raconte sa découverte à sa maman, elle essuie des larmes d’émotion et de fierté devant son fils. Melba se jette dans les bras de son grand frère si intrépide. Papa le serre fort contre sa poitrine, sans un mot.

La nouvelle se répand dans tout Pitchoulac ; le maire convoque le village au complet, sur la grand-place. Après un bref discours et un verre de grenadine, il offre à Ugo une panoplie complète de détective : tenue de camouflage et boussole, loupe et longue vue, et une liste de mots codés à ne divulguer sous aucun prétexte. Une collecte de chaussettes sera organisée dans toute la région.
Bientôt on ne parle que de l’opération « Chauchettes » à la radio et à la télévision, sans que jamais on ne dévoile le nom du héros, Ugo, promis à un bel avenir d’agent double. Ce sera le secret du village.
En quelques jours les vêtements affluent de tout le pays, les bureaux de poste sont ouverts le dimanche, on achemine les chaussettes par train spécial et les fermiers prêtent leur grange pour entreposer les colis.
Devant toute cette agitation, le gros monsieur rit de bon cœur. On ne l’a plus jamais appelé l’ogre.

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Illustration de Pablo Vasquez

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