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Luigi le psycho-pâte

Erwan Bargain

C’est bien connu : quand on aime, on ne compte pas. Et on est parfois capable de tout pour parvenir à ses fins ou rassasier son appétit. Et d’appétit, Luigi n’en manque pas. C’est même probablement le rat le plus gourmand de la Terre, et même de l’univers. Et ce qu’il préfère par-dessus tout, ce sont les pâtes. Il faut dire qu’en naissant dans le seul restaurant italien du quartier, il ne pouvait en être autrement.

Depuis tout petit, Luigi ne mange que des pâtes. À toutes les sauces. Spaghettis, tagliatelles, coquillettes, nouilles, torsades, macaronis, lasagnes, en nid ou asiatiques, bolognaises ou carbonara, quatre fromages ou aux légumes… Aucune sorte de pâtes ni aucune recette ne lui était étrangère, et Luigi était devenu intarissable sur le sujet. À la simple évocation de ces plats, son regard s’illuminait et l’eau lui venait à la bouche. Il aimait ainsi partager avec ses amis sa passion pour cet aliment hors du commun. Dès que le restaurant fermait, il courait récupérer les restes qui avaient été mis à la poubelle et préparait à ses amis de véritables festins.

Aussi, quand il apprit que Paolo, l’homme qui depuis tant d’années – et sans le savoir – le régalait de sa cuisine, s’apprêtait à vendre son restaurant à un promoteur immobilier désireux d’en faire un fast-food, la réaction de Luigi ne se fit pas attendre et le petit rat entra dans une colère noire.

Luigi convoqua le soir même ses amis du quartier autour d’un bon plat de pâtes pour leur faire part de cette sinistre nouvelle.
— Les amis, c’est la crise. Que dis-je ? C’est l’apocalypse ! s’emporta le rat gourmet.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? interrogea Simon, qui habitait dans le magasin de chaussures à face au restaurant.
— Quoi, vous n’êtes pas au courant ? Le restaurant va être vendu et transformé en fast-food ! 
— Un fast-food, chouette. J’adore les hamburgers ! s’exclama Simon, qui, en matière de pain, en connaissait un rayon, car il habitait chez un boulanger.
— Non mais tu rigoles ?! s’énerva Luigi, un fast-food ! Ça veut dire terminé les pâtes qui cuisent, les oignons qui mijotent, les fines herbes qui parfument, les tomates qui fondent en bouche. Ces repas gastronomiques aux multiples saveurs qui sont les nôtres depuis des années, tout cela sera terminé. Alors je dis NON !
— En effet, vu comme ça, ce n’est pas très appétissant, déclara Clarisse, une rate qui résidait chez la coiffeuse, et dont Luigi était secrètement amoureux.
— En même temps, manger des pâtes tout le temps, c’est lassant. C’est bien de changer et de découvrir d’autres saveurs, affirma Simon.
— Tu me parles de saveurs alors que rien ne vaut les pâtes, il n’y a rien de mieux que les pâtes dans la vie. C’est une catastrophe pour la gastronomie italienne et on ne peut pas rester sans agir.
— Mais que veux-tu que l’on fasse ? Nous ne sommes que des rats, nous ne pouvons pas empêcher ça, dit doucement Clarisse. 
Et elle avait raison. Luigi devait se rendre à l’évidence. Que pouvait-il faire pour empêcher Paolo de vendre son restaurant ? Après tout, il n’était qu’un rat… Un rat, mais oui ! Évidemment ! La solution semblait soudain trouvée. Les Hommes détestent les rats au point de vouloir les exterminer !
— Nom d’un chat, j’ai une idée. Il suffit de faire fuir les humains du quartier !
— Pardon ? lança Simon, perplexe. Et comment fait-on fuir des humains, Luigi ?
— En montrant qu’on est là, en envahissant les rues, les maisons, les chambres, les frigos ! enchaîna Clarisse, qui venait de comprendre. Brillante idée, Luigi !

— Et pourquoi pas faire de ce quartier notre ville, à nous, les rats ! ajouta Luigi, les yeux brillants.
Une ville rien que pour les rats… Luigi, Clarisse et Simon s’y voyaient déjà. Des maisons entières où se promener sans se cacher, des magasins à explorer en pleine journée, des promenades dans les rues sous le soleil sans avoir peur d’être repéré. L’idée les faisait rêver.
— Il nous faut des renforts les amis, plein de renforts, que ce soit une véritable invasion, continua Luigi. Il faut informer tous les rats de la ville, qu’ils accourent dans le quartier et qu’ils entrent dans immeubles, les boutiques, qu’ils se faufilent entre les jambes des passants, bref que tout le monde nous voit enfin !
Sans attendre, Luigi et ses amis coururent avertir les autres rats du quartier, qui eux-mêmes informèrent les rongeurs aux alentours, et ainsi de suite. Le réseau de communication chez les rats a toujours été très développé ; ils connaissent tous les circuits de l’information. Grâce au réseau des égouts, l’idée de Luigi se propagea un peu partout en ville, et séduisit d’innombrables rongeurs. 
L’offensive était fixée deux jours plus tard, un vendredi. Le futur propriétaire du restaurant avait rendez-vous avec Paolo avant de commencer les travaux qui transformeraient l’établissement en fast-food sans pâtes. Le temps pressait et il était urgent d’agir. Luigi le savait et attendait avec ses amis à l’entrée du quartier dans l’espoir de voir arriver les renforts. Mais les minutes passaient et aucun rongeur ne pointait son museau à l’horizon. Luigi commençait à se dire que son idée n’était peut-être pas si bonne, que Clarisse avait raison, ils n’étaient que des rats et qu’il devait se faire une raison, accepter de voir disparaître ce restaurant auquel il tenait tant.
Alors qu’il s’apprêtait à renoncer et à rentrer dans sa cave, Luigi entendit des cris et des hurlements en provenance des rues du quartier. Sans attendre, il se précipita avec ses amis vers le restaurant et vit des milliers de rats courir sur le trottoir, se faufiler entre les jambes des habitants et bondir dans les poubelles !

Luigi n’en croyait pas ses yeux. Ils étaient si nombreux que les humains prirent leurs jambes à leur cou et quittèrent le quartier en catastrophe. Le futur propriétaire du restaurant sortit en criant que ce quartier était dégoûtant, qu’il fallait être fou pour vivre ici. Quant à Paolo, qui avait une peur bleue des rats depuis son enfance, il déguerpit, le visage blême, en laissant derrière lui les clés de son restaurant. Et plus aucun humain ne mit alors les pieds dans les rues du quartier. 
Et c’est ainsi qu’est née Rativille, la seule ville où les chats aimeraient faire du tourisme, uniquement habitée par des rats. Des rats des villes, des champs, d’égout, de bibliothèques, de magasins et de restaurants. Comme le fameux Chez Luigi, où de parole de rat, on déguste les meilleures pâtes du pays.

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Erwan Bargain

Né en 1975 à Saint-Nazaire mais habitant dans le Finistère, Erwan a commencé à écrire des poèmes à l’âge de douze ans, par amour pour une copine de classe qui l’ignorait. Aujourd’hui, entouré de son épouse et de leurs deux enfants, il navigue entre le journalisme, la musique et son   [+]

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