Le maître des requins

F. Franklin

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Je suis allongé sur la plage depuis presque une heure. Mes grands frères sont dans l'eau, ou plus exactement ils font les imbéciles sur un radeau flottant amarré à cinquante mètres du bord, c'est-à-dire en pleine mer, pour moi. Ils nagent à l'abordage de ce ponton, se hissent par l'échelle métallique fixée sur l'un des bords et se précipitent aussitôt à l'eau en jouant à celui qui fera le plus gros plouf et le plongeon le plus moche. Tout ça pour impressionner Lucie.

Moi je n'ose plus y aller. Je suis un peu gros, et je n'ai pas trop de force dans les bras. Hier j'ai nagé jusqu'au bord du radeau et j'ai essayé de monter par l'échelle métallique. J'ai crié « À l'abordage ! » pour masquer la douleur aux pieds provoquée par les barreaux de l'échelle qui, en plus, glissait sous le radeau à cause de mon poids. Tous les enfants se moquaient de moi. L'un d'entre eux a fait semblant de me tirer par la main pour m'aider, mais à mi-course il a lâché prise et je suis retombé dans l'eau dans une gerbe impressionnante. Sous l'effort, mon maillot de bain avait un peu glissé, découvrant la moitié de mes fesses... Mais heureusement, Lucie n'avait rien vu. Elle n'avait pas vu non plus que je pleurais parce que mon visage était mouillé par l'eau de mer.

Depuis la plage, je vois que mes frères ont déserté le radeau, laissant Lucie seule, comme une petite sirène sur son rocher. Alors je me lance. Après avoir fermement resserré le cordon de mon maillot de bain, je plonge dans la première vague et nage vers l'île au trésor. Au moment d'arriver à l'échelle, à peine ai-je agrippé le tube en inox que je me sens porté vers le haut, poussé aux fesses par une force venue de la mer. Si bien que j'arrive presque debout sur le ponton, à la grande surprise de Lucie. « Tu as vu ça ? » lui demandé-je. Elle se met alors à hurler : « Regarde, un requin tourne autour du radeau ! »

On voit bien un aileron, mais je comprends tout de suite que ce n'est pas un dangereux squale, c'est un bon gros dauphin ! Une force venue de la mer qui m'a monté sur le ponton avec tant de facilité. Alors que Lucie crie toujours en se prenant la tête dans les mains, je vois mon ami dauphin faire une cabriole hors de l'eau et m'adresser un clin d'œil, c'est du moins ce qui me semble. Il me dit : « Je ne refuse jamais un petit coup de museau pour aider mes amis ! » Je lui fais des grands gestes d'au revoir.

Je dis alors à Lucie : « Ne t'inquiète pas, je vais te ramener à terre, je n'ai pas peur des requins, tu as vu, je lui ai dit de partir en langage de squale. » Je lui prends la main, elle s'agrippe à moi tout au long des cinquante mètres qui nous séparent de la plage. C'est la première fois que cette distance à la nage me paraît trop courte.

Arrivés à bon port, elle me donne un baiser sur la joue. Je suis tout rouge, et ce n'est pas un coup de soleil.

Je ne revis jamais Otis, mon ami le dauphin. Je l'ai baptisé ainsi pour sa capacité ascensionnelle. Mais depuis ce jour, je passe des heures sur le ponton avec Lucie. Elle me trouve drôle et courageux. Maintenant, je monte à l'échelle sans problème et sans l'aide de dauphins. Peut-être que la vraie force, c'est la confiance en soi finalement ?

-- Illustration de Pablo Vasquez

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