Short Édition
Image de Il faut sauver Mademoiselle Rose

Il faut sauver Mademoiselle Rose

Marie-Hélène Martens

Mademoiselle Rose habitait au quatrième étage. Personne ne lui parlait jamais et elle ne parlait à personne. J’entendais mes parents dire que c’était une vieille fille qui menait une drôle de vie. 
Une vieille fille, c’est bizarre quand même. Mademoiselle Rose avait l’air si jeune pour une vieille et si vieille pour une fille. Ça m’intriguait beaucoup. 
Pour moi, elle devait avoir un secret pour rester comme ça, suspendue entre deux âges. Peut-être qu’elle était acrobate dans un cirque. C’est ce que j’ai fini par croire en tous cas, et je n’étais pas peu fier d’avoir dans mon immeuble une acrobate qui travaillait dans un cirque et qui menait une drôle de vie. Ça me rendait intéressant quand j’en parlais à l’école. 
En plus, je ne sais pas pourquoi, j’étais persuadé qu’elle était amoureuse d’un dresseur de fauves. Elle était si petite et menue dans ses robes sans couleur que c’était sûr, le dresseur de fauves la protégeait avec ses bras musclés et luisants comme un gladiateur. 
Sur la piste, dans la lumière, son costume de voile flottait. Elle brillait. J’admirais Mademoiselle Rose, je rêvais de Mademoiselle Rose. Si elle n’avait pas été amoureuse du dresseur de fauves, je me serais marié avec Mademoiselle Rose. 
J’ai commencé à être jaloux de ce dresseur brutal et ridicule dans sa culotte en peau de tigre. J’avais peur de son fouet que j’entendais claquer dans la nuit et qui me glaçait le sang. J’étais terrifié par ses grandes mains qui pouvaient la briser d’un coup sec. Briser ma demoiselle !
Le directeur du cirque, un clown grand, maigre et effrayant avec son visage de cire peint en blanc, avait imaginé un nouveau numéro. Un numéro terrible où Mademoiselle Rose devait se suspendre dans les airs au-dessus de la cage aux fauves.
Elle allait voler au bord de ces gueules grandes ouvertes et prêtes à la dévorer ?!
Jamais je ne laisserai faire une chose pareille.
Fallait-il que je neutralise le clown ou le dresseur de fauves, ou les deux ? Ils étaient complices, c’était évident.
Alors j’ai eu une idée. Comme j’étais trop petit pour m’attaquer à un clown méchant et à un dresseur bestial, il me fallait m’occuper des fauves.
D’abord, première des choses, trouver le cirque de Mademoiselle Rose.
Pas question de lui demander où elle était acrobate, pas question simplement de lui parler. J’étais tellement intimidé par Mademoiselle Rose que je n’osais même pas lui dire bonjour.

Ça s’est enfin passé, dans la nuit noire de décembre. 
Comme les cirques sont toujours à l’entrée de la ville, j’ai marché jusqu’à sa sortie et je l’ai trouvé. Un grand chapiteau rouge et jaune constellé d’étoiles se dressait devant moi. 
Tout était silencieux, tout le monde dormait, même le vieux dromadaire sans bosse et le lama qui crache. Deux gros éléphants appuyés l’un contre l’autre se tenaient par la trompe pour ne pas se perdre. 
Je m’avançais à pas de loup quand tout à coup, je l’ai entendu. Un hurlement sauvage. Il cognait son corps immense contre la cage. Il était seul, je m’étais trompé, il n’y avait pas plusieurs fauves, mais seulement un terrible tigre qui me montrait ses crocs pleins de bave. Un petit singe habillé en combinaison de cosmonaute et qui ne dormait pas est venu s’accrocher à ma jambe. Au fur et à mesure que je m’approchais, il me faisait non non non de la tête en poussant des petits cris.

Je voulais m’enfuir, me réveiller de ce cauchemar, j’avais le pyjama trempé de sueur, mais j’étais là pour sauver Mademoiselle Rose, alors j’étais obligé de faire ce que j’avais à faire. Pas le moment d’allumer la lumière, encore moins d’appeler mes parents, il fallait que cette histoire se termine !
Sans plus réfléchir, mais en me protégeant quand même derrière la palissade, j’ai tiré le lourd loquet de la cage et la porte s’est ouverte.
En un éclair, le monstre a jailli et disparu dans la nuit. Et moi je me suis réveillé. 

À la télévision, à la radio, dans les journaux, on ne parlait plus que de ça. Tout ce que le monde comptait d’uniformes, armés jusqu’aux dents, cherchaient le fauve. Un homme avec un fusil sur l’épaule, entouré de gendarmes, de policiers, de pompiers et même de soldats, disait que s’ils le voyaient, ils allaient tirer. Une dame effrayée l’avait aperçu aux abords d’un supermarché, elle l’avait même pris en photo avec son téléphone portable mais on ne le reconnaissait pas bien. On relevait ses empreintes dans les chemins, les écoles étaient sous haute surveillance, les fauves ça aime les enfants et les acrobates. Personne ne savait d’où il venait. Un cirque ? Un élevage ? Un zoo ?
J'ai annoncé à mes parents en gonflant ma poitrine : « J’ai sauvé Mademoiselle Rose ». Mon père m’a tapoté la tête, j’ai senti qu’il était fier de moi. Pourtant, dans la vérité vraie, je n’y étais pour rien, un tigre s’était bel et bien enfui dans la nature quelque part aux portes de Paris.
N’empêche que depuis, quand je croise Mademoiselle Rose dans l’escalier, je lui dis bonjour en souriant et dans le sourire qu’elle me rend, je sais bien qu’elle me dit merci.

__

Illustration : Pablo Vasquez 

11
11
zagatub

A découvrir