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Le Bon Roi Baba

Le roi Baba, dont je vais vous conter l’histoire, règne sur la Mongolie, un grand pays recouvert de steppes dont on ne voit pas la fin. Il est le descendant d’Attila, un roi qui avait la bougeotte et avait passé sa vie sur son cheval.  C’était il y a bien longtemps.

Le roi, aujourd’hui, c’est Baba.

Baba est un bon roi. On l’appelle le roi gâteau.

Et il faut que je vous raconte pourquoi.

Le jour où les trompettes du royaume annoncèrent sur les places des villes et dans tous les villages que la reine attendait un enfant, la population défila en farandoles toute la journée et la nuit qui suivit.

Tous espéraient depuis si longtemps un héritier au royaume qu'ils firent une fête comme jamais on n'en avait vu : les musiciens faisaient jouer leurs violes et résonner leurs tambourins, les troubadours chantaient des berceuses et des sérénades sans jamais s’arrêter, et les boulangers, blancs de farine, ne quittaient plus leurs fours d'où sortaient des montagnes de gâteaux.

Cela convenait parfaitement à Gourmandine, la fée du royaume. Une jeune fée un peu étourdie qui venait tout juste d’avoir son diplôme de fée, et ne rêvait que de gâteaux !

Elle y pensait tellement que, sans le vouloir, un soir où elle tenait compagnie à la reine qui tricotait des chaussettes, des cache-nez et des bonnets de toutes les couleurs devant la grande cheminée, elle lui avait jeté un sort. Un petit sort de rien du tout, juste pour tester ses nouveaux pouvoirs.

— Abracadabra, bébé qui naîtra, bon gâteau sera…

— Que fais-tu, petite effrontée ?! gronda la reine en lui faisant les gros yeux.

— Ce n'est rien, Reine, j'essaye de voir si j'ai bien retenu mes leçons de magie...

Quelques jours plus tard, toutes les cloches du royaume sonnèrent à la volée. Baba était né.

Et, oh surprise, il était entièrement constitué de gâteaux !

— Gourmandine, viens ici tout de suite ! cria la reine en voyant son bébé. Qu'as-tu fait, malheureuse !

— Mon Dieu, quelle catastrophe, s’était dit Gourmandine.

Elle se mit à genoux devant la reine et lui jura de faire tout, absolument tout, pour que le bébé ressemble à un beau prince.

— Puisque tu es l’auteure de ce sortilège, lui dit la reine, tu resteras nuit et jour avec Baba, tu veilleras sur lui et tu en feras un beau prince comme tu le dis ou je te jetterai au fond des prisons du royaume !

— Vite…Abracadabra, avait-elle murmuré en faisant des moulinets avec sa baguette de fée. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer ! Vite...Abracadabra, gâteau tu es, mais beau bébé et grand prince deviendras…

Gourmandine ne parvenait pas à conjurer le sort. De son berceau, Baba regardait la baguette qui tournait, descendait, s’élevait. Il riait et rien ne changeait.

— Puisque tu ne changes pas..., s’entêta-t-elle, je veux que tu sois le prince le plus beau, le plus parfumé, le plus appétissant, dit Gourmandine.

Et enfin, elle fut exaucée, et Baba grandit...

 

***



Le bébé gâteau est devenu un petit prince.

Son visage est une brioche toute ronde, luisante et un peu brûlée, comme le visage des gens qui vivent en plein soleil. Ses yeux ressemblent à deux amandes pelucheuses auxquelles Gourmandine a ajouté deux pépins de pomme. Cela donne à Baba un regard de velours, très doux et séduisant, qui plaît beaucoup aux princesses. Son nez est un petit gâteau sec en forme de virgule qui lui donne un air moqueur, et sa moustache, un morceau de réglisse avec deux petites volutes à chaque extrémité. Quelle allure délicate et distinguée !

Sur sa tête est posé un baba au rhum - c’est pour ça qu’on l’appelle Baba ! -, un baba rond, ourlé, comme les coiffes des mongols. Et quand les gouttes de rhum coulent sur son visage et dégoulinent jusqu’à ses lèvres, slurrrp...! il les aspire et on voit alors s’allumer dans ses yeux comme deux petites bougies. Alors ses yeux rient, et il danse.

Le corps de Baba ressemble à celui d'une abeille. Il est fait de tartelettes à la crème. Un anneau de tarte, puis un anneau de crème et encore un anneau de tarte et encore un anneau de crème... Ses jambes et ses bras sont en éclairs au chocolat, dont le glaçage luisant évoque une armure protectrice. Gourmandine a eu beaucoup de mal à sculpter ses doigts dans la pâte d’amande, mais enfin, ils ressemblent à peu près à de vrais doigts, mous et souples et qui peuvent même se plier. Ils tiennent son sceptre, un sucre d’orge torsadé rouge et blanc, dont Baba ne sait souvent que faire…

Au pays de Baba, les hivers sont très longs et la neige recouvre les steppes et les yourtes pendant plusieurs mois. Tous les sujets du royaume ont des bottes de cuir fourrées de laine de mouton. Baba aussi, mais les siennes sont en chocolat noir fourré aux amandes. Et pour qu'il soit bien au chaud, Baba est recouvert jusqu'à ses pieds d'un grand manteau de crème à la vanille avec en bas un grand ourlet de crème chantilly blanc comme la neige…

Fidèle à sa promesse, Gourmandine ne quitte jamais son protégé. Baba, lui, est si heureux de son sort que parfois, des larmes de joie coulent de ses yeux, des larmes bleues comme le ciel, qui serpentent sur son manteau blanc et dessinent des fines broderies si belles et délicates qu’il a été proclamé le prince le plus élégant du royaume.

Sa réputation est si grande que toutes les princesses des royaumes alentour, parées de leurs plus belles robes défilent à la cour, dans l’espoir de le séduire. Mais Baba n'en regarde aucune et quand il les entend murmurer « Dieu que ce prince est beau ! On le croquerait !», il rit.

 

***



Les années passèrent. Le roi marchait maintenant en s'appuyant sur une canne, il n'arrivait plus à monter les marches pour s'assoir sur son trône. Et puis il oubliait sa couronne un peu partout.

— Vous allez vous la faire voler, mon pauvre roi, disait la reine avec tendresse, en tricotant des cache-nez qui n'avaient plus l'air de rien.

Elle avait toujours froid, malgré les bûches de plus en plus grosses qu'on mettait dans le feu qui brûlait continuellement dans la cheminée. Ils étaient vieux. Le temps était venu pour eux de prendre leur retraite.

— Baba, mon fils chéri, l’heure est venue pour toi de me remplacer, dit le roi en essuyant une larme au coin de ses yeux. Tu es maintenant un homme, tu sais comment marche le royaume, tu sais tout de nos terres et de nos gens. Tu es prêt. J'ai demandé à monseigneur l'évêque de te couronner... Au fait, où ai-je mis ta couronne ?

Baba devenait roi ! Gourmandine en était toute tourneboulée.

Les gens de la cour, les princes, les princesses allaient s'emparer de lui. La petite fée regardait tristement sa baguette magique. Elle avait comme l'impression que l’étoile qui scintillait à son extrémité s'éteignait doucement.

— Abracadabra, comme avant tu brilleras, ordonnait-elle à sa baguette.

Mais rien ne changeait.

— Abracadabra, répétait Gourmandine en tapant du pied, obéis immédiatement, brille comme avant !

Toujours rien.  Avait-elle perdu ses pouvoirs ?

La petite fée devenait tous les jours un peu plus triste. Ses yeux ne brillaient plus, sa chevelure était tout emmêlée, elle ne poudrait plus ses joues, les perles et paillettes cousues sur ses robes ne scintillaient plus, elle traînait sa baguette comme un vieux balai...

Le jour où Baba fut proclamé roi, il donna une grande fête dans les jardins de son palais, qu’il avait métamorphosés pour l’occasion.

Des barquettes à la fraise emportaient les princesses sur des lacs de chocolat, le long des allées bordées de pains de sucre de toutes les couleurs. Des ours en pain d’épices distribuaient aux enfants des morceaux de pâte de coings coupés en petits cubes. Par les bouches des fontaines coulait du coca, du sirop de menthe, de la grenadine et tout en haut du ciel, la lune, toute poudrée de sucre glace pour l'occasion, souriait au milieu des étoiles.

La nuit venue, Baba fit tirer un grand feu d’artifice de paillettes de sucre et de smarties de toutes les couleurs.

Alors que le vieux roi et la reine sommeillaient sur une estrade dans des fauteuils de velours, Baba écarta ses courtisans et s'approcha de Gourmandine, toute seule dans un coin. 

— Viens, Gourmandine, nous allons ouvrir le bal.

L'orchestre joua .  Baba sentait bon le miel, la vanille et le chocolat. Il serrait sa cavalière si fort dans ses bras qu’elle comprit qu'il l'aimait… Et une petite voix venue du fond du ciel lui murmurait : « Tu n'es plus fée, Gourmandine, tu vas devenir reine ! Tu n'as plus besoin de baguette... »

Ils se marièrent et eurent beaucoup de petits princes et princesses, tous coiffés d’un petit baba. Ils sentaient si bon tous les parfums du monde que le Bon Dieu qui passait par là, décida que ce royaume serait le paradis sur la terre.

Et pour fêter ce jour, il mit sur sa tête un grand baba au rhum, il appuya dessus et il dansa...

_______

Illustration de Dinis Ferrao

6 VOIX

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Pierre Lieutaud

Je suis papa, grand papa et médecin aussi. Les enfants attendent des grands qu’ils leurs racontent des histoires merveilleuses. C’est ce que j’essaye de faire. Mes histoires dorment au fond d’une grande sacoche invisible que je porte avec moi. Sitôt qu’elles entendent une voix ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob
Au XVIe siècle, le peintre Giuseppe Arcimboldo était célèbre pour ses nombreux portraits phytomorphes. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Il peignait des légumes, des animaux ou des objets qu’il disposait de telle sorte que l’image finale ressemble à un visage. Avoir une poire à la place du nez, des oreilles en salade et des sourcils en cornichons, c’est quand même super bizarre, non ? description

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