Short Edition
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Blogothérapie (2)

Pour détendre un peu l’élastique, chacun sa méthode : il y a ceux qui regardent « Plus Belle la Vie », c’est sûr, ça relâche d’un coup les neurones ! Ceux qui vont faire dix tours de stade à fond la caisse, histoire de se sentir vivant. Ceux qui hibernent sous la couette en rêvant de nuits polaires qui dureraient six mois. Ceux qui vont pratiquer le hurlement primaire, le soir au fond des bois, ceux qui vont voir un psy, ceux qui se gavent de boulettes sauce tomate ou de Nutella confiture, ceux qui jouent à la Wii en chantant à tue-tête… Et puis, il y a moi. Et comme ce soir, je suis en mode méga super hyper vénère, je tente un nouveau truc : la thérapie par le blog. Gaffe, je promets rien. Mais je me dis que raconter ma journée un peu poisseuse sur mon blog qui, je le rappelle, est quand même là pour ça, ça va peut-être m’aider à me calmer les nerfs…

Mais reprenons dans l’ordre. Tout a commencé hier soir. J’ai passé une partie de la soirée à jouer en ligne avec Mattéo à « The Best of War », notre jeu préféré.

Je savais qu'il ne me restait plus que quelques heures à vivre si je ne trouvais pas vite fait un moyen d'anéantir ces cryomanciens qui me pompaient toute mon énergie.

Si j’ai pris le risque de basculer dans le monde noir et sans pitié de Neverrealm, c'était au départ pour me débarrasser de ce frère jumeau (Mattéo, dans le jeu) trop encombrant et surtout trop plein de bonnes intentions, qui souhaitait créer, le naïf, un monde parfait, sans guerre, rempli de monstres gentils et d'êtres bienveillants. Quel nigaud !

Je m’étais imaginé que cette mission ne me prendrait que quelques minutes et n'entamerait en aucun cas mon stock de vies accumulées au prix de combats acharnés avec une horde de moines shaolins volants surentraînés. C'était sans compter sur ces maudits cryomanciens que Mattéo avait engagés pour établir une couronne de glace autour de sa petite planète aux tons pastel et à la saveur édulcorée des bonbons pour enfants.

Je me suis retrouvé gelé à trois reprises et j’ai été contraint d'utiliser une partie de mes ressources énergétiques pour me réchauffer et retrouver une température normale. J’ai ensuite perdu deux vies en tentant d'éviter le déluge d'acier et de feu que Mattéo m’avait envoyé grâce à ses factions de trolls canonniers.

C’est bon, vous suivez toujours ?

Ce matin donc, je retrouve Mattéo au bahut et, beau joueur, je décide de faire comme si de rien n’était, c’est-à-dire comme si je ne m’étais absolument pas mangé la taule du siècle. En gros, j’avais hâte de continuer la bataille ce soir. Et là, je tombe sur un Mattéo étrange de chez bizarre… Je vous refais la conversation :

Mattéo : Je suis pas d'humeur, j'ai interro d'allemand dans cinq minutes. Avec tes conneries, hier soir, j'ai rien révisé. C'est sûr, toi, l'allemand, ça te parle pas des masses...
Moi : Euh, à part sous la torture, non...
Mattéo : N'empêche, ce soir, moi je bosse, t'auras qu'à jouer avec Ben et Thomas, ça changera un peu.
Moi : Ah non ! Tu vas pas me faire ça ! Tu te dégonfles parce que je vais vous ratatiner toi et tes cryomachins des bois mais...
Mattéo : Mais rien du tout, faut que j'y aille !

Et Mattéo m’a planté là, comme ça, non mais vous y croyez, vous ?!

Je sais ce que vous allez me dire : c’est pas non plus la fâcherie du siècle… Mais il faut que je vous explique un truc : Mattéo, je le connais depuis la petite section de maternelle. Le premier jour d’école, je me suis retrouvé assis à côté de lui. Et là, je vais vous avouer quelque chose d’absolument inavouable : je pleurnichais un tout petit peu… Enfin je sanglotais un tout petit petit peu… Bon OK, je hurlais tellement fort que la maîtresse était sur le point de m’assommer, et là, Mattéo m’a pris dans ses bras, il m’a serré très fort et il m’a dit : « Ça va laller, ça va laller… » (je vous signale que lui comme moi, on n’avait même pas trois ans, alors on avait encore le droit de parler comme on veut !). Juste avant de rentrer à la maternelle, je m’étais fabriqué dans ma tête un ami imaginaire à qui je parlais tous les soirs avant de m’endormir. Eh bien vous me croirez si vous voulez, mais du jour où Mattéo est entré dans ma vie, mon ami imaginaire a disparu de mes pensées et avec Mattéo, on est devenus comme les deux doigts d’une main, et on ne s’est jamais fâchés.

Tout ça pour dire que sur le coup, j’ai pas du tout compris pourquoi Mattéo avait l’air si contrarié.

Pas étonnant dans ces conditions que je sois arrivé en cours de français l’esprit un peu embrumé par le coup de moins bien de mon pote. De là à imaginer que mademoiselle Michelet, professeur au demeurant charmante, vienne me titiller alors que j’étais perdu dans mes pensées, il n’y avait évidemment qu’un pas. C’est fou le sixième sens qu’ont les profs, parfois. Il faut toujours qu’ils viennent vous asticoter pile au moment où vous êtes en train de vous envoler, l’air béat, vers un pays merveilleux à des années-lumières de la déprimante salle de classe…

— Mon petit Léonard, peux-tu nous rappeler la définition d'une coquecigrue ?

Elle avait frappé fort sur son bureau avec le cahier d'appel cartonné de la classe, pour que j’émerge, la page 103 de mon manuel de français imprimée sur la joue...

— Où suis-je ? Où vais-je ? Où cours-je ? Allô Léonard ? Attention ! L'heure de colle arrive au grand galop !

J’ai pensé : elle m’appelle encore une fois Léonard et je fais un malheur…

— La coquecigrue... Euh... à voir votre tête, ça doit être une maladie drôlement grave, faut vous faire soigner tout de suite !

Oups… Elle avait qu’à pas m’appeler Léonard…

Résultat, trois heures de colle et un sujet de dissertation fort à propos en guise de punition : « Regarder voler des coquecigrues et se sentir utile, est-ce pour autant contradictoire ? »

Tout un programme...

Bon c’est pas le tout, mais en plus de ma punition, j’ai un problème encore plus urgent à régler : trouver ce qui peut bien chiffonner mon copain Mattéo… J’vous jure, les potes…

_______

Illustration de Pablo Vasquez

56 VOIX

zagatub
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Céline Santran

Professeur d’anglais et traductrice, j’écris depuis plusieurs années toutes sortes d’histoires, en français comme en anglais, pour un public de grands et de moins grands. Ma devise ? Tant que l’on a des rêves, rien n’est impossible !

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

Des oiseaux extraordinaires appelés « coquecigrues ». Ces superbes volatiles sont très particuliers car il s’agit d’un fin mélange entre le coq et la cigogne… Mais personne n’en a jamais rencontré car ce sont des oiseaux imaginaires ! Par contre, tout le monde est libre d’en rêver… D’où l’expression « regarder voler les coquecigrues » qui signifie « se faire des illusions » !

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