Héléna était la benjamine d’une famille de italiens qui sillonnaient l’Europe à bord d’une grande roulotte, gagnant leur vie en faisant toutes sortes de numéros. Les deux fils aînés, Silvio et Bernardo, âgés de seize et dix-huit ans, jongleurs et équilibristes, marchaient sur un fil de fer tendu au-dessus de la foule qui se pressait pour les voir les jours de foire et inventaient mille tours amusants et périlleux.

Le père, Armando, espèce de géant roux au caractère dur mais droit, était cracheur de feu. Sa femme Tania, quant à elle, faisait la cuisine, ravaudait les costumes, s’occupait de toute la famille, tout cela en chantant.

Du haut de ses douze ans, Héléna dansait à ravir, déployant au gré de ses entrechats, de longues écharpes de soie.

La famille était heureuse et gagnait plutôt bien sa vie, changeant de ville ou de village presque tous les jours.

Or, au cours d’une nuit tragique, un terrible drame survint.

Après une représentation particulièrement éprouvante en raison de la température glaciale, la famille se tenait bien au chaud dans la roulotte, sauf Héléna, qui était partie chercher du bois dans la forêt, blanchie par la neige et le gel.

Une flammèche grésillante jaillit du petit fourneau à bois où Tania cuisinait en chantonnant tandis que les deux fils et Armando se reposaient en attendant le dîner. L’éclair de feu tomba au sol, sur un tapis qui s’enflamma d’un coup. À peine une minute plus tard, les bouteilles d’essence du cracheur de feu explosèrent…

En quelques instants, la roulotte prit feu et les parents et les frères d’Héléna furent emportés dans l’incendie.

Lorsqu’elle s’approcha de ce qui fut sa maison, son refuge à jamais disparu, la fillette ressentit une indescriptible douleur.

Après avoir appelé et appelé vainement les membres de sa famille, Héléna tomba à genoux sur le sol caillouteux et glacé. Elle resta ainsi de longues heures, hébétée et ne sachant que faire, en regardant la fumée mourir au-dessus du tas de cendres qu’était devenue la roulotte.

Le feu avait été vu de loin par un berger du coin. En arrivant sur les lieux, il trouva la fillette, à moitié morte de chagrin, de terreur et de froid, gisant par terre au milieu de son bois répandu. Il imagina la tragédie qui venait de se produire.

Alors, doucement, Hans prit Héléna dans ses bras. Elle était inerte, pâle comme du lait et seul un léger souffle s’échappait de ses lèvres. Il l’emmena dans sa petite hutte, située à cinq ou six kilomètres de là. Le chemin montait durement dans la forêt de Grunewald, et la grande neige rendait l’ascension difficile mais Héléna était aussi légère qu’une plume.

Hans prit soin de l’adolescente du mieux qu’il put. C’était un homme bon et chaleureux, qui possédait un beau troupeau de moutons et quelques chèvres. Son immense chagrin avait rendu Héléna muette. L’homme, silencieux par nature et la jeune fille qui ne parlait plus ne s’en comprenaient pas moins bien. Le regard de la petite orpheline se perdait dans les grands yeux tristes du bon berger.

Quelques mois après le drame, alors que le printemps s’annonçait, Héléna se promenait dans la forêt lorsqu’elle entendit un coup de feu puis un hurlement de bête blessée à mort. Terrifiée, elle se cacha au creux d’une souche et vit passer quelques minutes plus tard, quatre hommes hilares traînant un ours mort en braillant des chants allemands à tue-tête.

A la nuit tombante, elle finit par sortir de son refuge pour retrouver Hans, lorsqu’elle entendit de petits gémissements. Touchée par ce chagrin, elle chercha quelques instants qui pouvait bien pousser ces cris plaintifs.

Elle faillit trébucher sur un petit tas de fourrure brune tremblotant dans un lit de fougères. Héléna avança la main vers l’ourson qui lui lécha les doigts.

Sans réfléchir plus longtemps, elle souleva le bébé orphelin et l’emporta au creux de ses bras, le cœur battant d’amour en lui faisant mille bisous entre les oreilles et sur le museau.

Lorsqu’elle arriva à la bergerie, elle avait déjà baptisé l’ourson :

— Tu t’appelles Youri ! Elle se rendit compte alors qu’elle avait parlé tout haut ! Son mutisme avait disparu.

Hans fut si heureux d’entendre la voix délicate de "sa petite" comme il la nommait, qu’il ne fit aucune objection à l’adoption du petit ours.

Les semaines qui suivirent furent remplies de bonheur pour Héléna qui couvrait Youri d’attentions et lui donnait le biberon avec une sorte de poche qu’elle avait fabriquée.

L’ourson grandissait à vue d’œil, pour le plus grand plaisir d’Héléna. Elle lui apprenait à se mettre sur ses deux pattes, à tourner autour d’elle, à se balancer en rythme tandis qu’elle chantait et dansait. Youri semblait adorer ces séances de travail avec sa "maman".

Les années passèrent. Youri ne se nourrissait plus de lait de chèvre depuis longtemps… L’animal, d’une intelligence exceptionnelle, partait en forêt un jour ou deux et revenait… rassasié ! Jamais il n’avait levé son énorme patte sur un chevreau ou un agneau. Hans lui en était très reconnaissant.

Un jour, le berger eut affaire à Berlin, qui se trouvait à quelques kilomètres de Grunwalde. Héléna lui demanda de partir avec lui et d’emmener Youri, tenu en laisse naturellement. Elle rêvait de danser sur Alexander Platz. Elle était sûre de remporter un immense succès auprès du public.

Au fond de lui, Hans n’en doutait pas. Mais il redoutait la réaction des badauds devant cette montagne de poils de deux mètres de haut, lorsque l’animal se mettait debout.

Ils partirent tous les trois un matin pour Berlin. Youri marchait docilement au bout de la chaîne que Hans avait trouvée dans son fourbi.

Héléna était dans un état d’excitation indicible. Elle s’était cousu une jolie robe à volants et avait fabriqué une dizaine de longs foulards colorés avec les tissus qu’Hans avait acheté à un colporteur de passage.

Arrivés sur Alexander Platz, la jeune fille, belle comme jamais, se mit d’emblée à danser avec Youri. Comme l’avait souhaité si vivement Héléna, la foule se pressa bientôt autour d’eux, les acclamant, battant des mains, s’esclaffant devant ce spectacle extraordinaire.

A un moment du numéro, Youri ouvrait son énorme gueule et faisait mine de dévorer la danseuse. Il y eut des cris, des gens prirent peur ! Pendant cet exploit, Héléna avait toujours le sourire aux lèvres et ne semblait pas effrayée. Mais, sans réfléchir plus avant, un jeune soldat intervint, sortit son pistolet et tira sur Youri !

La bête s’effondra brutalement, sous les hurlements d’Héléna qui se précipita sur son protégé, en pleurs. Herbert, le jeune soldat, fier d’avoir fait mouche, s’avança pour recueillir les remerciements de la jolie danseuse qu’il avait sauvée d’un si grand danger.

Les yeux fous de colère, ivre de fureur, Héléna se retourna vers Herbert et se rua sur lui en le bourrant de coups de poings, de coups de pieds. Herbert n’y comprenait rien… Hans, blanc de rage, expliqua en quelques mots au héros stupide qu’il s’agissait d’un spectacle longuement répété et que sa petite ne risquait rien.

Inconsolable, Héléna restait blottie entre les pattes de Youri, inanimé. Elle pressa son oreille contre sa poitrine. Il lui sembla entendre… mais non… Youri était bel et bien mort.

Herbert eut alors une réaction inattendue : il se pencha à son tour sur l’animal et lui imprima de toutes ses forces des pressions régulières sur la poitrine.

En nage, le jeune homme s’appliquait, s’acharnait sur l’animal, ne lâchait pas l’affaire. Après de longues minutes d’effort, Youri réagit et d’un coup de patte se débarrassa de l’individu qui l’oppressait. Herbert se retrouva le nez par terre.

Héléna hurlant de joie, couvrit son ours de baisers fous. Hans aida le soldat à se redresser et le serra chaleureusement dans ses bras !

Youri fut tendrement soigné, dorloté par sa protectrice et se promena pendant quelque semaines avec un beau pansement.

L’année suivante, Hans mena Héléna, toute de voiles blancs vêtue, jusqu’à l’autel de la cathédrale Sainte Edwige.

Herbert, en grande tenue d’officier, entra à son tour dans l’édifice, tenant Youri par la patte.

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Illustration de Paul Cotoni
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Brigitte Bellac

Brigitte Bellac

J’ai 59 ans. Dès l’âge de huit ans, j’ai écrit des contes pour enfants (!), des poèmes, puis des nouvelles. En 1980, ma première pièce de Théâtre « Jacques a Dit » a été jouée au Lucernaire à Paris. J’ai aussi été comédienne, automate et clown !! J’ai ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Au pays des montreurs d'ours

Orsalhèr, c’est le nom donné aux montreurs d’ours dans les Pyrénées.
Au XVIIIème siècle, la montagne regorgeait d’ours bruns. Les habitants capturaient les oursons puis les dressaient. Certains sont même allés en Amérique produire leur spectacle !
A sa naissance, l’ourson ne pèse que 200 à 300 grammes, il peut atteindre 300 kilos pour un mâle adulte. Dressé sur ses pattes arrières, l’ours des Pyrénées peut atteindre 2m10.

montreur d'ours de l'Ariège

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