Short Edition
Paris - New York - Paris

Paris - New York - Paris

J’ai de la chance : Mary parle très bien français. En tout cas, elle l’écrit. Elle se sert peut-être d’un traducteur automatique ? Peu importe : on se comprend.

On a fait connaissance il y a un mois, via un site Internet que nous a recommandé notre prof d’anglais. Depuis, on se connecte tous les jours pour échanger. Le soir pour moi, après dîner ; l’après-midi pour elle, vu qu’on a six heures de décalage. Mary habite New York et moi, Pierre, je suis à Paris. Elle est classe Mary. Elle habite tout près de Central Park. De sa terrasse (oui, une vraie terrasse !), apparemment on voit toute la ville : l’Empire State Building, le plus vieux gratte-ciel de New York, et aussi les nouvelles tours de . Son père est un homme d’affaires. Et sa maman, sa Mom, est célèbre, elle travaille à la télé.

Hi ! (salut en américain). Tu as fini ton  ? Je viens juste de manger ce que Mom a mis dans ma lunchbox (il n’y a pas de cantine à l’école de Mary, sa mère lui prépare une boîte tous les matins). Un sandwich à la dinde et une pomme. Elle me met au régime (on dit diet). Elle veut que je sois au top pour le prochain show à la télé. Elle m’a inscrite. Facile : c’est son job.

— Salut Mary ! Tu vas vraiment passer à la télé ? Super ! Mon père, qui est lui aussi dans les affaires, et ma mère, qui dirige un magasin, ne me donneraient jamais la permission. Ils sont très sévères.

Là, je ne dis pas tout à fait la vérité. Mes parents ne sont pas sévères. Ils sont même très gentils, ils m’ont offert un ordinateur pour mes onze ans. Mais surtout, Papa est vendeur dans un grand magasin de meubles et Maman est caissière dans le supermarché du quartier. Ils sont un peu dans les affaires, mais pas tout à fait comme je l’ai dit à Mary. Je ne voudrais pas qu’elle ne me croie pas assez bien pour elle. Elles sont dures les Américaines. Il n’y a que l’argent qui compte. Notre cousine Bernadette qui est allée à New York l’année dernière nous a raconté qu’il y a beaucoup de gens riches et aussi beaucoup de pauvres. Et les riches n’aiment pas les pauvres. Je ne voudrais pas que Mary ne soit plus ma copine…

— Mary ? Tu vas courir à Central Park dimanche ?

— Non, on est invités chez ma grand-mère qui a un très grand appartement sur Park Avenue, l’avenue la plus chic de New York. Elle organise un goûter d’anniversaire (une birthday party) pour ma grande sœur, Lizza, qui a quinze ans. Il y aura plus de cent invités.

— Plus de cent invités ? Dingue ! Tu vas boire du Coke ? (Je ne dis plus Coca, ça fait attardé mental)

Mary se creuse la tête. Elle voudrait donner des détails sur l’appartement de Granny, sur l’anniversaire de Lizza et la fabuleuse ribambelle d’invités. Mais chez elle, pour de vrai, on n’organise pas de fêtes. Daddy et Mom doivent déjà beaucoup d’argent à l’épicier de la 125ème rue. On se partage souvent une pizza de chez Jimmy : elles sont bien larges, bourrées de fromage, avec une pâte très épaisse. On est bien calés. Et s’il en reste, on l’emporte à l’école dans la lunchbox. Si Pierre savait ça ! Il habite sur les Champs Elysées, un appartement plein de dorures et de rideaux rouges, comme du temps des nobles. Il serait mignon en carrosse avec une épée et un bel habit bleu, comme ce Monsieur La Fayette, le Français qui est venu aider les Américains à faire la Révolution. C’est ce qu’on apprend à l’école en tout cas.

— Pierre, envoie-moi des photos de ta maison et de ta famille. J’adorerais voir où tu vis.

Aïe, j’aurais dû y penser. Elle veut des photos. Comment faire ?

— Bien sûr Mary, mon iPhone est cassé mais dès qu’il est réparé, je t’envoie un selfie.

— Tiens, moi aussi j’ai cassé mon iPad. Et Lizza ne veut pas me prêter le sien.

Ouf ! Pas de photos pour l’instant. Je l’ai échappé belle.

Hi ! Grande nouvelle : nous allons faire un voyage en France cet été avec l’école. Es-tu à Paris en juillet ?

Pour le coup c’est vrai. Notre école de Harlem a reçu un don d’une charity, une société de charité, pour que nous aussi, on découvre le monde. Je suis très très excitée. A nous Paris ! Et je vais sûrement être invitée chez Pierre. Il me faut une robe, des jeans, de beaux vêtements quoi. Et des cadeaux. Aïe, des cadeaux, lesquels ? J’ai économisé dix dollars sur mon argent de poche de l’année. Cela ne va jamais suffire !

Noooon, c’est pas vrai. Mary en France, à Paris ! Je ne sais pas quoi répondre. D’un côté j’ai envie de la voir, ma copine américaine. De l’autre, je ne peux pas l’inviter chez moi. Dans le vingtième, un quatrième étage sans même un ascenseur. Et je partage ma chambre avec mon petit frère Paul. Il faudrait au moins repeindre mais Maman et Papa n’auront pas le temps. En admettant qu’ils soient d’accord. Et qu’ils aient les sous. On est en mai, elle arrive en juillet. Là, c’est la panique. Si je connaissais quelqu’un aux Champs Elysées ? Mais non. Et gagner au loto ? Je n’ai pas l’âge de jouer.

— Chère Mary, quelle bonne idée de venir en France, mais tu sais il pleut souvent à Paris en juillet. On annonce même des ouragans. Le changement climatique. Il vaudrait mieux retarder ton voyage de classe en septembre ou octobre. Tu devrais le dire à tes profs.

— Pierre, non, c’est trop tard, les billets sont déjà pris. On sera logés dans le vingtième arrondissement. C’est loin de chez toi ?

Quoi ? Le vingtième ? Mais ils sont fous, ça va leur faire un choc, de Central Park au cimetière du Père Lachaise. D’accord, cela attire aussi les touristes et c’est calme, mais pour le jogging, pas idéal quand même. Et puis, c’est à côté de chez moi. Et puis, et puis… Et puis zut. On verra bien.

— Hello Mary ! En juillet, je serai à Paris, mais chez des copains qui habitent loin des Champs Elysées, mes parents seront en voyage d’affaires, ils ont trouvé cette solution. Tu verras, ce n’est pas loin de ton hébergement. L’appartement est plus petit. Il n’y a pas d’ascenseur, mais c’est sympa.

Le temps passe. Déjà fin juin. Mary n’a pas répondu. Elle m’a peut-être oublié. Ou alors elle fait la tête ? Ma copine américaine… Je suis un peu triste. On s’entendait bien. Elle me racontait des tas de choses sur les States.

Samedi 4 juillet. C’est la fête nationale américaine, leur 14 juillet. J’ai mis un petit drapeau à la fenêtre de ma chambre : Stars and Stripes. C’est le nom pour « bannière étoilée » en américain. J’imagine le feu d’artifice sur le fleuve Hudson, la Statue de la Liberté, les défilés, les musiques.

Une bonne odeur de poulet rôti flotte dans l’appartement. Maman fera peut-être des frites et une tarte. Ou de la glace.

Coup de sonnette. Maman va ouvrir, passe la tête dans ma chambre : « Pierre, c’est pour toi ». Sans doute Benoît qui, comme d’hab’, a oublié son sac de sport ou ses godasses ou un bouquin la dernière fois qu’il est passé.

Je file à la porte. Une fille portant un T-shirt « I love New York » se tient dans l’embrasure. Ses nattes sont attachées par des petits cœurs. Elle sourit de toutes ses dents et dit avec un accent américain, un vrai : « Pierre ? Hi ! I’m Mary, from New York ». Elle est belle, elle est black, elle n’a pas l’air surprise de me trouver là, au fond du vingtième et pas sur les Champs. On se regarde. On rit. Ça va être super les vacances !


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Illustration de Lou Lubie

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Jeanne Mazabraud

Jeanne Mazabraud

Quand j'étais petite, je faisais la lecture à haute voix à mes grands-parents et écrire me plaisait déjà beaucoup. J'en ai donc fait mon métier, je suis devenue journaliste. Depuis vingt ans, j'exerce une autre profession à l'étranger, mais je continue d'écrire pour le plaisir. J'ai aussi ...   [+]

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