Le numéro 13 de la rue des Chaussettes Trouées cachait une bien étrange demeure.
Enfin, quand je dis demeure... c’était plutôt une bicoque biscornue, une sorte de vacherin à plusieurs étages surmonté d’une cheminée de qui pointait vers le ciel un chapeau menaçant.
Personne ne savait exactement depuis quand Ogatha vivait là ni ce qu’elle y faisait, mais les rumeurs allaient bon train. On l’avait baptisée la sorcière, et on racontait qu’elle passait le plus clair de son temps à préparer des mixtures inquiétantes qui dégageaient par la cheminée, une fumée noire comme l’ébène qui salissait le ciel et coiffait le quartier d’une grisaille permanente. Il existait même une légende selon laquelle Ogatha avait découpé et brûlé tous les hommes qui avaient refusé de l’épouser ! Et à en croire les commères du quartier, la liste des pauvres malheureux qui avaient dû finir en brochettes dans la cheminée d’Ogatha était presque aussi longue que la distance de la Terre à la Lune !

Samantha, elle, était une petite fille comme tant d’autres, qui ne comprenait pas pourquoi ses parents avaient eu l’étrange idée de venir habiter dans la même rue que l’effrayante Ogatha. Et comme la malchance semblait coller comme du chewing-gum aux baskets de Sam, son école était coincée entre la maison de la sorcière malfaisante et le Bois Touffu, dans lequel on racontait qu’Ogatha s’approvisionnait régulièrement en bêtes maléfiques.

Sam effectuait donc chaque matin son parcours du combattant en passant courageusement devant la maison d’Ogatha pour se rendre à l’École Elémentaire de l’Eau Dormante.
Elle et ses camarades ne pouvaient s’empêcher de pousser des hurlements de terreur dès qu’ils arrivaient à hauteur du numéro 13. Ils avaient beau savoir qu’ils risquaient de réveiller la sorcière et d’attiser son , c’était plus fort qu’eux. Le seul chiffre 13 qu’Ogatha avait peint en gros sur le muret du jardin avec du sang de crapaudus crocodilus, reptile mutant des marais environnants, suffisait à déclencher chez les pauvres écoliers une pétoche électrique.

Heureusement, dans la petite ville des Rêves Nouveaux, il y avait aussi des personnes bienveillantes qui ne pensaient qu’à faire le bien et répandaient autour d’elles une atmosphère agréable et joviale.
Alphabella, l’institutrice de Sam, faisait partie de ces personnes merveilleuses.
Elle avait de longs cheveux bouclés et sa voix était douce comme le miel. C’était une véritable fée qui considérait chaque élève comme un trésor caché à découvrir, un joyau qui demandait juste à être révélé.
En classe, Alphabella apprenait à ses élèves comment s’amuser, même avec des choses difficiles ou ennuyeuses :
— Si tu n’arrives pas à retenir les tables de multiplication Josh, eh bien chante-les ! Tu verras, c’est beaucoup plus facile, je t’assure !
Mais surtout, Alphabella recelait des trésors de patience. En fait, c’était la personne la plus patiente que Sam avait jamais rencontrée. Quand un élève se trompait, elle commençait par afficher un tendre sourire plein de compassion et lui expliquait encore et encore ce qu’il n’avait pas compris.,
— Non, Tim, sept fois neuf ne font pas seize, tu confonds l’addition et la multiplication. Ne t’inquiète pas, nous allons tout reprendre cet après-midi, et je dirai à tes parents à quel point ils peuvent être fiers de toi avec tous les efforts que tu auras faits aujourd’hui !
Tim, comme tous ses copains de classe, aimait tellement Alphabella qu’il buvait ses paroles, les yeux remplis d’admiration et aurait pu passer ses nuits à travailler pour ne pas décevoir son institutrice adorée.
Alphabella pouvait aussi être très drôle.
Par exemple, pour annoncer la récréation, elle levait souvent les bras au ciel, et, la bouche et les yeux grand ouverts, elle imitait le plus effrayant des monstres en s’écriant avec une voix d’outre-tombe :
— Maintenant courez, courez, courez ! Dehors ! C’est l’heure de la récréation ! Et pas de bêtises dans la cour ou je vous maaaaaaaange tout cru ! Ah ah ah !
Alphabella avait un vrai talent de comédienne ! Ses élèves adoraient lorsque la douce maîtresse se transformait en vilain monstre. Ils partaient tous d’un immense éclat de rire et se précipitaient, tout joyeux, dans la cour.
Lorsque ce n’était pas son tour de surveiller les élèves, Alphabella savourait alors un repos bien mérité.
Malheureusement pour Samantha et ses amis, Ogatha la terrible, Ogatha la diabolique, en profitait alors pour pousser des hurlements à faire trembler tous les chacalosaures – espèce de dinosaures à l’haleine de bouc faisandé – des forêts alentours et qui ne manquaient pas de terroriser les élèves. On entendait retentir ses hurlements jusque dans la cour. C’étaient des cris stridents, et le plus effrayant, c’est qu’ils étaient ponctués de mots à faire frémir les plus téméraires :
— Raaaaaaaaaaadécouper !!! Brrrrrrrdévorer !!!! Pouaaaahinfâmes nabots !!!!
Tous les élèves se repliaient alors en vitesse à l’abri dans leur salle de classe. A croire qu’Ogatha était tapie juste derrière le mur de l’école !
— Elle va nous hacher menu avec sa  ! hurlait Tom.
— Et nous découper en fines lamelles avec sa machine à trancher les jambons ! renchérissait Kim.
La brave Alphabella avait beau ensuite tenter d’apaiser ses élèves en leur assurant qu’ils ne finiraient jamais dans la marmite d’Ogatha, Samantha et ses camarades en étaient toujours quittes pour une bonne frayeur.
Ogatha ne se contentait pas seulement de mener la vie dure aux jeunes élèves. Elle semblait aussi s’en donner à cœur joie en terrorisant les adultes ! Même la maîtresse Alphabella arrivait quelquefois le lundi matin avec la mine déconfite d’une petite fille à qui on avait dérobé toutes ses affaires :
— Mes chers enfants, commençait-elle avec l’air triste d’un cocker dépressif, Ogatha s’est encore introduite chez moi cette nuit et a déchiré tous vos devoirs en mille morceaux ! Il va falloir refaire le test de mathématiques !

Une telle situation ne pouvait plus durer...
Par une sinistre soirée d’hiver, Samantha écoutait sagement sa maman lui raconter l’histoire du petit chaperon rouge. Elle comprit soudain, qu’en faisant preuve d’un peu plus de courage que d’habitude, elle pourrait, elle aussi, surmonter sa peur d’Ogatha.
— Je ne suis pas , songea-t-elle, mais le petit chaperon rouge ne l’était pas non plus ! Et pourtant, elle a eu assez de courage et d’intelligence pour combattre le loup ! Moi aussi je peux y arriver ! Oui, j’en suis sûre !

Le jour suivant, elle passa la matinée à préparer son dessert préféré, une tarte d’amour au chocolat, qu’elle avait prévu d’aller offrir à sa gentille maîtresse Alphabella.
Mmmmmmhh ! La tarte d’amour au chocolat ! Miam !
Un peu de lait, des œufs, un peu de sucre, beaucoup beaucoup beaucoup de carrés de chocolat et une grosse dose d’amour !
L’après-midi, elle poursuivit le déroulement de son stratagème.
Samantha était fan des chameaux ninjas. Elle admirait la façon qu’avaient ces personnages de dessin animé de se battre en utilisant leur intelligence pour vaincre les méchants (et aussi parfois les rayons laser qu’ils gardaient planqués dans leurs bosses). Samantha passa plusieurs heures à enchaîner prises de karaté et sauts acrobatiques en essayant d’imiter au mieux ses héros favoris.
Le dimanche matin, elle se sentait fin prête pour aller jusqu’à l’école, offrir à Alphabella la tarte qu’elle avait mis tout son cœur à préparer. Et affronter Ogatha, si la méchante sorcière osait montrer le bout de son nez !
Sam était prête à en découdre ! Elle se voyait déjà raconter à ses amis comment elle était parvenue à dompter la vieille et hideuse sorcière, et leur annoncer fièrement qu’il n’y avait plus de danger.
Lorsque Samantha approcha de la clôture maudite qui encerclait la maison d’Ogatha, elle fut surprise de constater que tout était calme, étrangement calme. Elle atteignit l’école sans encombre. Toutes ces heures d’entraînement pour rien ! Pas le moindre bruit, pas le moindre cri, juste cette fumée noire qui continuait de s’échapper de la cheminée d’Ogatha.
C’est en traversant la cour de l’école pour se rendre dans le bâtiment où habitait Alphabella que Samantha commença à entendre des cris bizarres dans lesquels la haine semblait se mêler à une rage incontrôlable.
Nom d’un mammouth en conserve !
Ogatha était sûrement en train de dévorer Alphabella !
Ni une ni deux, Samantha lâcha son gâteau, courut jusqu’à la maison de sa maîtresse et s’immobilisa devant la fenêtre du salon.
Elle découvrit un bien surprenant spectacle : aucune trace d’Ogatha la sorcière, mais Alphabella, seule, qui s’acharnait sur les copies de ses élèves. Elle les déchirait une à une, en hurlant avec une énergie folle :
— RRAAAHH ! Je les hais ! Les morpions ! Et « maîtresse par ci, maîtresse par là, j’ai pas compris ! » GGGRRR ! Sacs à poux ! Essaims putrides ! Corniauds baveux ! Si seulement je pouvais les découper, couic ! Et les faire disparaître à jamais ! Je serais enfin liiiiiibre !!
Samantha n’en crut pas ses yeux !
Ainsi, ce n’était pas Ogatha qui faisait régulièrement de la bouillie concassée de leurs copies, qui hurlait à la mort dès qu’ils étaient en récréation, mais la douce, la gentille, la merveilleuse, Alphabella elle-même, qui, sous les apparences d’une gentille fée au-dessus de tout soupçon se métamorphosait en un monstre infâme.
Elle masquait sa véritable personnalité à tout le monde !
Le choc fut rude.
Mais Samantha reprit vite ses esprits. Qu’auraient fait les chameaux ninjas en pareille situation ? Ils se seraient d’abord retirés pour réfléchir dans leur cache secrète, sous la dune escamotable du Désert des Assoiffés. Bon..., Samantha ne voyait aucune dune rétractable à l’horizon ! Ensuite, les chameaux ninjas seraient sûrement allés trouver dare-dare Ogatha car, si Alphabella n’était pas celle qu’elle prétendait, peut-être qu’Ogatha n’était pas non plus la terrible sorcière que tout le monde craignait...
En tout cas, il fallait s’en assurer.
Ça, c’est dans mes cordes, pensa Samantha en se retirant sur la pointe des pieds, pour qu’Alphabella ne remarque pas sa présence.
Il fallait aller chez Ogatha ! Oui, c’était évident ! Après tout, Sam n’avait jamais vu le visage de la sorcière, pas même le bout de son nez !
Il était grand temps de découvrir la vérité. Une bonne fois pour toutes.
La petite fille quitta l’école la gorge serrée. Tout de même, réaliser qu’Alphabella, sa maîtresse qu’elle aimait tant, était en fait un monstre sans pitié, lui fendait le cœur !
Et si Ogatha était vraiment une monstrueuse sorcière ?
Et si elle profitait de la visite de Sam pour la kidnapper et la transformer en kebab ?
Et si…
— Stoooop ! hurla Samantha tout haut comme si elle voulait se convaincre que ses craintes étaient absurdes.
En arrivant devant le chiffre 13 sanguinolent qui dégoulinait sur le mur d’Ogatha, Sam ferma les yeux et appuya sur la sonnette. Pas de réponse.
Elle ouvrit le portail, traversa le jardin et s’arrêta devant la porte.
Toujours aucune réponse.
Elle frappa.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
Samantha ne savait plus quoi penser. Elle serra les poings très fort et tenta de contrôler ses jambes qui tremblaient.
Elle dut attendre un looooong moment avant que la porte ne s’ouvre. Une vieille bonne femme minuscule et toute fripée, l’air endormi s’avança doucement. Avec sa robe de chambre mangée par les mites, elle n’aurait jamais fait fuir une horde de trolls enragés !
— Quelle heure est-il ? murmura Ogatha. Mais je vous en prie, ma chère, entrez donc, je m’apprêtais à passer à table !
Passer à table ???!!!!!
À ces mots, Sam adopta illico la posture ninja, au cas où Ogatha aurait l’idée soudaine d’intégrer de la chair fraîche à son menu du jour. Mais Ogatha s’en retourna à petits pas vers la cheminée et retira la marmite du feu.
— Encore trop tard ! soupira-t-elle en regardant le fond calciné de sa marmite. Crottin de bison mal embouché ! Je vais encore devoir manger un repas brûlé ! Il n’y avait pourtant que des bonnes choses là dedans !
Sans se soucier de la présence de Sam, Ogatha continua ainsi plusieurs minutes à sur la malédiction qui lui était tombée dessus à la naissance.
Attentive au moindre mot marmonné par la vieille femme, tout s’éclaira soudain pour Samantha : le temps qu’Ogatha avait mis à venir lui ouvrir…, la fumée noire qui s’échappait continuellement de sa cheminée… Elle était tout simplement incapable d’aller au bout de la préparation d’un repas sans . La pauvre et inoffensive Ogatha souffrait de  !
Zut de flûte en trompette, il fallait faire quelque chose !

C’est ainsi que Samantha prit la décision de s’arrêter chaque jour après l’école au numéro 13 de la rue des Chaussettes trouées, pour aider Ogatha, à préparer ses repas. Elles devinrent vite très complices et la vieille femme retrouva le goût de vivre !
On n’entendit plus jamais parler d’Alphabella. Elle fut remplacée par Monsieur Follichon, un vieux maître un peu ronchon mais efficace. Chaque matin, il commençait la classe en grognant que les mauvais élèves lui donnaient de l’arthrose.
— Et l’arthrose, ça fait mal ! bougonnait-il.
Mais il fallait reconnaître qu’il avait toujours le don d'inventer des trucs pour apprendre plus vite.
— Pour vous souvenir de l’ordre des planètes, de la proche à la plus éloignée du Soleil, c’est simple. Faites une phrase, par exemple : Mémé Violette Terrasse un Martien Juste Sous Un Nénuphar ! Ainsi, vous retiendrez facilement&nbqp;: Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune !

Depuis ce jour, le ciel de la petite ville des Rêves Nouveaux a retrouvé sa vraie couleur, et Samantha a appris à se méfier des apparences…

_______

Illustration de Adora
Céline Santran

Céline Santran

Professeur d’anglais et traductrice, j’écris depuis plusieurs années toutes sortes d’histoires, en français comme en anglais, pour un public de grands et de moins grands. Ma devise ? Tant que l’on a des rêves, rien n’est impossible !

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

Les chiffres qui portent malheur !

Tu connais sans doute certaines superstitions, toutes ces choses dont on dit qu’elles portent malheur : les chats noirs, le chiffre 13, casser un miroir…
En Chine, il en existe beaucoup.
La plus répandue concerne les chiffres : le chiffre 4 porte malheur, car il ressemble au mot « mort ». Dans certains ascenseurs, le 4e étage n'est même pas indiqué !
En revanche, le chiffre 8 porte bonheur, car il se prononce comme le mot « fortune » !

Observe bien les chiffres...;)

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Robert · il y a
Un conte qui nous rappelle que les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent être :)
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Keke 11ans · il y a
Bien bien bien bien
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alix 10 ans · il y a
super
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georges F · il y a
Céline foisonnante d'idèes mais c'est un flot de silence qui arrive jusqu'à moi! aucun son aucun murmure tu m'as abandonnè là! dis moi c'est de la faute à Ogatha tout çà! cèline je pense toujours à toi je n'oublies pas ceux que j'aime commeçà!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
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Céline · il y a
Moi non plus je ne t'oublie pas! Je suis en pleine rentrée ! Je t'embrasse fort! ;-) et merci pour ton soutien dans l'écriture !
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Miraje 70 · il y a
Comme quoi, l'éducation nationale cache aussi des Dr. Jekyll et Mr. Hyde ☺☺☺
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Céline · il y a
Je ne te le fais pas dire!!! ;-)
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KATY · il y a
Bravo pour cette histoire tu as toujours autant l'esprit inventif.

Tes livres font faire le bonheur de mes petits neveux et nièces.
Je penses souvent à toi. A bientôt je t'embrasse
répondre
Céline · il y a
Merci beaucoup Katy, à très bientôt, plein de bisous à toute la famille! ;-)
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BELLAC 60 ANS · il y a
Nom d'une pipe en bruyère! Voilà une histoire épatante, pleine de fantaisie, de trouvailles craquantes et de joie... dont la morale est bien jolie! Toutes mes ficelles de caleçon ma chère Céline! Je suis fan de toi! Bisous fort
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Céline · il y a
Merci beaucoup Brigitte et à très vite j'espère!!! ;-)
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Patricia bd · il y a
Bravo pour ce conte qui montre com bien il faut se méfier des apparences !
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Céline · il y a
Merci beaucoup! ;-)
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Joëlle Brethes · il y a
Pire que Dr Jekyll et Mr Hide ! ;-)
Merci, Céline pour ce joli conte qui nous montre que l'habit ne fait pas le moine !
Au fait : savez-vous où la vilaine Alphabella sévit maintenant ?
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Céline · il y a
Je garde le mystère quant à Alphabella...pour une suite de ses aventures, qui sait!!! ;-) Merci pour votre lecture et votre commentaire!! ;-)
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tom 10 ans · il y a
da ;-)
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