Mika vérifie une dernière fois son cartable : trousse, cahier de texte flambant neuf, boîte de feutres... Tout est là.
Il est impatient de retrouver son école. Pourtant, il songe avec nostalgie au mois de juillet qu'il a passé chez Mamita : il a rencontré Susana, une fille de son âge. Ensemble, ils ont vécu des aventures passionnantes. Mais au mois d'août, chacun est reparti de son côté. Mika a passé le reste des vacances à la montagne, avec ses parents. Susana a suivi les siens, forains, de fête en foire, de village en village. Les deux enfants se sont écrit régulièrement.
Et le dernier message de Susana a rempli Mika de joie : la prochaine étape des forains, c'est dans sa ville !
Comme tous les enfants du voyage, Susana est habituée à changer d'école plusieurs fois par an. Ce n'est pas toujours simple. Mais cette fois, quelle chance ! L'école qu’elle fréquentera est celle de Mika.
Chaque année, les forains s'installent pour un mois en ville. Les parents de Susana tiennent l'attraction de la Maison Hantée. Ils seront rejoints par Grand-Père, qui tient le manège pour lequel Mika possède une entrée illimitée !

— Tu es prêt, Mika ? On y va ! lance une voix depuis la cuisine.
Sa mère apparaît, souriante. Elle dit en lui ébouriffant les cheveux :
— C'est bien la première fois que je te vois aussi pressé de rentrer à l'école.
L'école est toute proche. D'ordinaire, Mika y va tout seul. Mais aujourd'hui c'est la rentrée ! Maman a vraiment envie de rencontrer cette fameuse Susana dont Mika et Mamita lui ont tant parlé. Elle l'accompagne donc avant de se rendre à son travail.
— Mika !
— Susana !
La fillette saute au cou de son ami. La maman de Mika lui dit gentiment bonjour et se présente.
— Je suis Valérie, la maman de Mika, dit-elle.
— Mes parents sont là aussi, dit Susana.
Elle lui désigne deux personnes en train de lire les informations affichées sur la grille de l'école. Les présentations ne tardent pas et bientôt, les parents discutent ensemble des aventures de leurs rejetons.
Mais déjà la cloche sonne. Les parents s’éloignent, en souhaitant une bonne rentrée aux enfants et avec la promesse de se revoir.
La chance continue : Susana et Mika sont dans le même CM2 !
Déjà, la maîtresse, une petite femme noire et souriante, tape des mains et fait entrer les élèves dans la classe.
— Elle est gentille ? demande Susana à Mika, un peu inquiète.
— Je ne sais pas, c’est une nouvelle, chuchote le garçon.
Ils s’assoient côte à côte. Les copains de Mika regardent curieusement cette nouvelle élève que leur camarade semble bien connaître. Ils regardent tout aussi curieusement la nouvelle maîtresse.
— Bonjour, les enfants, dit la maîtresse. Je m’appelle Fatou Dupuis et nous allons passer cette année tous ensemble…

La matinée s’écoule à toute allure. La nouvelle maîtresse est sympa et propose des activités passionnantes. Les enfants sont enthousiasmés. Seul un petit groupe, celui de Martin et ses copains, ronchonne.
A la récréation, Mika présente Susana à ses amis, filles et garçons. Ensemble, ils racontent leurs aventures de l’été.
— Quelle chance vous avez ! dit l’une.
— Au moins, si la maîtresse vous donne comme rédaction « Racontez vos vacances », vous saurez quoi écrire, rigole un autre.
A cet instant, une voix lance :
— On est gâtés, cette année ! Une bamboula et une voleuse de poules, ça promet !
Tout le monde se retourne. On voit Martin s’éloigner, l’air innocent, entouré de sa bande qui ricane.
Aussitôt, les amis de Mika entourent Susana. On entend :
— Quels imbéciles !
— Ça ne m’étonne pas d’eux !
— Ne fais pas attention, Susana…
La classe reprend. Fatou, la maîtresse, demande qui a des idées pour faire un exposé devant la classe. Elle s’adresse à Susana :
— Accepterais-tu, par exemple, de nous faire découvrir l’univers des forains, Susana ?
Susana rougit et répond d’une voix à peine audible.
Mika est surpris : à l’école, son amie s’est transformée en une petite fille timide et discrète. Rien à voir avec l’aventurière pleine de détermination de cet été ! Même sa chevelure rousse paraît domptée, partagée en deux tresses disciplinées.
Il vient à son secours :
— Ma grand-mère a travaillé aussi avec les forains, affirme-t-il. Je peux aider Susana, si vous voulez !
Fatou sourit.
— Si cela convient à Susana, vous pouvez préparer un exposé ensemble, dit-elle.
Susana lance un regard reconnaissant à Mika et acquiesce en silence.
— Alors c’est d’accord, conclut Fatou. Qui a une autre idée ?
Des doigts se lèvent, des projets fusent : certains veulent parler de leur animal de compagnie, d’autres de leur passion de collectionneur ou encore de leur auteur préféré.
— A demain, les enfants, lance la maîtresse lorsque la cloche sonne l’heure de la sortie. N’oubliez pas de commencer vos recherches !
Chez eux, Mika et Susana demandent à leurs parents la permission de travailler ensemble après les cours. On se téléphone : tout est réglé.

Le lendemain, Mika et Susana se retrouvent devant la grille. Ils commencent à discuter de leur exposé. Au même instant, Martin débouche et les voit de loin.
Il fait semblant de protéger son cartable, comme si Susana allait le lui arracher.
— Quel crétin ! lâche Mika.
— Tu sais, ça nous arrive souvent, dit Susana. Des tas de gens nous prennent pour des voleurs parce qu’on habite dans des caravanes !
— Au moins, notre exposé lui apprendra qu’il existe d’autres métiers que ceux de ses parents, marmonne Mika.

En classe, tout se passe pourtant bien. La maîtresse est vraiment gentille et même les copains de Martin commencent à l’apprécier. Elle intéresse les élèves en leur apprenant des nouveautés. Elle leur explique de nouvelles techniques de calcul qui les aident. Elle les fait rire en racontant des anecdotes. Seul Martin reste fermé. Fatou s’en aperçoit et lui demande si quelque chose ne va pas. Mais Martin détourne le regard et grommelle que tout va bien.

Après l’école, Susana suit Mika chez lui. Son père, Manu, est déjà rentré.
— Ah, voilà la fameuse Susana ! s’écrie-t-il.
En avalant leur goûter, les deux amis se remémorent leurs aventures de l’été et racontent à Manu pour la centième fois le voleur, le collier, le lion et les trafiquants d’animaux. Mika parle aussi de Martin et des propos blessants qu’il a tenus.
— Il y a des gens qui ne supportent pas la différence, soupire Manu. Je ne sais pas si on peut grand-chose pour eux…
Après avoir travaillé un bon moment, les enfants décident que le lendemain, ils vont interviewer tous les forains de la fête.
— On commencera par ceux que je connais, dit Susana. Je suis sûre que ça les intéressera de répondre à nos questions.

Le mercredi, en arrivant à l’école, Mika voit un attroupement devant sa classe.
— Que se passe-t-il ? interroge-t-il en rejoignant Susana et ses camarades.
Susana lui désigne du menton la porte de la classe. Atterré, Mika découvre un slogan tagué à la bombe rouge.
— RENTRE EN AFRIQUE FAIRE LA CLASSE AUX SINGES, lit-il.
Les enfants sont furieux et quand Fatou arrive, ils l’entourent et tentent de la réconforter. Fatou, les yeux brillants, leur sourit :
— Merci les enfants ! Vous voyez, pour une personne idiote qui écrit des bêtises, il y en a vingt autres qui se montrent adorables ! Je suis gagnante, finalement !

La matinée de classe se déroule dans une ambiance particulière. Les élèves regardent Martin avec méfiance mais n’osent pas l’accuser. Martin a un air de défi. Et à la récréation, même ses copains le laissent seul.
A midi, comme prévu, Mika et Susana se rendent tous les deux chez elle. Le garçon est invité dans leur caravane pour le repas. Les parents de Susana, Jean et Amélie, remercient Mika : grâce à lui, le fameux collier est toujours dans la famille !
— C’est surtout grâce à Susana, répond le garçon, modeste.
Après le repas, la fillette entraîne Mika vers les caravanes des forains. Il est armé d’un bloc-notes et d’un stylo comme un vrai reporter. La fête n’ouvrira que le week-end prochain et tout le monde s’affaire pour monter les attractions et préparer les manèges.

Deux heures plus tard, le bloc-notes est assez rempli pour réaliser un exposé fantastique. Il est l’heure pour Mika de rentrer chez lui.
— Je t’accompagne un bout de chemin, dit Susana.
Les deux enfants marchent d’un bon pas tout en discutant.
— Tiens, regarde ! fait Susana. Je crois que c’est Fatou, là-bas.
En effet, on aperçoit la silhouette de la maîtresse loin devant, sur le trottoir. Mais soudain, une ombre surgit d’un renfoncement, suivant le même chemin. Les deux amis l’ont aperçue en même temps. Les sourcils froncés, Mika et Susana se regardent : ils ont reconnu la dégaine de Martin !
D’un même élan, ils accélèrent le pas. Si Martin espionne la maîtresse, ce n’est sûrement pas dans une bonne intention !
Très vite, ils comprennent la situation : dans la main de Martin, ils ont vu une bombe de peinture rouge. Il suit Fatou, sûrement dans l’intention de taguer sa maison ou sa voiture. Susana serre les poings. Elle regarde Mika, et ses yeux jettent des éclairs. Mika aussi est révolté !
— On le suit ? dit-il.
— Bien sûr ! lance Susana. Et on le prend sur le fait !
Pour la troisième fois depuis leur rencontre, les deux enfants se retrouvent dans la même situation : filer un suspect en essayant de ne pas se faire remarquer. Cette fois, c’est assez facile. Martin prend mille précautions pour ne pas se faire repérer par Fatou et il est si concentré sur sa cible qu’il ne fait attention à rien d’autre. Il traverse les rues sans regarder et bouscule des gens sans s’excuser. Mika et Susana le talonnent.
Subitement, la situation prend une mauvaise tournure : absorbé, Martin s’est avancé sur la chaussée sans précaution. Il n’a pas vu l’autobus qui venait de surgir à sa droite.
Mika pousse un cri et Martin se retourne, surpris. En le voyant avec Susana à ses côtés, il panique et se jette en avant. Le choc paraît inévitable !
En un éclair, Martin comprend la situation. La terreur se lit sur son visage, il ferme les yeux et rentre la tête dans les épaules. Le bus tente de l’éviter dans un grand crissement de pneus. Au moment où tout paraît perdu, une poigne vigoureuse le tire en arrière. Martin se retrouve assis avec rudesse sur le bitume. La bombe rouge lui échappe et roule par terre dans un fracas métallique.
Hébété, Martin lève les yeux : c’est Susana qui l’a attrapé par sa capuche et qui lui a évité le grand choc ! Il bégaye :
— Que… qui… ?
— C’est moi, la voleuse de poules, lance Susana d’un air moqueur.
— Ça va ? Tu n’as rien ? s’inquiète tout de même Mika.
Un attroupement s’est formé. Soudain, parmi les têtes qui se penchent vers Martin, apparaît celle de Fatou. Malgré la surprise de voir trois de ses élèves ici, elle prend les choses en main.
— Tout va bien, messieurs-dames, merci. Je connais ce garçon, je m’occupe de tout.
Les curieux se dispersent. Martin se relève péniblement, aidé de Fatou.
Elle s’adresse doucement à lui :
— Tu veux que j’appelle tes parents ?
A cet instant, son regard tombe sur la bombe de peinture rouge, qui s’est immobilisée dans le caniveau. Mika et Susana n’osent rien dire mais leur regard est éloquent. Fatou comprend tout. Martin la regarde, très embarrassé. Enfin, il baisse les yeux.
— Je crois que Martin a appris quelque chose, aujourd’hui, dit Fatou après un silence. Il faut bien réfléchir avant de prendre une décision : traverser la rue ou… autre chose ! Sinon, les conséquences peuvent être très graves.
Martin lève les yeux vers Fatou. Rassuré, il voit qu’elle lui sourit. Il répond :
— Je crois que j’ai compris. Merci, Fatou.
Il se tourne vers les deux autres, penaud :
— Et merci aussi, Susana et Mika.

***

Au campement, attablés devant une énorme pile de crêpes, Susana et Mika racontent à leurs parents le succès de leur exposé sur la vie des forains.
Tout le monde commente la nouvelle, quand un klaxon retentit.
— C’est Grand-Père ! Il est arrivé ! s’écrie Susana, ravie.
Le camion et la caravane de son grand-père se garent un peu plus loin. Il descend, puis ouvre la portière passager.
— Mais… C’est Mamita ! s’écrient ensemble Mika et ses parents.
Devant les regards éberlués de tous, Mamita dit d’un air mutin :
— N’ayez pas cet air stupéfait ! Je viens juste passer quelques jours avec mon petit-fils…
— Mais…, dit Mika, d’habitude, tu prends le train !
— Les habitudes, c’est fait pour être changé ! dit Grand-Père. Vous n’avez jamais entendu parler de covoiturage ?
Susana pouffe :
— Eh bien, je crois que cette année, les habitudes vont être plutôt bousculées ! Pas vrai, Mika ?
Cette fois, Manu, Jean, Valérie et Amélie restent sans voix. Ils regardent leurs parents et leurs enfants. Quels seront les prochains à se lancer dans de nouvelles aventures ?

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Illustration de Emilie Maidon

42 VOIX

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Arielle Maidon

Arielle Maidon

Maîtresse d’école retraitée, à 55 ans je peux enfin me consacrer à ce que j’ai toujours aimé : écrire des histoires, pour les grands mais surtout pour les jeunes. Le reste du temps, j’anime des activités de lecture et j’élève des abeilles avec mon mari apiculteur !

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

La bamboula, c’est super chouette !

Bamboula vient des termes Kam-bumbulu et de ba m'bula, en langues bantoues – parlées dans la moitié sud de l’Afrique – et désigne tout simplement un tambour ! Parfois, ce terme est détourné de son sens premier pour insulter des personnes originaires d’Afrique. Mais c’est l’employer à tort et à travers... La bamboula, c’est un mot festif et joyeux !

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