— Tu verras, tu vas bien t’amuser Adélie ! me dit maman.
— Et tu vas te faire de nouvelles amies, renchérit papa.
Mais je ne leur ai rien demandé, moi ! Je ne veux pas aller en colonie ! Mes parents sont des tortionnaires ! Ils ont l’air vraiment contents de se séparer de moi. Dans la voiture, ils discutent à bâtons rompus, totalement inconscients de la tempête qui souffle dans ma tête. Zoé babille de plaisir, m’attrape les cheveux et me les tire.
— Aïe, arrête Zoé !
Je crie très fort. Maman et papa réagissent à peine. Ils continuent leur discussion. En plus d’être tortionnaires, mes parents sont égoïstes !

Très vite. Beaucoup trop vite, nous arrivons sur la Place de la Mairie. Des enfants attendent déjà. Les parents déposent les bagages dans le coffre immense du car. On dirait l’énorme ventre de la baleine Monstro dans Pinocchio. Mon père y range aussi ma valise, avalée en quelques secondes. Mes parents sont vraiment sans cœur !
— Sois bien sage ma grande ! me disent-ils, avant de me claquer deux bises sonores sur les joues.
Il n’y a pas si longtemps, j’étais leur bébé. Maintenant, je suis leur GRANDE.
Ils me font des GRANDS signes derrière la vitre du bus. Je retiens mes GRANDES larmes. J’ai le cœur gros d’un GRAND chagrin, mais ça, mes parents ne s’en aperçoivent même pas. Ma petite sœur Zoé commence à pleurnicher. Maman l’attrape dans les bras. Je tourne la tête, rouge de colère. C’est bien ça ! Mes parents m’abandonnent pour être tranquilles avec Zoé.
Il reste une place à l’avant, à côté d’une animatrice. Le bus démarre. J’ai une GRANDE boule au creux de mon ventre. L’animatrice tente d’engager la conversation.
— Je m'appelle Vanessa et toi ?
Je ne réponds jamais à des questions aussi banales. Devant mon mutisme obstiné, elle arrête de m’interroger. Le trajet est interminable et cette idée de colo… minable ! Le car s’arrête pour le pique-nique. Sandwich au pâté beurk ! Œuf dur, beurk ! Compote, beurk !
On arrive enfin devant une grande bâtisse. En sortant du car, il y a des bruits nouveaux. Vanessa m’explique que ce sont des cigales, de jolis insectes qui « chantent » tout l’été. C’est ça ! Des insectes qui chantent. Elle me prend vraiment pour une idiote. Je me sens un peu perdue.

Tout est GRAND ! La forêt de pins, la cantine, les chambrées… et même les toilettes ! Le temps passe doucement. L’heure de manger arrive enfin. Puis l’heure de la douche et du coucher.
Mon lit est trop dur. Je préfère les matelas mous. Rien ne va ici. Je n’arrive pas à m’endormir. D’habitude, je dors entourée de bâtiments gris et ça me rassure,. Chez moi, j’entends le chien du voisin aboyer et les talons de la voisine taper sur le carrelage. Ici, j’entends des craquements étranges, le souffle du vent... et de drôles de bruits... Quelqu’un marche dehors... J’en suis sûre. Le souffle coupé, je me cache sous les draps. Je fredonne dans ma tête pour recouvrir les drôles de bruits.
Le lendemain matin, on répartit les enfants par groupes : les « grillons », les « cigales », les « fourmis » et les « chenilles ». Je suis dans le groupe « grillons ». J’ai vraiment pas de chance, c’est Vanessa mon animatrice !
Elle nous apprend la pyrogravure sur bois, je m’applique mais c'est dur d'utiliser le fer à souder. J’offrirai mon œuvre, peut-être, à mes parents. Sûrement pas à Zoé !
Tout à coup, Margot arrive, essoufflée et apeurée :
— Vite, venez voir ! Il y a de drôles de traces, là-bas !
Intriguées, les animatrices nous proposent d’aller y jeter un œil.
un chemin serpente au milieu des pins. Nous les suivons, à l'affût du moindre bruit suspect. Je regarde de tous les côtés, emboîtant le pas de Vanessa. Mon cœur bat la chamade.
— Là !
— Waouh !
Il y a d’énoooormes traces de pas. Et bizarres en plus ! Margot avait raison. On se regarde, tétanisées. Et si c’était ça justement, les bruits que j’ai entendus cette nuit ?
— C’est peut-être un tyrannosaure ? dit Margot.
— …un diplodocus ? suggère William, en tremblant.
— Et pourquoi pas un yéti ? rétorque Vanessa.
— Ça vit dans la neige, pas au milieu des pins, dis-je, sûre de moi.
Comment expliquer ces traces étranges, ni tout à fait celles d’humain, ni tout à fait celles de dinosaures ?

La deuxième nuit me semble encore plus longue. Je pense à Zoé, aux bras rassurants de Papounet, et aux câlins de Mamounette. Qu’est-ce qu’ils penseraient, eux, de ces empreintes de pas ? Ces images tournent en boucle dans ma tête. Et si c’étaient les traces d’un effroyable voleur d’enfants qui m’emporterait dans sa maison comme la sorcière dans Hansel et Gretel ? Je ne verrais peut-être plus jamais ma famille… Mon cœur bat très vite. Des ombres inquiétantes dansent sur le mur de ma chambre. Je remonte les draps sur ma tête. J’entends encore des bruits inquiétants. Je plaque mes mains sur les oreilles. Comme mon lit me manque ! Si j’étais chez moi, j’appellerais papa ou maman. Eux, ils sont capables de faire fuir tous les êtres étranges qui peuplent mes nuits.
Au bout d’un moment, je sors ma tête de sous les draps. Tout le monde dort. Juste à côte de mon lit, Margot sourit dans ses rêves. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour dormir tranquillement comme elle ! Je me tourne à droite. Puis à gauche… rien à faire. Je ne tiens plus en place sous mes draps. Je me glisse jusqu’à la porte de Vanessa en tremblant.
— Je n’arrive pas à dormir, dis-je la bouche pâteuse.
— Viens, je te raccompagne dans ton lit. chuchote-t-elle, l'air attendri,
Vanessa me prend par la main et nous traversons le grand dortoir sur la pointe des pieds. Elle me borde comme un bébé. Ce soir, ça me fait du bien. Elle me raconte l’histoire de Beaudragon, un dragon qui souffle des cœurs. Je m’endors au son rassurant de sa voix douce. Finalement, elle est sympa Vanessa.

▲▲


Le troisième jour, Margot, du groupe des grillons m’a parlé.
— Tu sais, je t’ai entendue te lever cette nuit... On pourrait rapprocher les lits ce soir, pour dormir en se tenant la main. C’est une astuce pour ne pas se faire attraper par le voleur d’enfants. Si le voleur te tire par le bras, je le sentirais et je crierais de toutes mes forces. Et vice-versa. Si le voleur m’attrape, tu hurleras.
— C’est une bonne idée, dis-je rassurée.
Margot et moi sommes devenues inséparables. Je dors mieux avec sa main dans la mienne. Je me suis habituée aux bruits étranges de la nuit. Je les entends à peine.
Les journées passent très vite. Les animateurs nous préparent des jeux, des chasses au trésor, une GRANDE kermesse. J’ai gagné un plat en porcelaine pour Maman, un bracelet pour papa et aussi un canard en plastique pour Zoé.
Chaque jour, nous allons à la rivière. Les bateaux qu’on a fabriqués avec de l’écorce de bois flottent un moment, serpentent entre les cailloux avant de sombrer dans le flot de la rivière. Celui de Bastien avance très vite. Trop vite ! Dès qu’il a le dos tourné, je lance une grosse pierre sur son bateau qui coule à pic. Margot me fait un clin d’œil complice.
— C’est le bateau d’Adélie qui a gagné ! s’écrie-t-elle en faisant le V de la victoire, avec ses doigts.
Bastien me lance un regard en coin. Il se doute bien de quelque chose… Vanessa était occupée ailleurs. Personne n’a rien vu ! Pas vu, pas pris !
— C’est moi qui ai gagné ! dis-je fièrement.
Dans trois jours, la colonie se termine. J’ai une boule au creux de mon ventre. C’est drôle à dire, mais ça me rend triste. Margot habite loin de chez nous. Nous ne nous reverrons plus.
Cet après-midi, j’écris une lettre pour mes parents et Zoé lorsque Margot arrive tout essoufflée.
— Il y a de nouvelles traces ! crie–t-elle, effrayée.
Tout le monde avait oublié ces traces. Elles remontent vers la rivière. Un groupe d’animateurs décide de les suivre. Cette fois, ils n’emmènent pas les enfants avec eux, on ne sait jamais.
— Si c’étaient des monstres gigantesques ? J’ai peur. Et toi Adélie ?
— Moi aussi. J’espère qu’il ne va rien arriver à Vanessa….
Si même Margot a peur, c’est encore plus terrible ! Je me concentre sur mon écriture pour oublier mon angoisse. C’est la dernière lettre envoyée. J’essaie de m’appliquer. Je tremble tellement que je n’arrive plus à écrire.
Vanessa revient en courant, les joues en feu et le souffle court.
— Tu as vu… un monstre ? je demande, le cœur battant à cent à l’heure. Les « grillons » et les « cigales » l’entourent en criant. Margot tire sur son tee-shirt et moi je supplie Vanessa de me répondre.
— Tout va bien, pas d’inquiétude…
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— En fait, c’est un vieux paysan qui habite de l’autre côté de la rivière, dit Vanessa en souriant. Il est assez âgé… et il traîne des pieds ! Du coup, ses empreintes sont déformées.
Ouf ! Je suis soulagée. Et les autres aussi. Pas de voleur d’enfants en vue, ni de monstre terrifiant. Vanessa me sourit. Elle est vraiment géniale.

▲▲


C'est le dernier jour. Margot remplit sa valise, en silence. De temps en temps, nous échangeons des regards lourds de sens. Bientôt, il faudra se séparer… Je range mes habits, les cadeaux pour Papa, Maman et Zoé, avec fébrilité. Je jette un dernier coup d’œil à mon lit, à ma chambre. C’est drôle, mais je m’y sens bien maintenant. Je connais la colonie comme le fond de ma poche. Je m’y retrouverais les yeux fermés.
Je respire une dernière fois l’odeur des pins. Les cigales chantent, elles me disent « Au revoir et à l’année prochaine » !
Dans le bus, je m’assois à côté de Margot. On parle comme des pipelettes et on échange nos adresses. Le paysage défile, laissant les pins et les cigales derrière nous. Vers midi, on s’arrête sur une aire d’autoroute. Je trouve le pique-nique bien meilleur que le premier jour ! Sûrement grâce à Margot qui le partage avec moi. C’est l’heure de remonter dans le car. Les animateurs entonnent des chansons et nous les suivons en criant à tue-tête. C’est une vraie cacophonie ! Les bonbons circulent de rangées en rangées. Le temps passe trop vite ! Nous voilà déjà arrivés. À la descente du bus, les chants se sont tus, les visages sont tristes, les yeux mouillés.

Margot me fait un GRAND signe de la main. Elle continuera la route sans moi. J’ai le cœur lourd de quitter ma nouvelle GRANDE amie.
— L’année prochaine, on se reverra. Promis ! lui dis-je en souriant à travers mes larmes.
Mes parents m’attendent avec impatience. Les yeux brillants, ils me serrent dans leurs bras. Zoé babille de plaisir. On dirait qu’elle a grandi.
— Arrêtez, vous allez m’étouffer ! J’ai plein de cadeaux dans ma valise. Et des tonnes de choses à vous raconter ! Si vous saviez tout ce qui m’est arrivé !…
Je me sens GRANDE tout à coup.

_______

Illustration de Delphine Garcia
Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia travaille au sein d'une bibliothèque universitaire à Marseille et anime des ateliers d’écriture. Toute petite, elle est tombée dans la marmite des mots ! Son imagination la transporte du monde des grands à l'univers des petits. Elle voyage ainsi sur des cargos ...   [+]

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Renouveler
virgo34 · il y a
Merci, chère auteur(e) ! Je ne suis pas enthousiasmée par cette réforme de l'orthographe...)
J'ai voulu me replonger dans cet univers de colo dans lequel j'ai été bercée en début de carrière (je suis enseignante à la retraite). Je retrouve tout dans ce beau récit : les copines, les ateliers récréatifs, les aventures, etc.
Mais moi, j'ai connu ce monde en tant que monitrice...
Merci pour cette jolie histoire.
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Virgo34, moi j'ai connu la colonie à l'age de six ans et je m'en suis inspirée pour écrire ce texte ;-)
Je vous remercie pour votre lecture et votre message et je suis ravie d'avoir pu vous embarquer quelques minutes dans cette colonie.
répondre
Ayline Rimaud 8 ans · il y a
Merci pour cette jolie histoire
répondre
Régine · il y a
Je suis l'auteure de cette histoire et moi aussi, je te remercie beaucoup de me lire. Si tu le souhaites, tu peux lire et écouter d'autres histoires que j'ai écrites sur ce site.
répondre
Océane · il y a
J'ai adoré. Gros bisous
répondre
Océane · il y a
J'ai adoré. Gros bisous
répondre
Océane Raymond · il y a
J'ai adoré. Gros bisous
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Merci beaucoup !!!! Je te fais plein de gros bisous !!!!
répondre
Justin bieber · il y a
wooooouuuuhhhh sex
répondre
Éric · il y a
cool
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Je suis ravie de ta lecture. Il y en a plein d'autres à lire. Bonne fin de journée !
répondre
john cina · il y a
Régine Raymond-Garcia · il y a
Merci pour ta lecture ;-)
répondre
rachell · il y a
c'est nul on ne peut pas l'écouter NUL
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Certaines histoires peuvent être lues et d'autres pas encore... Peut-être que plus tard, tu pourras l'écouter en podcast. Est-ce que tu l'as lue ?
répondre
lena · il y a
super méga trop cool
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Je suis l'auteure. C'est super que tu aimes cette histoire. Merci Iena.
répondre
rachell · il y a
ces tros bien · il y a
jhr6
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Merci ;-)
répondre
Joëlle Brethes · il y a
Tous les débuts sont difficiles... Mais Adélie a vécu une "grande" aventure, et elle a maintenant une "grande" amie : que du bonheur en fin de compte (de conte ;-) !
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
L'amitié est essentielle à la vie ! Merci pour votre lecture ^^
répondre