Short Edition

Le sourire perdu d'Amélie Jones (2)

Thierry Covolo

Amélie Jones était la fille la plus populaire de la classe.
Certains devaient leur popularité à un talent particulier – Kashmir Sanjipai et sa guitare, ou Yoko Kurosawa et ses imitations des profs – ou à leurs parents – le père de Sig Lundqvist des araignées trop dégueu, alors que la mère de Monia Ben Arfik traduisait des séries américaines. Mais Amélie n’avait pas besoin de ça. Amélie avait son sourire. Pas le sourire niais de Camille Plumpluche, qui se prenait pour une Barbie. Le sourire d’Amélie Jones de sa personne toute entière.
Auprès d’elle, on oubliait la petite pluie froide qui tombait depuis le matin. On se disait que le contrôle de l’après-midi allait bien se passer. Une onde heureuse irradiait d’elle et vous enveloppait. Et vous vous sentiez bien.
Alors quand, au retour des vacances de printemps, Amélie cessa de sourire, l’univers de la classe en fut bouleversé : le ciel était gris, les cours assommants et les profs gonflants.
Sans que personne n’en décidât ainsi, ce jour-là Amélie se retrouva seule. C'était comme un aimant qui aurait . Plus personne n'était attiré par elle ; tous l'évitaient.

Aria, comme le reste de la classe, appréciait beaucoup la compagnie d'Amélie.
C'est lorsqu'elle s’étonna de la disparition du sourire de sa camarade qu'elle réalisa que, pour populaire qu’elle fût, personne ne la connaissait vraiment. Personne ne savait quoi que ce soit sur sa vie en dehors du collège. Elle n’avait aucun ami. Plus seule qu’Amélie, c’était difficile à imaginer.
Quand Aria partagea ce triste constat avec Pedro – le garçon le plus cool du monde –, celui-ci lui répondit :
— Peut-être que les gens cools font peur aux autres. Peut-être que les autres ont peur de ne pas être à leur hauteur. Alors ils vont vers eux, bien sûr, mais sans oser s’approcher vraiment.
— Pourtant, dit Aria après une hésitation, toi, tu as des amis. Enfin... Toi et moi, on est amis, non ?
Pedro la fixa avec un sourire en coin et Aria maudit ses joues de rougir ainsi.

Lors de la récréation de l’après-midi, Aria décida de tirer les choses au clair. Amélie était dans la cour, seule bien sûr, dans un coin sombre où passait un petit air frais.
— Salut, dit Aria en s'adossant au mur à côté d'elle. Ça va ?
— Super, répondit la jeune fille, sans lever les yeux du classeur ouvert sur ses genoux.
— T’es sûre ? Je veux dire... On dirait qu’un truc te tracasse. Je voudrais pas être indiscrète, mais...
— Je te dis que ça va ! la coupa Amélie. Je vois pas pourquoi tu dis ça.
— Ben, d'habitude tu souris tout le temps. Et aujourd'hui...
Amélie releva la tête en soupirant. Elle fixa Aria tout en jouant nerveusement avec les cordelettes de couleur nouées à son poignet.
— Si y a que ça pour pouvoir réviser en paix, alors tiens, en voilà un de sourire !
C’était davantage une grimace qu'un sourire. Les yeux d’Amélie brillaient de larmes retenues, ses lèvres tremblaient et, surtout, il y avait cette dent, une incisive du haut ébréchée.

Aria entra en trombe dans sa chambre.
— C’est trop bizarre ! lança-t-elle. Trop, trop bizarre !
Comme chaque fin d’après-midi, Sherlock attendait son retour couché sur le tapis, au pied du lit. « N’y vois pas, lui avait-il dit un jour, le signe d’une quelconque dépendance affective. C’est juste un de ces trucs que font les chiens et que les humains ne peuvent pas comprendre. »
Aria s’assit en tailleur face à Sherlock et résuma rapidement la situation – Amélie qui ne souriait plus, la dent cassée, l’émotion de la jeune fille – puis elle ménagea une pause avant d’en venir à la raison de son excitation.
— J’ai suivi Amélie après les cours, poursuivit-elle. J’ai su que j’avais eu une bonne intuition quand j’ai vu qu’elle traversait la voie ferrée pour entrer sur le terrain vague. Elle s’est arrêtée soudainement et est restée deux bonnes minutes à regarder le sol. Moi, j’étais toujours de l’autre côté de la voie ferrée, pour ne pas me faire remarquer. C’est à cause de ça que je l’ai perdue. Un train est passé – un de ces longs trains de marchandises qui font un boucan d’enfer et qui roulent lentement – et après ça Amélie avait disparu.
Sherlock, la tête posée sur ses pattes avant, souleva ses paupières, qu’il avait gardé closes tout le long du récit, et dit, gravement :
— Il y a toujours beaucoup à apprendre en examinant l’environnement d’une affaire. Tu es allée voir ce que regardait Amélie ?
— C'est bon, grommela Aria, je sais que j'aurais dû. Mais j’étais trop pressée de rentrer te raconter ça.
— Alors qu'est-ce qu’on attend pour y retourner ?

Le terrain vague était depuis plusieurs années au cœur d’un affrontement juridique entre un promoteur immobilier et une association de riverains. Pendant ce temps, la nature s’appropriait les lieux et de nombreux végétaux s’y épanouissaient.
Aria et Sherlock traversèrent la voie ferrée et, foulant les hautes herbes, rejoignirent l’endroit où, un peu plus tôt, se trouvait Amélie Jones.
— Voici donc ce qu’elle regardait, dit Sherlock.
L’herbe à leurs pieds était aplatie. Elle avait même commencé à jaunir.
— Il y avait quelque chose ici, dit Aria. Et ça y est resté un certain temps.
— Oui, ajouta Sherlock. Quelque chose qui mesurerait autour d’un mètre soixante-dix, et une cinquantaine de centimètres de large. Quelque chose que, peut-être, on aurait enveloppé dans une bâche en plastique. Privée de lumière, l’herbe a jauni.
Aria frissonna.
— Tu crois que... commença-t-elle, mais l’attention de Sherlock était attirée par quelque chose, derrière elle.
Près d'une cabane à l’abandon, un homme les observait. Grand, chauve, habillé en noir, mince. Tellement mince que ses bras semblaient démesurément longs.
— Brrrr, murmura Aria, on dirait le
— Voilà qui serait intéressant, frétilla Sherlock.
— Hé ! appela l'homme, en s'approchant d'eux.
— Viens, on dégage ! lança Aria.
Tandis qu’ils retournaient vers la voie ferrée, l'homme cria à nouveau.
— Hé, vous !
Aria ne voulait pas courir. Fuir fait de vous une proie, avait-elle lu quelque part. Accélérant le pas, elle se prit les pieds dans un trou recouvert par les herbes et tomba.
L'homme, perché sur ses longues jambes, approchait rapidement.
— Debout ! aboya Sherlock.
Puis il se tourna vers l'inconnu et se mit à grogner en montrant les dents. L'homme se figea. Aria se redressa vivement et traversa à nouveau la voie ferrée, Sherlock sur ses talons, juste avant le passage d'un train. Enfin, ils se mirent à courir.

Le lendemain, Amélie Jones était toujours seule dans la cour de récréation. Aria n’osait pas s'approcher d'elle. Elle ne savait quoi lui dire.
La veille, dans sa chambre, Sherlock et elle avaient énuméré les pièces du puzzle : la disparition du sourire d’Amélie, sa dent cassée, sa visite sur le terrain vague, l'empreinte laissée dans l'herbe – dont la forme et les dimensions évoquaient celles d’un corps humain –, et l'inquiétante présence du Slender Man, même si Sherlock refusait de le nommer ainsi.
— Un meurtre ! répétait Aria en arpentant la chambre. On a un meurtre sur les bras !
— Ça reste des suppositions, avait tempéré Sherlock qui ne perdait pas son flegme britannique. On n’a ni victime, ni , ni arme.
— On devrait aller voir la police. Ils nous remercieront pour notre travail. Et peut-être nous associeront-ils à l’enquête ! avait poursuivi Aria sans écouter Sherlock.
— Garde à l’esprit les  : « C'est une grave erreur que d'échafauder une théorie avant d'avoir rassemblé tous les matériaux nécessaires. Cela ne peut que fausser le jugement. »
Aria avait cédé, et Sherlock et elle s’étaient accordés sur un plan : maintenir Amélie sous surveillance, tant pour en apprendre plus que pour la protéger.
Dans la cour de récréation, absorbée par ses réflexions, Aria crut que son cœur allait jaillir de sa poitrine quand une main se posa sur son épaule.
— Relax, dit Pedro en riant, c’est moi ! Je vois que le mystère du sourire disparu d’Amélie te tracasse toujours autant.
— Et encore, chuchota Aria après une brève hésitation, tu es loin de tout savoir !
— Raconte-moi !
— Si tu as le temps à la sortie, ajouta Aria tandis que sonnait la reprise des cours, je te dirai tout !

Aria et Pedro suivaient Amélie depuis le trottoir opposé. Le jeune garçon avait glissé sous son bras son inséparable skate rouge sur lequel était peinte une tête de taureau. La foule était dense dans la rue commerçante, offrant une couverture idéale à leur .
— Alors ton hypothèse, reprit Pedro, c’est que...
Peut-être qu’Amélie a découvert un cadavre dans le terrain vague. Et peut-être qu’elle a surpris l'assassin et lui échappé de justesse – ça expliquerait sa dent cassée. Et peut-être qu’il a failli nous attraper aussi, Sherlock et moi, hier soir. Enfin, faut pas s’emballer, je sais, soupira Aria. C’est juste une hypothèse...
— Quoi ? lança Pedro en s’arrêtant net. Ton chien et toi vous avez vu l'assassin ?
— C’est le Slender Man, confia Aria en baissant la voix. Un grand type chauve, tout maigre, habillé en noir, sur le terrain vague. Avec des bras longs comme des tentacules. Il nous a couru après, dit Aria tout en surveillant Amélie qui semblait fascinée par la vitrine d’une mercerie ringarde où même sa grand-mère ne serait pas entrée.
— Grand, chauve, maigre, habillé en noir, sur le terrain vague, répéta Pedro. Ton Slender Man ressemble beaucoup au Père Chiffon. Un type qui récupère des trucs pour les retaper et les revendre. Le vélo de mon frère, c’est à lui qu’on l’a acheté.
— Vous vous êtes tous donné le mot à propos du Slender Man ou quoi ? s’énerva Aria.
— Qui ça, "tous" ? s’étonna Pedro. T’en as parlé à qui ?
— A personne, balbutia Aria en se mordant les lèvres. Oh zut, lança-t-elle, je ne vois plus Amélie !
Ils laissèrent passer deux voitures puis traversèrent.
— Elle n’est pas dans les magasins, constata Pedro.
— On l’a belle et bien perdue, conclut Aria, furieuse.
— Faut dire que la discrétion, c'est pas votre point fort !
Amélie sortit d'une allée dans l’ombre de laquelle elle s'était dissimulée.
— J’y crois pas ! Vous me suiviez ? Je vous ai vus dans le reflet des vitrines. Vous aviez vraiment l’air chelou. Alors je me suis cachée pour vérifier.
— Aria s’inquiète pour toi, intervint Pedro. Faut pas lui en vouloir. C’est une gentille fille.
Aria fusilla Pedro du regard.
— Quoi, s’agaça Amélie, c’est encore cette histoire ?
Et à nouveau elle grimaça un sourire.
— Qu’est-ce qui est arrivé à ta dent ? s’étonna Pedro avec une feinte surprise.
Amélie passa sa langue sur ses dents tout en triturant son bracelet, comme elle l’avait fait la veille.
— Une chute, dit-elle. Pas de quoi en faire tout un plat.
— En faisant du surf ? insista Pedro.
Comme Amélie le fixait, , il ajouta :
— C’est le bracelet des Sun Sharks, à ton poignet. Mon cousin fait partie de cette bande de surfeurs. Je ne savais pas que toi aussi.
— J'en fais pas vraiment partie. J’ai pris quelques vagues avec eux, pendant les vacances, et puis...
Amélie se renfrogna brusquement. Elle salua à peine ses camarades avant de s'éloigner d'un pas rapide.
— Je crois qu'on va faire une visite à ton Père Chiffon, dit Aria.
— Tu l’appelles plus Slender Man ?
— N’en rajoute pas, répondit Aria avec un coup de coude à Pedro. Un gentleman célèbre toujours ses victoires avec humilité.

Un peu plus tard, alors que le soleil s’apprêtait à se coucher, Madame Jones ouvrit la porte à laquelle on venait de sonner.
— C’est pour toi, ma chérie ! cria-t-elle à l’attention de sa fille.
C’est lorsqu’Amélie arriva à la porte que son sourire revint.
Entre Aria, Pedro et Sherlock, elle reconnut sa planche de surf.
— Ouah, lança Amélie, vous êtes super !
— Tu peux remercier Pedro, déclara Aria tandis que son ami hochait gravement la tête.
— Ne négligeons pas mon rôle dans cette enquête... grogna Sherlock.
— Comment l’avez-vous retrouvée ? demanda Amélie en essuyant les larmes qui renforçaient l’éclat de son sourire.

Finalement, le plus dur avait été de mettre la main sur le Père Chiffon.
Le brocanteur n’était pas à sa boutique.
— On a plus qu’à faire le tour des terrains vagues de la ville... avait soupiré Pedro.
— C’est pas nécessaire, avait répondu Aria en souriant. On vit au vingt-et-unième siècle, tu sais...
Elle avait sorti son téléphone et composé le numéro de portable peint sur la porte vitrée.
Sonnerie, messagerie, message… et rappel moins de cinq minutes plus tard.
Aria dut convenir que le Père Chiffon était un type très sympathique.
— Ah, dit-il en reconnaissant Aria, vous êtes la fille du terrain vague. Je suis désolé de vous avoir fait peur.
Puis, jetant un regard inquiet autour d’eux, il ajouta :
— Votre chien n’est pas là ? C’est que… j’ai peur des chiens.
— Non, répondit Aria, et à mon avis il va beaucoup le regretter.
Pedro posa sur Aria un regard interrogateur, qu’elle écarta d’un revers de main.
— Hier, reprit le Père Chiffon, je voulais vous dire que je l’avais, si vous vouliez le récupérer. Vous auriez pas eu à payer, bien sûr. Après tout, si c’est le vôtre, c’est le vôtre. C’est bien pour ça que vous êtes là ?
— Oui, confirma Pedro, c’est pour le surf qu’on est là. Mais c’est pas le nôtre. C’est celui d’une amie.
Et le Père Chiffon raconta comment il avait trouvé cette planche, presque neuve, dans le terrain vague, s’étonnant que personne ne s’en soit emparée alors qu’elle semblait là depuis plusieurs jours.

Amélie acheva de lever le mystère.
Au début des vacances, Antoine, le frère d’une copine, lui avait proposé de faire du surf avec ses copains et lui. Amélie était passionnée de surf et Antoine, son aîné de quatre ans, était depuis toujours son modèle.
— C’est un Sun Shark  ! dit-elle, le regard brillant.
La mort dans l’âme, elle avait dû refuser. Son père lui interdisait de prendre les grosses vagues. Et il n’était pas commode quand on lui désobéissait.
— Il croit toujours que je suis un bébé... glissa-t-elle.
— Je sais, compatit Aria. Je vois très bien ce que tu veux dire.
Mais Antoine avait insisté. Amélie était douée. Elle en remontrerait à certains de ses copains. Flattée, la jeune fille s’était laissé convaincre. Tout se passait bien jusqu’à ce qu’un scooter des mers saute une vague sous son nez et la déséquilibre. Sa planche percuta son visage, lui cassant une dent. La punition avait été sans pitié. Son père avait pris son surf et l’avait jeté ! Il était resté inflexible quand, tout au long des vacances, elle l’avait supplié de lui dire où, ne cédant que le matin de la reprise des cours, en la déposant au collège.
Lorsqu’elle s’était rendue sur le terrain vague, elle avait fait ce triste constat : la planche n’était plus là.

Pour les remercier, Amélie gratifia Aria et Pedro d’un baiser sur la joue – Aria n’aima pas la façon dont Pedro se dandina quand Amélie l’embrassa – et Sherlock d’un vigoureux grattage de crâne.
— Désormais Amélie peut considérer qu’elle a des amis, dit Aria tandis que le trio s’éloignait. C’est plutôt cool !
Puis se penchant vers Sherlock, elle murmura :
— Mais nous, on a toujours pas eu notre première grande affaire...
— Détrompe-toi, répondit Sherlock. Retrouver le sourire perdu d’Amélie Jones, ça c’est une grande affaire !

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Illustration de Miia Illustratrice
Thierry Covolo

Thierry Covolo

Thierry Covolo a 50 ans et habite à Lyon. Il écrit des nouvelles, souvent "noires", pleines de suspense... publiées sur Short Edition, ou dans diverses revues. Les filles de Thierry ont longtemps dit que son travail était de faire des réunions. En fait, il est consultant ! Et quand il ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Les pionniers du surf

C’est en Polynésie que le surf serait né au XVe siècle.
Des indigènes chevauchaient les vagues sur de longues planches de bois taillées dans un tronc d’arbre selon un rituel. Pratiqué aujourd’hui dans le monde entier, partout où il y a des vagues, le surf a su conserver en partie l’esprit des pionniers : c’est un sport proche de la nature, qui permet une harmonie avec l’élément liquide.

Premiers surfeurs en Polynésie

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