Short Edition

Le rire de la sirène

Arielle Maidon

Wendy sautillait d'un pied sur l'autre, essayant d'éviter de toucher le carrelage humide avec ses chaussettes : c'était toujours la même chose à la piscine ! Impossible de trouver un endroit sec pour se changer tranquillement. Elle grogna de dépit et retira sa chaussette, désormais trempée. Elle ne serait jamais sèche à temps, bien sûr. Et il lui faudrait l'enfiler, humide et glaciale, après la séance de natation dont elle sortait toujours grelottante.

— Tu te dépêches, Wendy ? appela une voix impatiente.
— J'arrive, m'dame !

La fillette passa son t-shirt par-dessus sa tête. Heureusement, elle avait mis son maillot avant de partir et elle fut prête en quelques secondes.

La « maîtresse-nageuse » l'attendait au bord du bassin. Les parents de Wendy estimaient qu'à dix ans, il était ridicule de nager aussi mal et lui faisaient prendre des cours particuliers.
En réalité, Wendy détestait l'eau, les vagues, le chlore et les bonnets de bain. Et par-dessus tout, elle haïssait l'instrument de torture que brandissait devant elle la jeune femme en maillot, arborant fièrement son insigne de « maître-nageur-sauveteur »: la perche métallique, capable de l'atteindre jusqu'au milieu du grand bain, mais aussi de la décoller du rebord où elle s'agrippait parfois pour reprendre son souffle.

— Allez hop, à l'eau ! lança cette dernière avec un regard agacé vers son élève.
On n'en ferait pas une championne, de celle-là. Il suffisait de la voir, tremblotant au bord de l'eau, les genoux en-dedans et le regard implorant. Aucune facilité pour la natation ! Aucune volonté non plus !
Elle qui rêvait de coacher de futurs médaillés olympiques…

Elle tendit la perche avec autorité, accompagnant son geste d'un mouvement sec du menton. Wendy soupira à l’idée de ce qui allait suivre. Elle s'accrocha des deux mains, sentant le froid du métal pénétrer ses paumes. Une secousse, un déséquilibre, et l'eau de la piscine vint à sa rencontre beaucoup trop vite, comme à chaque fois. Elle plissa les paupières et bloqua sa respiration, mais l'eau chlorée pénétra ses yeux, son nez et sa bouche. Suffoquant et battant des cils, elle creva la surface, lâchant la barre, tâtonnant pour chercher le bord du bassin.

Sans tenir compte de sa détresse, la monitrice se mit à donner ses consignes.
— Allez, aujourd'hui je veux dix longueurs sans t'arrêter, brasse à l'aller, dos crawlé au retour. C'est parti ! Hop hop hop ! Tu me lâches ce rebord !

Wendy savait qu'il était inutile de discuter. Elle commença ses longueurs, d'une nage mal assurée. Elle savait que tôt ou tard, sa tortionnaire s'éloignerait pour papoter au téléphone, ne lui accordant qu'un regard de temps à autre. Avec un peu de chance, elle pourrait faire traîner les choses assez longtemps, jusqu’à ce que l'heure de la délivrance sonne enfin.

En effet, après quelques injonctions lancées d'une voix de stentor « PLIE-MOI CES JAMBES ! DU RYTHME ! », la monitrice se lassa. Elle jeta un regard distrait vers la jeune nageuse, puis chercha des yeux son téléphone portable et regagna les gradins. Elle composa un numéro. Quelques secondes plus tard, totalement absorbée par sa conversation, elle avait oublié son élève.

Profitant de sa distraction, Wendy s'arrêta, essoufflée. Son bras entourait le montant de l'échelle métallique quand elle crut entendre un petit rire. Elle se retourna, les yeux ronds : personne, bien sûr.
Autour d'elle, l'eau scintillait, un rayon de soleil frappant soudain les mille éclats liquides.
Mais, alors qu'elle jetait un regard prudent vers la jeune femme toujours pendue au téléphone, le rire retentit de nouveau. De l'autre côté, cette fois ! Wendy se retourna, dans une gerbe d'écume.
— Hééé ! Doucement ! fit la voix rieuse.

Deux yeux malicieux la dévisageaient à fleur d'eau. Une chevelure emmêlée surmontait ce regard espiègle. Wendy resta sans voix. Elle n'avait jamais vu de cheveux de cette couleur : un vert chatoyant, vif et doux à la fois. Tandis qu'elle contemplait l'apparition, éberluée, la bouche de celle-ci émergea. Un puissant jet d'eau en jaillit, retombant sur le crâne de la fillette. Éclaboussée d'eau et de rires, celle-ci réussit à prononcer :
— Mmmais… qu'est-ce que tu fais ?
La voix répondit, l'imitant en se moquant :
— Mmmêêêhhh ! Tu le vois bien, je nage !

Et, dans une cabriole, elle plongea. Wendy eut un soubresaut : elle avait sûrement rêvé ! Il lui avait bien semblé voir… mais déjà la voix reprenait, de l'autre côté :
— Bon, on joue à quoi ?
Cette fois, Wendy se retourna sans faire de vagues. Elle contempla le visage rieur et articula :
— Est-ce que tu es… une sirène ?
— Est-ce que tu es… une humaine ? imita de nouveau la fille aux cheveux verts. Bon, t'as envie de jouer ou de discutailler ?

Après tout… Wendy réfléchirait plus tard à l'étrangeté de la situation. Mais elle regarda craintivement du côté de sa « maîtresse-nageuse », qui l’ignorait toujours, toute à sa conversation. Sa nouvelle amie la sirène suivit son regard.
— Ah, celle-là… prononça-t-elle d'une voix subitement sérieuse. Tiens, regarde !
Et elle pointa le doigt vers la pipelette. Comme par magie, celle-ci se figea. On aurait dit une statue de marbre.

— On est tranquilles pour un moment ! clama la sirène, retrouvant un ton enjoué. Les deux ailerons de sa queue vinrent s'agiter sous le nez de Wendy, fascinée. Elle avait des écailles nacrées, lumineuses, qui paraissaient d'une douceur et d'une souplesse incroyables.

La fillette aurait voulu lui poser mille questions : que faisait-elle ici ? D'où sortait-elle ? Où habitait-elle ? Qu'est-ce qu'elle mangeait ? Est-ce qu'elle allait à l'école ? Chez le dentiste ? Mais elle ne réussit qu'à balbutier :
— Comment tu t'appelles ? Moi, c'est W…
— Je sais ! rigola sa compagne. Son visage se fit sévère, sa voix changea.
— Wendy, respire par le nez ! Wendy, on allonge les bras ! Recommence, Wendy ! Plus vite, Wendy ! Moins vite, Wendy !
Elle avait vraiment un don pour les imitations et Wendy pouffa. Elle réalisa que la sirène avait du l’observer depuis plusieurs séances. Mais déjà, la voix redevenait rieuse et ajoutait :
— Moi, c'est Moïra. Bon, on y va ?
— C'est que…
Wendy baissa le nez.
— Tu n'es pas très à l'aise dans l'eau, je crois ? fit gentiment la sirène. On va arranger ça. Viens avec moi !

Elle prit la main de Wendy dans la sienne et l'entraîna au milieu du bassin. Curieusement, la fillette n'avait plus ni peur, ni froid. Puis, la lâchant, elle commença à tourner autour d'elle, de plus en plus vite.
Un tourbillon se créa, qui aspira bientôt les deux nouvelles amies. Soudain, Wendy se rendit compte qu'elle nageait entre deux eaux, aux côtés de Moïra.
Dans un nuage de bulles, celle-ci lui fit un clin d’œil et désigna ses pieds. Wendy hoqueta de surprise et lâcha une grosse bulle d'air par le nez.
Ses jambes avaient disparu ! A la place de ses membres fluets, elle arborait maintenant une magnifique queue de sirène qui frétillait comme celle de Moïra. Elle se sentait merveilleusement dans son élément, et s'étonna de pouvoir nager aussi vite d'un bout à l'autre de la piscine. Sans se poser plus de questions, elle goûta avec un immense plaisir ce qu’elle parvenait enfin à faire : plongeons et autres pirouettes aquatiques, figures en synchronisation avec Moïra. Elle appréciait enfin la caresse de l’eau sur son corps propulsé dans le grand bassin.

Wendy et Moïra jouaient et s’éclaboussaient joyeusement. Le temps semblait suspendu. Les aiguilles de la grande horloge s’étaient figées, en même temps que la monitrice.
Les deux amies-sirènes s’approchèrent de l'échelle métallique. La fillette se sentait épuisée, mais une joie infinie l'inondait. Quelle merveilleuse après-midi ! Moïra soupira d'aise et lui dit :
— C'était encore mieux que je ne le pensais Wendy ! Depuis le temps que je voulais faire la connaissance d'une humaine… je ne suis pas déçue !
Wendy rit.
— Humaine, plus vraiment, dit-elle en riant. Et elle regarda le bas de son corps. Surprise ! La belle queue de sirène aux écailles chatoyantes avait disparu et ses jambes avaient retrouvé leur aspect normal.
— Je ne m'en suis même pas aperçue, fit-elle, dépitée. C'est fini, alors ?
Moïra lui fit un nouveau clin d’œil.
— Disons que… ce n'est plus nécessaire, dit-elle avec un sourire. Mais il faut que je file ! Ça te dirait de recommencer la prochaine fois ?
Wendy acquiesça avec enthousiasme.
Moïra regarda alors la monitrice et pointa son doigt vers elle. Instantanément, le sang recommença à circuler dans les veines de la jeune femme et elle reprit sa conversation exactement là où elle l’avait interrompue.

Quand Wendy se retourna, elle était à nouveau seule dans le grand bassin.

Elle scrutait le fond de la piscine, guettant la silhouette ondoyante de Moïra, lorsqu'une voix autoritaire l'interrompit.
— Et alors, Wendy ? On rêve au lieu de faire ses longueurs ?
La monitrice, les bras croisés, se tenait juste au-dessus d'elle. C'est fou comme le temps est passé vite aujourd'hui ! pensait-t-elle intérieurement.
— Comme c'est bientôt l'heure, tu vas finir par une dernière longueur et tu sortiras. Je veux une brasse coulée, bien régulière, et tâche de ne pas mettre deux heures à traverser le bassin. Je t'attends de l'autre côt…

Elle resta stupéfaite, la bouche ouverte, sans avoir pu terminer sa phrase. Wendy venait de traverser la piscine comme une flèche, dans un style impeccable. Elle émergea au bout du couloir de nage, aussi ébahie que son entraîneuse. Elle regarda ses bras, ses pieds, puis éclata de rire.
— A la semaine prochaine, m'dame ! lança-t-elle en se dirigeant vers le vestiaire.

Les parents de Wendy ne comprirent jamais sa soudaine passion pour la piscine, ni pourquoi elle leur demanda de doubler la fréquence de ses leçons de natation.
Par la suite, Wendy grandit, bien sûr. Elle devint… « maîtresse-nageuse » ! Les enfants, et même les adultes adoraient ses leçons de natation. Le gardien de la piscine racontait qu'elle restait parfois nager, le soir, après la fermeture de la piscine. Il paraît même qu'on l'entendait rire aux éclats, toute seule dans le grand bassin...

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Illustration de Clémence Itssaga
Arielle Maidon

Arielle Maidon

Maîtresse d’école retraitée, à 55 ans je peux enfin me consacrer à ce que j’ai toujours aimé : écrire des histoires, pour les grands mais surtout pour les jeunes. Le reste du temps, j’anime des activités de lecture et j’élève des abeilles avec mon mari apiculteur !

Lire ses œuvres
Le p'tit plus de Bob

La petite sirène

Les sirènes n’ont pas toujours, ni partout, été des poissons. La représentation de la sirène mi-femme mi-poisson vient des pays scandinaves, mais en Grèce antique, les sirènes étaient des oiseaux ! Il arrive souvent que les mythologies parlent d’une même chose de façon différente. Les sirènes grecques, femmes oiseaux, séduisaient les marins grâce à leur chant : une fois ceux-ci envoûtés, elles pouvaient les dévorer !

Ulysse et les sirènes, vase

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