Short Edition

Le quatrième roi mage

Joëlle Brethes

Melchior, Gaspard et Balthazar n'étaient pas les seuls mages à avoir aperçu la lueur de l’étoile . Ni les seuls à avoir compris ce que son apparition signifiait, dans la nuit de ce jour qu'on n'allait pas tarder à appeler Noël. En prévision de cet événement, chacun d’eux avait préparé ce qu'il avait de plus précieux et en avait chargé sa monture de façon à être prêt à partir dès que l'étoile sacrée aurait donné le signal.

C'est ainsi qu'au premier scintillement de l'objet céleste, Gaspard avait quitté l'Inde sur son majestueux éléphant. Il tenait, serrée contre son cœur, la plus grosse de ses pépites d'or reposant sur un coussinet de velours pourpre, enfermée dans un coffret doré, incrusté de pierre précieuses.
Le chameau de Melchior s'était lui aussi mis en route, quittant la Perse avec son odorant encens.
Quant à Balthazar, son fier coursier était chargé de l'inestimable d'Arabie...

Le nom du dernier mage ne figure nulle part dans les écritures : trop commun, sans doute ; pas assez, et même pas du tout exotique ! On ne parle pas non plus du cadeau qu'il fit à l'enfant Jésus. Et pourtant !
Ce quatrième mage, donc, s'appelait François. Il habitait dans un petit village de l'actuelle Bourgogne. Non moins généreux que ses trois collègues – dont il ignorait d'ailleurs l'existence – il avait fait tisser, par les plus habiles ouvrières de sa région, des dizaines de mètres de dentelle d'une finesse inégalable. Et voici qu'au moment de préparer, comme les autres, son équipage, il avait été saisi d'un doute. Si les écritures disaient vrai, il allait vers un petit enfant reposant dans une étable au fond d’une simple mangeoire.. À quoi, dans ce cas, lui servirait cette étoffe délicate, certes magnifique, mais peu propre à réchauffer son petit corps tout froid ? Il réfléchit longtemps puis, abandonnant avec beaucoup de regret son cadeau somptueux, il rassembla tout un assortiment d’objets et de denrées mieux appropriés à la situation : des couvertures, des jouets de bois, et même, pensant à Joseph et à Marie, des vêtements chauds, des fromages, des confitures et des chandelles. Cette masse de marchandises étant volumineuse et pesante, le jeune homme renonça également au cheval fringant qu'il avait prévu pour voyager et trouva beaucoup plus pratique le bœuf d'un fermier du voisinage dont il acheta aussi la carriole.

Dès que l’astre Tsemech se fut levé, l'attelage de notre Bourguignon se mit pesamment en route.

La vie était rude pour tout le monde à cette époque-là ; beaucoup plus qu'elle ne l'est aujourd'hui, et le froid de l’hiver n’arrangeait rien. Après avoir couvert une centaine de kilomètres sans s'arrêter, coupant à travers champs ou empruntant des petites routes désertes, François aperçut une chaumière et décida d'y demander l'hospitalité pour se reposer quelques heures et se restaurer.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction (et sa tristesse) en y découvrant un couple de paysans misérables dont les sept enfants grelottaient serrés les uns contre les autres sur une paillasse près de la cheminée où brûlait un maigre feu. Dehors il neigeait, il faisait froid, et on s'excusa de ne pas le traiter avec plus d'égards : on avait tué et mangé la dernière chèvre quelques jours plus tôt et il n'y avait plus rien à se mettre sous la dent. Il pouvait en revanche se rapprocher des gosses et partager la chaleur. Dès qu'il ferait jour, le père sortirait voir si ses pièges avaient fonctionné et peut-être qu'avec un peu de chance...
François n'hésita pas une seconde ; il tira de sa carriole quelques couvertures, des vêtements chauds, des joujoux et des victuailles qu'il déposa sur la grande table de la cahute, à la grande joie des paysans. Il dormit quelques heures pour reconstituer ses forces, et repartit silencieusement, au milieu de la nuit, dans l'air glacial.

Tsemech semblait l'attendre dans le ciel.

— Tiens ! pensa François, on dirait qu'elle a grossi.

Alors qu'il traversait un petit bourg, le lendemain, il entendit des sanglots s'échapper d'une fenêtre. Intrigué il s'arrêta, toqua, se trouva devant une pauvre veuve incapable d'assurer la subsistance de ses six enfants, partagea de nouveau le contenu de la carriole, reprit sa route... et il en fut de même le surlendemain, le jour suivant, celui d'après...

Tsemech brillait de plus en plus au firmament.

— Oh oh ! disait François ! Je me rapproche du but !

Mais quand le jeune homme arriva non loin de la grotte, il réalisa qu’il n'avait plus rien à offrir à Jésus. Il avait semé sur son chemin les couvertures, les vêtements chauds, les joujoux, les confitures, les fromages et les . La carriole vide avait servi, l'avant-veille, alors que le froid était particulièrement mordant, à alimenter la cheminée d'une masure habitée par deux vieillards malades, et le bœuf avait, hier, rassasié un village où régnait une terrible famine.

Le jeune homme fut donc confus en apercevant, les autres mages descendre de leurs fières montures et tendre leurs riches offrandes vers la crèche où reposait Jésus.

Il hésita longtemps : devait-il repartir pour sa province sans même rendre hommage à l’enfant ? Pouvait-il s'approcher, quand même, alors qu'il arrivait les mains vides ?
François ne parvenait pas à se décider.
Il attendit longtemps.

Les coffrets contenant l'or, l'encens et la myrrhe reposaient au pied de la crèche où Jésus sommeillait. Les trois rois semblaient dormir eux aussi, ainsi que Marie et Joseph, appuyés contre la paroi de la grotte sombre.

— C'est le moment ou jamais, pensa François. Personne ne peut me voir et il me faut absolument aller saluer ce bébé ! Il s'avança donc...

Personne ne s'éveilla, en effet, lorsqu'il se pencha avec ferveur sur le berceau. Personne, sauf Jésus qui lui dédia un merveilleux sourire et tendit une menotte qu’il prit dans sa large main vide.

Après ce long voyage et les rencontres qui l'ont marqué, François ressent alors, en prenant la petite main de l'enfant, une douce chaleur et une grande paix l'envahir. Il ne regrette pas d'avoir distribué tous ses présents au cours de son voyage. Il est convaincu que c'est la meilleure part qu'il pouvait offrir.

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Illustration de Rimbow
Joëlle Brethes

Joëlle Brethes

Née à Paris en 1947 j'ai passé la majeure partie de ma vie outremer. De mes nombreux séjours ou voyages, j'ai rapporté les paysages et les héros de mes textes. À La Réunion où je réside maintenant, je suis l'une des fées de l'association Laféladi. On nous invite dans les écoles et les ...   [+]

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Un bon repère !

Lorsque le GPS n’existait pas, et qu’on n’avait pas de boussole pour se repérer, il suffisait de regarder les étoiles ! Les marins, par exemple, savaient se repérer en regardant le ciel, une fois la nuit tombée : l’étoile Polaire indique le Nord. C’est la seule étoile qui ne bouge jamais.
C’est un excellent repère. Toutes les autres étoiles tournent autour d’elle.

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