Short Edition

Le plus beau Noël de Lana

Vanina Noël

Des Noëls, on peut dire qu'elle en avait connu, Lana ! Combien, elle ne savait plus très bien. Mais quand elle y repensait, qu'elle essayait de les comparer, le plus beau de tous restait le premier, celui de sa naissance.

Car Lana était née une veille de Noël, à quelques heures de la grande fête. Par cette belle matinée, elle s'était réveillée dans un atelier scintillant de guirlandes et de papier d'or, au milieu de petits bonshommes au chapeau pointu qui chantaient tout en travaillant sans relâche. Et à quoi travaillaient-ils ? Eh bien ils confectionnaient d'autres Lana, des dizaines de Lana, qu'ils alignaient sur une étagère tout encombrée de bonbons et de chocolat.

Lana s'était frotté les yeux, avait lissé ses nattes de laine, admiré ses petits chaussons et sa jolie robe de coton et, ni une ni deux, elle s'était laissée tomber de l'étagère pour aller découvrir le vaste monde. Mais elle avait été stoppée net dans son élan, rattrapée par une grosse main, et elle avait entendu une tout aussi grosse voix lui dire gentiment, mais fermement :
— Où vas-tu, petite poupée ? Tu as de la chance d'être en chiffon, parce que sinon, tu te serais fait sacrément mal ! Tu m'as l'air bien pressée de t'enfuir ! Patience, petite ! Patience !

Et le gros bonhomme l'avait installée bien au chaud devant la cheminée, d'où elle avait contemplé les derniers préparatifs. Au dehors le vent soufflait avec violence, et de petits flocons blancs voletaient dans le ciel nuageux. Ce moment s'était gravé dans sa mémoire, dans sa petite tête de chiffon. Son premier souvenir d'hiver. Son premier hiver. Son premier souvenir.

Le soir venu, le gros bonhomme avait enfilé un manteau rouge, chaussé de grosses bottes, soulevé une énorme hotte, avant de se tourner vers elle :
— Tu viens ? C'est l'heure !

Lana avait sauté dans ses bras, et ils étaient sortis dans le vent glacé. Dehors, un attelage de rennes les attendait, et sitôt qu'ils avaient pris place dans le traîneau, celui-ci s'était envolé dans le ciel de décembre, en faisant tinter joyeusement de petites clochettes d'argent. Lana n'avait pas tout compris à ce qui se passait, mais elle s'était vite retrouvée dans une maison colorée, au pied d'un gros arbre qui sentait bon les bonbons pour la gorge.

Elle attendit toute la nuit, se demandant bien ce qui allait se passer. Au matin, deux petits pieds nus traversèrent la pièce en courant, deux petites mains saisirent brutalement Lana, et une toute petite voix de petite fille s'écria :
— Elle est "crop belle" !
Sa nouvelle vie venait de commencer.

Les années se suivirent, les Noëls se succédèrent, la petite Mélanie grandissait, Lana ne grandissait pas. Chaque jour elle s'émerveillait de se réveiller dans les bras de cette fillette aimante, qui la serrait contre son cœur, lui chantait des chansons, lui racontait ses malheurs. Lana, sans rien faire du tout, était la plus douée au monde pour consoler un chagrin, soulager un bobo, ou chasser un cauchemar.

Chaque année, à la même date, elle assistait, depuis les bras de Mélanie, à la découverte des nouveaux jouets qui attendaient au pied du grand sapin. Parfois elle y trouvait de nouveaux amis, parfois non. Le gros ours Teddy était arrivé deux ans après elle. Il était très gentil, mais qu'est-ce qu'il prenait comme place dans le lit ! Heureusement, Lana restait la préférée. Aucun ours, aucune poupée, aucun jouet n'était assez souple ni assez patient pour rester caché des heures durant dans le cartable de Mélanie. Aucun jouet, sauf Lana, qui accompagnait la petite fille partout : à l'école, chez Mamie, en vacances, au square, chez le docteur… une fois, elle l'avait même accompagnée à la piscine ! Mais maman avait crié, et Mélanie ne l'avait plus jamais emmenée.

Et puis une année, alors que ce n'était même pas Noël, un nouveau venu arriva dans la maison. Il était tout petit et criait très fort. Mélanie fit les présentations :
— Lana, je te présente Benjamin. C'est mon petit frère.

Benjamin, c'était comme un jouet, mais en moins marrant. Les premiers temps, encore, ça allait, il pleurait beaucoup mais ne savait pas se déplacer. Et puis il finit par apprendre, et la vie devint un enfer. Si par malheur il mettait la main sur Lana, elle se retrouvait vite couverte de bave, de purée, de compote, puis elle était tapée par terre, traînée dans la boue, mordillée, et ne s'en tirait jamais sans un petit raccommodage et un lavage à quarante degrés. Heureusement, Mélanie intervenait toujours avant qu'il ne soit trop tard. C'était l'enfer, mais… un enfer assez gentil quand même.

Avant les cinq ans de Benjamin, Lana avait survécu à cinq déchirures, trente-quatre lavages, quatorze kilos de purée de carottes et au moins deux cents litres de bave. Elle s'en était toujours tirée.

Mais un jour, pourtant, ce fut le drame. Un jour de réveillon comme elle les aimait, avec sa bonne odeur de pain d'épices, ses dessins de givre sur les fenêtres, ses couleurs brillantes dans le grand arbre et ses musiques qu'on dirait jouées par des anges. Lana était un peu mélancolique, car depuis quelque temps Mélanie avait changé. Elle faisait moins attention à elle, paraissait très occupée, et passait beaucoup de temps à aller et venir en parlant dans un petit appareil qu'elle tenait collé contre son oreille. Son aspect avait changé lui aussi, depuis qu'elle avait reçu, pour son anniversaire, une belle boîte de couleurs qu'elle s'étalait sur le visage. Elle était jolie ainsi, elle ressemblait presque à une poupée, mais cela effrayait un peu Lana car plus le temps passait, et moins elle reconnaissait son amie.

En cette veille de Noël, la poupée était assise sur le canapé, et attendait avec impatience le moment de découvrir ses prochains compagnons. Mais Benjamin, tellement excité par l'euphorie de la fête, l'attrapa, la jeta pour chahuter à l'autre bout de la pièce, sans que Mélanie réagisse. C'était comme si elle se fichait de voir Lana étendue au sol.

Enfin arriva l'heure des cadeaux. Benjamin reçut un horrible camion télécommandé avec lequel il s'empressa d'écraser Lana, toujours à terre, tandis que Mélanie s'émerveillait devant une espèce de boîte qui s'ouvrait en deux : un petit écran en haut, et en bas une sorte de table pleine de boutons, que Mélanie tapotait avec ses deux mains. Rien de bien intéressant. Pourtant la jeune fille paraissait captivée par cet étrange objet. Au point d'en oublier Lana, par terre au milieu du salon, seule, oubliée, et un peu décousue (et voilà la sixième déchirure !) par le camion de Benjamin.

Le lendemain, maman démonta le grand sapin, ramassa les papiers qui traînaient, et, par la même occasion, Lana, qu'elle jeta en haut d'un meuble en attendant de trouver où la mettre.

Mais elle ne dut jamais trouver. Car le temps passa, lentement, inexorablement, et Lana, oubliée sur le buffet du salon, devenait peu à peu prisonnière des toiles d'araignée et de la poussière qui s'accumulait en couches grises sur sa jolie robe qui ne ressemblait plus à rien. Elle passa là un nombre incalculable d'années, de siècles peut-être, et, bien que sa vue fût cachée par le rebord du meuble, elle sentait peu à peu que ses repères disparaissaient, et que plus rien n'était comme avant. Elle ne reconnaissait plus la voix de Benjamin, et n'entendait plus celle de Mélanie. Les parents semblaient se déplacer plus lentement, leurs pas devenaient traînants et lourds.

Mais une année, Lana parvint, au prix de nombreux efforts, à s'approcher du bord pour observer le gros bonhomme qui passait déposer toujours de nouveaux cadeaux.
— Vilain bonhomme, pensa-t-elle, voilà pourquoi tu nous fabriques ! Pour nous remplacer au Noël suivant et nous laisser pourrir seuls parmi les araignées !
Mais voilà qu'à trop s'approcher du vide, elle perdit l'équilibre et se retrouva étalée de tout son long au pied du grand sapin.
— Quel malheur, songea-t-elle, que va-t-on me faire si on me découvre ?
Au petit matin, c'est une famille entière qui envahit le salon à la première heure. Une jeune femme très belle, au bras d'un homme, et deux petits enfants qui couraient partout : un tout petit garçon et une petite fille. Derrière eux venaient un jeune homme très calme, suivi d'un couple âgé. Le regard du petit garçon se posa sur Lana.
— Oh, c'est dégoûtant ! cria le petit, en ramassant la poupée du bout des doigts et en la tendant à sa mère.
La jeune femme la prit entre ses deux mains avec un peu de dégoût, l'épousseta et la regarda droit dans les yeux.

Lana reconnut, sans aucune erreur possible, les yeux de Mélanie. Elle avait bien grandi, la petite fille de jadis, et elle était maman à son tour. Mais son regard de petite fille, elle l'avait gardé intact. Mélanie resta un moment silencieuse, puis il se passa quelque chose d'inattendu. Soudain, sans prévenir, les yeux de Mélanie, ces si beaux yeux d'éternelle petite fille, s'emplirent de larmes, et elle pleura, pleura, sans pouvoir s'arrêter, en serrant dans ses bras ce qu'il restait du petit corps tout chiffonné de Lana. Pourquoi pleurait-elle ? Émotion, tristesse ? Lana ne savait pas bien, mais il lui semblait que de très vieux souvenirs lui remontaient en mémoire et que ses petits yeux de laine commençaient à piquer eux aussi.

C'est alors qu'une petite fille tira doucement la main de sa maman pour voir la poupée et, ouvrant tout rond des yeux émerveillés, s'écria :
— Elle est "crop belle" ! Avant de serrer contre elle ce petit bout de chiffon qui avait été si seul, qui avait été si triste… et qui renaissait doucement…

À travers la fenêtre, le vent soufflait très fort, et le givre dessinait des motifs glacés sur les vitres. L'air sentait la cannelle et le pain d'épices, et il y avait autant de chaleur à l'intérieur que de froid au dehors. Lana se rappela le jour de sa naissance, il y avait si longtemps, un jour de Noël…

La petite fille avait adopté Lana dès le premier regard et, de ce jour, elles ne se quittèrent plus.

Des Noëls, on peut dire qu'elle en a connu, Lana ! Combien, elle ne sait plus très bien. Mais des comme celui-là…

_______

Illustration de Delphine Garcia
Vanina Noël

Vanina Noël

Je suis arrivée à l'écriture par tous les chemins : guides, carnets de voyage, chansons, romans, contes… Enfant, je voulais écrire pour les adultes. Aujourd'hui, à 38 ans, j'ai un peu plus d'ambition : j'écris pour les enfants. Peut-être parce que j'en ai quatre, ou peut-être ...   [+]

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Un buticulamicrophile collectionne les bouteilles miniatures,
Un molubdothérophile collectionne les taille-crayons,
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Rocher mauve, 62 ans · il y a
J'ai été saisie par l'émotion tout au long de cette très belle histoire, lue d'un trait.
répondre
Joëlle Brethes · il y a
J'aime toujours autant ce conte émouvant qui m'a de nouveau mis la larme à l’œil... Bravo, Vanina
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