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Le Père Noël est mon voisin

L'Allée des Étoiles est une toute petite voie. Elle ne compte qu'une demi-douzaine de maisons dont seule une moitié est habitée. C'est dans cette allée, au numéro 6, que Frédéric résidait avec sa famille depuis qu'il était né. La maison familiale était très agréable : spacieuse et accotée à une belle forêt. Elle était hélas loin du centre ville, loin des commerces, et mal desservie par les transports en commun. Les parents de Frédéric auraient bien aimé déménager mais les loyers étaient si chers ailleurs  !

Or, un matin de février, Frédéric s'était rendu compte que les volets de la maison du numéro 7, jusqu'alors inhabitée, étaient grands ouverts et qu'il y avait de la lumière partout. Puis il avait vu un monsieur aller et venir d'une pièce à l'autre en prenant des notes sur un calepin. Il était suivi d'une gigantesque bête blanche et rousse qui ne le lâchait pas d'une semelle. Inutile de dire que Frédéric s'était aplati sous la fenêtre pour se cacher quand le monsieur, beaucoup plus âgé que son papa, avait regardé de son côté.

Depuis ce jour, le petit garçon épiait ce voisin qui, très vite, avait installé des rideaux aux fenêtres de la maison. Il avait sans nul doute quelque chose à dissimuler car il sortait peu de chez lui et, surtout, il attendait souvent la nuit. C'était un "noctambule" pour emprunter une expression que ses parents employaient en riant.

"Noctambule"... Quel joli mot  ! Frédéric avait immédiatement demandé des explications à la maîtresse et il avait ainsi appris qu'un noctambule, ça vit la nuit. Comme le hibou ? Comme la chouette ? Comme les fantômes ? Comme... Comme... comme le Père Noël ? La maîtresse avait ri des comparaisons de Frédéric... Ses parents aussi quand on leur avait raconté les « bons mots » de leur fils.

Frédéric, lui, n'avait pas ri du tout ! C'était bien la dernière fois qu'il demandait quelque chose à la maîtresse. Il se débrouillerait désormais tout seul. Et s'il ne trouvait pas, eh bien, tant pis, il resterait ignorant !

Noctambule comme le Père Noël... Comme le Père Noël... Comme le PÈRE NOËL !

Mais bien sûr !...

Le monsieur avait une barbe blanche, comme le Père Noël.

Quand Frédéric le voyait partir le soir, il était emmitouflé dans une vaste veste vermillon et il portait un bonnet du même rouge bordé de fourrure blanche... Comme le Père Noël.

Pour protéger ses mains, il avait des moufles rouges... Comme le Père Noël.

Pour protéger ses pieds, il avait des bottes rouges... Comme le Père Noël.

Et il portait le plus souvent un grand sac rouge en travers de l'épaule... Comme le Père Noël !

C'était donc le PÈRE NOËL !

Frédéric avait d'ailleurs vu une montagne de jouets dans l'une des pièces, un jour où son intrigant voisin avait écarté les rideaux pour voir à quoi ressemblait le voyou qui passait dans l'allée en vociférant et en chantant des chansons pas convenables. Sans ce "bruyant poivrot" comme avait critiqué son papa, Frédéric n'aurait jamais eu la preuve que son voisin était le Père Noël. Un monsieur ayant chez lui plein de joujoux, un monsieur portant barbe blanche, veste rouge, moufles rouges, bottes rouges et grand sac rouge, ce ne pouvait être que le Père Noël, n'est-ce pas ?

L'hiver avait passé, puis le printemps, puis l'été... L'hiver revenait.

Avec le froid, la neige et... Noël. Frédéric avait gardé pour lui le secret de ce voisin mystérieux qui, au fur et à mesure que la saison avançait, se faisait de plus en plus rare. Il ne sortait plus. Même pas la nuit. Ou alors très tard. Car Frédéric le guettait jusqu'à tomber de sommeil. En vain.

L'imagination du garçonnet  : son Père Noël devait être occupé à faire des listes de cadeaux... des listes d'enfants... Il s'enfermait pour achever la fabrication des jouets... pour les emballer... pour faire des étiquettes... pour tracer son itinéraire...

Puis, vint le moment de passer commande au Père Noël.

Quand Frédéric était tout-petit-petit, c'était sa maman qui écrivait la liste. Et, à l'école, on la lui avait fait dessiner. Cette année, il avait recopié, avec beaucoup d'application, (en lettres bâtons !) le modèle donné par la maîtresse. Il était très fier du résultat, mais, au moment de mettre sa lettre dans la grande boîte, avec celles de ses camarades, une idée lumineuse lui était venue  : pourquoi ne pas aller voir lui-même le Père Noël pour lui dire de vive voix ce qu'il voulait ? Pourquoi ne choisirait-il pas directement ses cadeaux parmi les centaines qui étaient, de toute évidence, stockés dans les pièces de sa grande maison ?

Le 23 décembre au soir, Frédéric attendit donc que ses parents soient endormis. Il descendit sans bruit l'escalier, ouvrit avec précaution la porte, traversa la rue, et alla toquer chez son voisin.

Le vieillard qui vint lui ouvrir avait les yeux rouges et humides. Comme son papa quand il avait des problèmes avec ses lentilles. C'était décevant : un Père Noël qui porte des lentilles, ça manque de panache, et s'il voit mal, il risque de se tromper pendant sa distribution ! Heureusement, ça ne le concernerait pas, lui, Frédéric, puisqu'il venait chercher ses cadeaux lui-même. Il se faufila donc dans la grande pièce. Le chien somnolait près de la paire de bottes rouges qui séchait dans la cheminée où un bon feu brillait. Le sac rouge, pendu à un clou non loin de l'âtre, débordait de branchages secs.

— Tu es un petit coquin, toi ! fit le Père Noël d'un air sévère. Je ne me rappelle pas t'avoir invité à entrer.

— Ben... i' fait rudement froid dehors... Alors...

— Il fait, froid, certes... C'est pourquoi tu devrais être au chaud chez toi. Qu'est-ce que tu fais dehors, en pleine nuit, à une heure pareille ?

— Je suis venu chercher mes cadeaux.

— Tes cadeaux ? fit le vieillard estomaqué. Quels cadeaux ?

— Ben comme c'est toi, le Père Noël, j'ai pensé que tu pourrais me donner tout de suite...

Et Frédéric débita joyeusement sa liste. Le vieillard partit d'un grand éclat de rire :

— Mais qu'est-ce qui te fait dire que je suis le Père Noël  ?

Frédéric hésita et jeta un coup d’œil désemparé vers le grand sac rouge qui, contrairement à ses prévisions, servait en effet à tout autre chose qu'à transporter des jouets.

— Sais-tu, jeune homme, fit malicieusement le monsieur en désignant l'animal somnolant devant le foyer, qu'un Père Noël ça possède un renne pour tirer son traîneau ? Et pas un chien !

— Alors là ! fit Frédéric avec aplomb, c'est pas vrai ! D'abord y'a des chiens de traîneau ! Et puis celui-là, je suis sûr qu'il est aussi fort qu'un renne.

Le vieillard sourit mais son regard s'embua de nouveau. Ce gosse ressemblait tant au fils chéri qui avait disparu de sa vie des décennies plus tôt. Il y eut un long silence.

— Je ne suis pas le Père Noël, fit enfin le vieillard après s'être raclé la gorge.

— Mais... j'ai vu plein de joujoux là-haut, protesta Frédéric.

— Ce sont ceux de mon petit garçon quand il avait ton âge... J'ai tout gardé.

— Mais... ta veste rouge, tes bottes, tes moufles... s'entêtait Frédéric.

— C'est un simple déguisement. J'ai fait le Père Noël dans un grand magasin pendant des années : j'aimais la joie des enfants quand ils grimpaient sur mes genoux pour se faire photographier avec moi. Ça me rappelait... Bref, je l'ai gardé.

— Oh ! fit Frédéric d'une voix tremblotante... Alors, je n'aurai pas de cadeaux cette année ? Je n'ai pas envoyé ma lettre : je croyais...

Le vieillard considérait en silence le petit garçon en larmes. Pourquoi lui avoir ôté ses illusions ? C'est si beau, l'espoir, la joie dans un regard de gosse ; c'est si triste d'y voir peser un gros chagrin. Il réfléchit un moment puis :

— Ne t'en fais pas ! En effet, je ne suis pas le Père Noël. Mais je le connais bien. Je lui transmettrai ta commande. Et il t'apportera tes cadeaux...

Le surlendemain, Frédéric trouva plein de grosses boîtes colorées devant sa maison. Son voisin ne lui avait pas menti. Le vrai Père Noël avait bien reçu sa liste et lui avait apporté tout ce qu'il avait demandé. Tout excité, il raconta sa rencontre à ses parents... qui lui proposèrent d'inviter son nouvel ami pour un bon repas de fête  !

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Illustration de Rimbow

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Image de Joëlle Brethes

Joëlle Brethes

Née à Paris en 1947 j'ai passé la majeure partie de ma vie outremer. De mes nombreux séjours ou voyages, j'ai rapporté les paysages et les héros de mes textes. À La Réunion où je réside maintenant, je suis l'une des fées de l'association Laféladi. On nous invite dans les écoles et les ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Le voisin de Frédéric n’est pas le seul à être éveillé la nuit.
La chauve-souris, par exemple, ne se réveille qu’une fois la nuit tombée. Pour se déplacer malgré l’obscurité, elle a une technique bien spéciale : elle crie !
Le son se propage et se heurte aux différents objets qui l’entourent… L’écho revient jusqu’aux oreilles de la chauve-souris, elle comprend alors qu’un obstacle est face à elle et change de direction !

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