Short Edition
Le Noël des pirates

Le Noël des pirates

La Buse écuma l'océan Indien pendant des années. Au cours de l'un de ses derniers raids, il fit main basse sur La Vierge du Cap, riche vaisseau portugais, qu'il rénova et rebaptisa Le Victorieux. C'est à bord de ce bateau qu'il décida de se faire oublier en fuyant là où il savait qu'on ne penserait pas à le chercher : vers le Grand Nord. Il fit escale sur la banquise.

J'ignore où il se terra exactement pendant de longs mois. Je sais seulement qu'il y faisait extrêmement froid et que l'équipage habitué à des températures beaucoup plus clémentes manifesta bruyamment sa désapprobation. Notre capitaine pirate n'eut d'autre solution que de décapiter la mutinerie, au propre comme au figuré, en éliminant Ladilafé, gros fripon obtus et bavard, toujours prompt à colporter des ragots propres à faire s’abattre des montagnes. Toléré jusqu'alors pour sa force physique surhumaine bien pratique en cas de coup dur, Ladilafé n'était dorénavant plus si utile et il n'était plus nécessaire de le ménager.

La sérénité revint donc parmi l'équipage où chacun essaya dès lors de conserver sa bonne humeur tout en claquant des dents, ce qui n'est pas facile !

Un jour, en quête d'une pitance de plus en plus rare, nos pirates trouvèrent... un œuf. Un œuf blanc reposant sur un fouillis de plumes noires et blanches, un gros et bel œuf que Beloeil, le plus jeune des marins rapporta fièrement à son chef.

Quelle ne fut pas la surprise de tous en voyant La Buse se plonger dans la contemplation de l’œuf, et se mettre à marmonner comme pour lui même :

Beloeil âgé de dix-huit ans
Trouve un jour un gros œuf tout blanc
D'où sortira, avec le temps
C'est sûr, un pingouin noir et blanc.

Et de ce pingouin noir et blanc
Sortira un autre œuf tout blanc
D'où sortira fatalement
Un autre qui en f'ra autant.

Cela durera très longtemps
Si l'on n'fait pas d'om'lette avant.

Vous aurez tous remarqué bien sûr qu'un n'a pas hésité à s'approprier ce schéma poétique pour en faire une comptine que vous avez peut-être apprise en classe. C'est ce qu'on appelle un . Mais La Buse est mort, pendu haut et court avant d'avoir assuré une progéniture susceptible de protester...

Revenons à notre pirate-poète, contemplant l’œuf rapporté par Beloeil.
— Ventre saint gris ! s'écria-t-il soudain. Nous ne ferons pas l'erreur de faire cuire, à la légère, un œuf qui nous promet une de rôtis et d'omelettes futures. On se serre la ceinture d'un cran, les enfants, et on continue à se restreindre vaillamment.

Les pirates étaient déçus d'avoir à renoncer à ce bel œuf, mais le raisonnement de leur capitaine, assurément plus intelligent qu'eux – puisque c'était le chef ! – tenait la route. Sans compter qu'un œuf pour huit, ça ne faisait pas lourd. Il se remirent en quête de nourriture et attrapèrent finalement un couple de phoques bien gras.
— Tiens ! fit un jour Jesaistout, le seul (avec son capitaine) à savoir lire et écrire correctement. Demain, c'est Noël...
— Qu'est-ce que tu veux que ça nous fiche ! bougonna Sabrensang. Où veux tu que nous dénichions un sapin sur cette satanée étendue d'eau solide et glaciale ?

Les autres opinèrent tristement. Devant, derrière, dessous et au-dessus d'eux, tout était blanc. Blanc mat ou luisant, blanc plus blanc que le blanc des draps frais et rugueux dans lesquels ils dormaient entre deux courses en mer...
Et tout était plat ; rien qui n'arrêtât le regard à des kilomètres à la ronde, si ce n'est leur bateau, comme une mouche dans une tasse de lait. Déprimant ! Rien à voir avec les neiges de l'ancien temps !
Ah ! L'ancien temps ! Le bon vieux temps pour tous ces bretons que la soif du profit et le goût de l'aventure avaient catapultés dans l'océan Indien à la suite de La Buse... Les Noëls de leur enfance étaient certes blancs, mais ce n'était pas de ce blanc glacial et figé. C'étaient des Noëls blancs émaillés de chants et de ripailles... La neige tombait, fine, légère... Ils en attrapaient des flocons du bout de la langue...
Tous ces grands benêts se mirent à pleurer comme des veaux en versant des larmes de crocodile...

Seul Beloeil souriait car une idée venait de lui traverser l'esprit. Il partit aussitôt la soumettre à La Buse qui lui donna son accord... et un coin du bateau.

Le lendemain soir, alors que l'équipage, morose, emmitouflé dans les manteaux d'hermine de leur dernier butin jouaient aux cartes dans la cambuse glacée, un air de flûte leur parvint aux oreilles. Comme les rats de la célèbre chronique de Hamelin, les marins se dirigèrent tous, à la queue leu leu, vers la source sonore. Ils arrivèrent devant un arbre de Noël fait de fils de fer entremêlés. Il était orné de bagues, de colliers, de bracelets et autres bijoux tirés des coffres de La Buse, et il étincelait à la lumière des chandelles allumées un peu partout.

Au pied de cet arbre improvisé, Beloeil avait installé une crèche à sa façon : les deux vagues silhouettes de fil de fer revêtues d'étoffes colorées se trouvaient de part et d'autre d'une corbeille garnie de chiffons dans laquelle reposait...
— Sacrilège ! fit Fauxcul... en pointant l’œuf d'un index rageur.
Il se signa sous les quolibets de ses compagnons hilares.

La Buse lui ordonna de se taire et il fit apporter le dernier tonnelet de rhum tandis que Beloeil très fier, déposait devant ses compagnons une bassine contenant des morceaux de porc dessalé. Les derniers. C'est tout ce qui restait des denrées embarquées plusieurs mois plus tôt, et que La Buse gardait pour une grande occasion... ou une dernière extrémité.

Le festin commença. Les rires et les chants emportés par un vent froid et furieux se répandirent sur la banquise à des kilomètres de là, plongeant ours et phoques dans la plus grande des perplexités.

Soudain, l'horloge fétiche de Jesaistout sonna :
— Une heure, deux heures, trois heures..., chantait l'équipage en chœur. Même Fauxcul s'était joint aux autres avec enthousiasme.
Au moment où le douzième coup s'éteignait, un léger craquement attira l'attention des marins sur la crèche. L’œuf était en train de se fendre...
— Miracle ! s'exclama Brasdefer.
— Sacrilège ! hurla de nouveau Fauxcul qui avait retrouvé sa hargne.

Insensible à l'émerveillement de l'un et à l'indignation de l'autre, un adorable petit pingouin encore coiffé d'une calotte de coquille émergea timidement et considéra tous ces humains penchés vers lui avec curiosité.
— C'est gros comment, un pingouin adulte s'enquit Groslard qui trouvait le nouveau venu bien gringalet.
— Ça a quel goût un pingouin ? demanda à son tour Dentdefer.

Et chacun de donner son avis sur la saveur et la tendreté de l'animal qui roulait des yeux effarés tandis que les gros doigts de ces faux rois mages le tâtaient avec gourmandise.

Au moment de l'extinction des feux, Beloeil jeta un regard désespéré vers La Buse qui se contenta de hocher la tête avant de tourner les talons.
Fort de cet accord muet, Beloeil attendit que les ronflements sonores de ses compagnons lui annoncent qu'il avait le champ libre. Il s'emmitoufla et sortit alors en emportant le petit pingouin. Forme sombre sur la banquise toute blanche sous les épais flocons immaculés qui tombaient du ciel, il s'éloigna dans la nuit piquetée d'étoiles...

Voilà ! Mon histoire est terminée.
Ne me demandez pas ce que sont devenus Beloeil et son protégé. Je me pose souvent la question.
Peut-être ont ils été adoptés par une famille d'Inuits ?
Ou par un groupe de pingouins ?
Il faudra que j'aille voir un jour... Et dès que je le saurai, c'est promis, je vous le dirai !

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Illustration de Pablo Vasquez
zagatub
Joëlle Brethes

Joëlle Brethes

Née à Paris en 1947 j'ai passé la majeure partie de ma vie outremer. De mes nombreux séjours ou voyages, j'ai rapporté les paysages et les héros de mes textes. À La Réunion où je réside maintenant, je suis l'une des fées de l'association Laféladi. On nous invite dans les écoles et les ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Pourquoi les pirates avaient-il un œil bandé ?

Le bandage à l’œil leur permettait de mieux s’adapter aux changements de lumière : en descendant dans les cales des bateaux, très sombres, il leur suffisait d’enlever leur bandage, leur œil était déjà habitué au noir !
Quand tu entres dans une pièce sombre, tu dois attendre un petit moment avant de mieux voir ; eux, grâce à cette astuce, voyaient bien tout de suite !

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