Short Edition

Le mystérieux pouvoir de Steppe

Gérard Sogliano

— Vous n'allez quand même pas passer tout l'après-midi enfermées !

Maman vient d'ouvrir la porte de la chambre-dortoir. Les trois sœurs, assises chacune sur son lit, pianotent sur leurs consoles de jeu, indifférentes à la cacophonie des petites musiques diffusées par leurs appareils.
— Si encore vous jouiez ensemble au même jeu, poursuit maman...

Puis, s'adressant à Grand-père qui arrive à son tour :
— Il fait un temps superbe et elles sont là, les yeux rivés sur leurs écrans, lui dit-elle.
— Attend ! Tu vas voir, je vais arranger ça... Qui vient sortir Steppe avec moi ?
— Eh ho les filles, répète Grand-père en claquant cette fois dans ses mains, qui vient sortir Steppe avec moi ?
— On arrive Grand-père ! répond Camille.
— On va où ? ajoute Emma.
— Je pourrai tenir Steppe ? demande Louise.

Oubliés les jeux vidéo.
"Sortir Steppe", ces deux mots sont vraiment magiques. Ni les jumelles, ni la petite Louise n'y résistent.

Steppe, c'est la chienne de Grand-père, un . Mais c'est aussi leur grande copine.

— Que diriez-vous d'une promenade jusque dans les bois ? Ça vous tente ?

En entendant le mot promenade, Steppe se met à tourner autour de Grand-père en remuant la queue. Elle le fixe de ce regard étrange que lui donnent ses yeux .

— C'est drôle, elle a les yeux qui ne sont pas de la même couleur, s'étaient étonnées les trois filles dans un bel ensemble lorsque Grand-père leur avait présenté Steppe pour la première fois.

Il était allé la chercher trois ans plus tôt dans un refuge où son ancien maître l'avait abandonnée. Il l'aimait pourtant bien, lui avait-on dit. Mais il avait dû déménager dans un appartement très petit et il ne pouvait donc plus la garder.

Steppe, alors âgée de près de deux ans, s'était tout de suite habituée à la maison de Grand-père. Il faut dire que c'est une très grande , tapie au bord du plateau. En face, s'étend une prairie immense où, dès le printemps, on parque les brebis. Grand-père, aidé du berger avec qui il est ami, a enseigné à Steppe à les rassembler. Cela n'a pas été facile, raconte-t-il non sans fierté.
Au-delà de la prairie une forêt de descend en pente douce jusqu'à la rivière, au fond de la vallée.

— On pourra cueillir des jonquilles Grand-père ?
— Bien sûr. J'en ai vu ces jours derniers, elles commencent à éclore.

Les trois filles sont prêtes en un clin d’œil et voilà la petite troupe en route.

Sur le chemin qui longe le parc, Steppe avance, la tête baissée. Elle regarde de côté les brebis qui broutent paisiblement sur l'herbage. L'une lève la tête à leur passage et, apercevant la chienne, elle lance un bêlement bref qui alerte le troupeau.


— Regardez, dit Grand-père. Et surtout ne bougez plus !

Steppe s'est glissée sous la clôture. Elle avance à présent au ralenti, presque en rampant. Elle ressemble à un gros chat quand il s'approche de sa proie après l'avoir longuement guettée.
Elle s'immobilise à quelques mètres des brebis et se met à les regarder fixement.

— Elle ne va pas les mordre ? chuchote Emma.
— Il y en a beaucoup des moutons. Ils ne vont pas l'attaquer ? demande Louise inquiète.
— Chut, répond Grand-père. Regardez bien …

Les brebis se sont figées à leur tour, avant de se mettre en branle pour se rassembler les unes contre les autres, en un troupeau compact.

Grand-père siffle la chienne qui revient s'asseoir à son pied, le nez dressé cette fois, comme pour lui demander s'il est content d'elle. Il lui flatte le haut du crâne d’une main chaleureuse.
— C'est bien, lui dit-il. Tu es une bonne chienne. Allez, va ma belle !

Steppe s'éloigne alors en zigzagant sur le chemin, la truffe rivée au sol, suivant une piste qu'elle seule parvient à percevoir.

— Vous avez vu les filles ? Elle a rassemblé les brebis sans avoir besoin de les toucher. Il a suffi qu'elle les regarde.

— Elle les a hypnotisées, lance Camille très . La maîtresse nous a dit à l'école qu'il y a des gens qui peuvent nous endormir rien qu'en nous regardant et que ça s'appelle hypnotiser.
— Et puis ils peuvent aussi nous faire faire des choses pendant qu'on est hypnotisé, ajoute Emma.
— Mais, ils ne dormaient pas les moutons ! dit Louise en se tournant vers Grand-père.
— Tu as raison, hypnotiser ce n'est pas vraiment endormir comme quand on est dans son lit. Mais c'est presque pareil. Allez, on y va les filles…
Mais, qu'est-ce que tu fais ma Louloute ?

Louise s'est accroupie dans l'herbe, face au chien qui vient de rejoindre le groupe. Elle le fixe en silence, la bouche entrouverte, le bout de sa langue dépassant du trou laissé par deux de ses dents de lait qui sont tombées la semaine passée.

— Ben, j'hypnopise Steppe, explique-t-elle, sérieuse comme un pape.
— Pas hypnoPise. HypnoTise ! la reprend Camille.

Mais déjà, Steppe a poussé la petite du museau en lui donnant un coup de langue au passage. Bousculée, Louise se met à rire aux éclats.

— Moi aussi je veux essayer !
— Non c'est moi, s'écrient les deux jumelles qui arrivent dans un beau désordre.

— Hé ! Vous n'allez tout de même pas vous battre, gronde Grand-père. Laissez donc Steppe un peu tranquille et en route !

La chienne va et vient. Elle veille sur le petit groupe comme s'il s'agissait de son troupeau. Elle va chercher Camille qui s'est arrêtée un instant pour remonter ses chaussettes dans ses bottes. Elle rattrape ensuite Emma qui est partie devant en courant et fait des moulinets avec une baguette de bois qu'elle vient de ramasser.
A chaque fois, ce sont des éclats de rire.

— On n’est pas des brebis Steppe ! lui crient les jumelles.
— Bêêê, leur lance Louise.

— Le border-collie est l'un des meilleurs chiens de berger au monde, leur explique Grand-père. Il y a longtemps, quand votre maman n'était pas encore née, je visitais un village magnifique, dans le département de la Meuse où nous habitions alors ...


— Grand-père…
— Attend Louise, écoute… Il y avait une foire sur la place, reprend-il, et on y montrait le travail des chiens de berger. J'y ai vu un border, presque de la même couleur que Steppe, qui réussissait à rassembler des poules … Vous vous rendez compte ? Des poules ! Un troupeau de poules !

Grand-père en avait encore l'air incrédule.
— Il y en avait beaucoup des poules ? demande Emma.

— Grand-père ! reprend Louise d'une voix pleurnicharde cette fois.
— Dis, Grand-père, la coupe Camille.

— Attend Camille. Qu’est-ce que tu veux ma Louisette ?
— Je me suis fait un petit peu mal aux jambes quand le chien m'a poussée tout à l'heure.
— Ça te prend tout d'un coup, se moque Grand-père. Tu n’en aurais pas plutôt assez de marcher ? Et tu voudrais monter sur mes épaules !

Il saisit Louise sous les bras et, d’un geste leste, la soulève jusqu’à ses épaules avant de reprendre sa marche.

— Tu commences à faire un bon petit poids, lui dit-il en la taquinant.

Le chemin longe à présent une épaisse haie d'épineux à l'aspect sauvage. Les filles se souviennent y avoir cueilli des noisettes l'automne précédent, sur les branches de noisetier perdues au milieu des aubépines et des prunelliers.
Sans les fruits, elles sont incapables de les distinguer. Mais avant que Grand-père puisse leur expliquer les différences de feuillage, Louise s’écrie :

— Il y a quelque chose qui bouge près de la forêt là-bas, explique-t-elle toute excitée.

Juchée sur les épaules de Grand-père, elle est la seule à voir de l'autre côté de la haie où, après un parc qui s'étend tout en longueur, commence la forêt.

— On dirait une bête qui danse, ajoute-t-elle.

— Il y a un passage dans la haie un peu plus loin, répond Grand-père. Allons voir ce que c'est, mais vous restez bien à côté de moi les filles.

Il a repris Steppe au pied. Les trois sœurs sont un peu inquiètes et se taisent jusqu'à ce que l'on arrive au passage. La petite troupe s'engage à la queue leu leu dans une trouée étroite au milieu des buissons d'aubépine.

Le spectacle qui les attend n’est pas banal.
« La bête qui danse » est un jeune qui se débat nerveusement. Un des fils de la clôture du parc s’est entortillé autour de ses bois.
Le chevreuil saute et tourne sur lui-même avant de retomber, retenu par le fil qui l'emprisonne.
Il recommence et recommence encore, inlassablement. Mais à chaque fois le fil s'entortille davantage.
Quelques piquets de la clôture ont fini par s'arracher du sol et accompagnent les soubresauts de la pauvre bête en une danse cahotante.

En voyant arriver le groupe, il redouble d'efforts mais finit par s'écrouler, épuisé. Il les guette alors du coin de l’œil en haletant bruyamment.

— C'est une chance qu'il ne se soit pas étranglé. Il va falloir le dégager, dit Grand-père d'un ton grave. Attendez-moi ici, je vais essayer de l'approcher.

Il lance fermement à Steppe un « Assis ! Pas bouger ! » et se met à avancer lentement.

D'une voix douce, il murmure quelques mots qu'il répète en boucle pour tenter d'apaiser le jeune chevreuil.

— Doucement, doucement. N'aie pas peur, je vais te dégager.

Mais il a beau faire, l'animal, apeuré, se relève et lance ses sabots en tous sens. Grand-père n'a pas d'autre choix que faire demi-tour.

— Je ne sais pas bien comment m'y prendre, dit-il aux filles en les rejoignant. Il faudrait que quelqu'un le tienne pendant que je le libère du fil qui l'emprisonne.

— On veut bien t'aider Grand-père ! proposent aussitôt Camille et Emma.

Elles ont un peu peur mais elles ne veulent pas le montrer. Et puis, sauver un chevreuil ! Quand elles raconteront ça à la maîtresse et aux copains de l'école… Surtout que certains n’en ont sûrement jamais vu ! En ville, les chevreuils ça ne court pas les rues...

— Vous êtes adorables, leur répond Grand-père. Mais c'est bien trop dangereux. Ses coups de pattes pourraient vous blesser. Il vaut mieux que je revienne avec le berger en espérant que la pauvre bête tienne le coup jusque-là.

— Grand-père, Grand-père, Steppe n'a qu'à l'hypnotiser, suggère Louise qui s'était tue jusqu'alors.

— C'est vrai ! reprennent les jumelles. Elle pourrait l'hypnotiser !

Grand-père est pensif tout à coup. Puis il sourit à cette idée qui paraît finalement le séduire.


— Pourquoi ne pas essayer après tout ? marmonne-t-il. Je n'ai jamais entendu dire que ce soit possible, mais calmer un jeune chevreuil épuisé ne doit pas être plus difficile que rassembler des poules.

— Viens au pied Steppe ! appelle-t-il gentiment.

La chienne règle son pas sur celui de Grand-père. Ils avancent très doucement en direction du brocard qui les observe en soufflant. Il tente de se relever, mais il retombe presque aussitôt et se met à agiter les pattes comme s'il pédalait.

Ils sont tout près à présent et Steppe, sur un claquement de doigt, se couche en sphinx à quelques mètres du chevreuil que lui désigne Grand-père.

Les yeux vairons de la chienne croisent le regard affolé du jeune brocard et le fixent.
Steppe ne bouge plus. On dirait une statue.
Et c’est alors que le miracle se produit.
Progressivement, le chevreuil se détend, jusqu'à se laisser aller totalement sur le flanc.

Grand-père s'approche alors très doucement de lui. Il a sorti un couteau de sa poche. Ce couteau-là, les filles le connaissent bien. C'est celui avec lequel il a gravé leur nom sur l'écorce de leurs bâtons de marche. Grand-père l'appelle sa " boîte à outils ".

Avec des gestes très lents, il dénoue le fil entortillé autour des bois du chevreuil qui souffle doucement à présent mais ne se débat plus. Les trois sœurs le voient forcer pour trancher un nœud sans doute plus difficile, puis un autre. Il manie son couteau avec précaution pour ne pas blesser l’animal.

Il se relève enfin et s'éloigne à reculons jusqu’à la chienne qu’il reprend « au pied ». L’intervention n’a pas duré plus de deux minutes.

Le jeune brocard se redresse alors, encore un peu craintif.
Il reste debout, immobile un instant, à les regarder. Il recule enfin de quelques pas, en baissant le cou, comme si ses bois étaient toujours emprisonnés. Il trébuche et tombe sur les genoux, se relève à nouveau et bondit soudain vers la lisière de la forêt.

On aperçoit encore un dernier instant la tache de poils blancs en forme de gros haricot qui s'étale sous sa queue. Puis plus rien. Il a disparu dans les taillis.

— Bon, dit Grand-père avec un sourire radieux. Il n’a pas l’air blessé et je suis certain qu’il fera attention aux clôtures la prochaine fois.
En tout cas, bravo les filles ! Vous avez eu une très bonne idée et ce chevreuil vous doit sans doute la vie.

— C'est Steppe qui a tout fait, répondent-elles en chœur.

— Disons que ça a été un travail d'équipe. On est toujours bien plus intelligent à plusieurs !
Demain, je viendrai avec le berger pour réparer les dégâts. La clôture est endommagée à plusieurs endroits.

Puis il conclut :

— Si on y allait enfin cueillir ce bouquet de jonquilles que vous avez promis à votre maman !
— D'accord, mais alors on va le cueillir dans le bois, répondent les jumelles.
— Oui, comme ça on reverra peut-être le chevreuil, ajoute Louise. En plus, il ne nous a même pas dit merci !

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Illustration de Loric Guarriguenc
Gérard Sogliano

Gérard Sogliano

Je m’appelle Gérard Sogliano et je suis né en 1951… Quand j’étais petit, le monde était un peu différent. Il n’y avait pas la télévision par exemple. J’ai longtemps travaillé dans l’enseignement. Aujourd’hui, je suis surtout l’heureux grand-père de trois petites filles qui ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Vos paupières sont lourdes...

L’hypnose est une technique parfois utilisée par les médecins pour permettre à des personnes de se souvenir de certaines choses ou de lutter contre la douleur…
Sais-tu que tu peux être, toi aussi, dans un état hypnotique plusieurs fois par jour ? Lorsque tu regardes les paysages qui défilent en voiture, par exemple, ou que tu lis un livre qui te passionnes ! C’est-à-dire à chaque fois que ton esprit quitte la réalité mais que ton corps est toujours là, présent et éveillé.

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