Short Edition
Le Loup, la clairière et le sablier

Le Loup, la clairière et le sablier

Un hurlement. C’est un long hurlement plaintif qui m’a réveillée en sursaut. Je le sais parce qu’il vient de retentir à nouveau, plus proche, plus puissant, plus menaçant.

J’ai peur, j’essaie de rester figée comme une statue. J’ai froid et j’ai envie d’entourer mon corps de mes bras mais je me retiens. Surtout, ne pas bouger.

Nouveau hurlement.

Je n’ai toujours pas ouvert les yeux. Je ne sais ni où je suis, ni comment je suis arrivée là. Une seule chose est sûre : cet endroit est malveillant. Je ne sais pas pourquoi j’en suis aussi certaine. C’est peut-être l’humidité qui s’infiltre dans mes vêtements. Ou bien peut-être la terre glacée, plus dure que de la roche, qui fait mal à mon dos fatigué. Cela pourrait être également le sifflement du vent dans les branches des arbres qui craquent sinistrement autour de moi. Je ne sais pas… Je ne sais rien.

De nouveau ce hurlement. Mais curieusement, alors que cette bête me terrifiait quelques instants plus tôt, sa présence me rassure. Un être vivant habite ce lieu, qui devient moins hostile.

Je tente de mieux réfléchir malgré la peur qui paralyse mes pensées. Où suis-je ?

Aucune lumière ne traverse mes paupières et je pourrais penser que je suis simplement tombée de mon lit au milieu de la nuit.

Mais non. Ce n’est pas cela. Cela ne colle pas.

En plus du fait qu’un froid pinçant tente toujours de me dépecer méthodiquement – chose impossible si j’étais dans ma chambre – une forte odeur attaque mes narines.
Aurais-je eu de nouveau un accès de somnambulisme ?

Le loup s’est tu. Avec un peu de concentration, je peux entendre le murmure d’un ruisseau en contrebas.

Plus les secondes passent et plus je suis persuadée que je suis dans une forêt.

J’ouvre brusquement les paupières.

Allongée sur le dos, je vois, loin au-dessus de moi, les ramures d’arbres noirs et longilignes. Ils sont immenses, menaçants et obscurcissent le ciel étoilé qui m’aurait pourtant rassurée.

La nuit est épaisse, moite, et colle à la peau.

Je dévie doucement le regard, comme sonnée, puis tourne la tête. Mon cou craque, j’ai l’impression que mes articulations n’ont pas bougé depuis une éternité.

L’état de mon corps n’est pas normal. Mon n’est pas normale. Ce lieu n’est pas normal. Rien n’est normal ici. La colère et l’incompréhension sont de plus en plus présentes en moi.

Je me redresse péniblement. J’ai des vertiges. Je tente ensuite de me lever en prenant appui sur le sol.

De petites feuilles mortes se détachent de mon corps et virevoltent. Mes jambes tremblent, puis reprennent peu à peu de l’assurance.

Je fais bouger mes muscles endormis, mes articulations raidies. Puis je regarde autour de moi.
Personne. Il n’y a personne et d’ailleurs, il n’y a rien qui pourrait faire penser que quelqu’un est un jour passé ici.
Je suis dans une clairière envahie par le silence et dans laquelle ne subsistent que quelques maigres buissons. Tout semble mort autour de moi, comme si quelque chose de maléfique empêchait la vie de s’installer.
Les arbres, dont je voyais la cime alors que j’étais allongée, forment un cercle parfait dont je suis le centre. Ils sont si épais et si proches les uns des autres qu’il paraît presque impossible de sortir de cette enceinte.

J’effectue un tour complet sur moi-même. Impensable que je sois arrivée là par somnambulisme, la forêt semble s’étendre à l’infini dans toutes les directions. D’ailleurs, je n’ai jamais entendu parler d’un tel endroit dans ma région.

L’impatience, le stress et la peur combinés au froid finissent de me réveiller. Je ne sais toujours pas comment je suis arrivée ici, mais je ne peux pas rester campée là sur mes maigres jambes plus longtemps.

Serrant mes bras autour de mon corps, j’avance d’un pas traînant vers l’un des arbres sombres. Malgré mon état de fatigue, il ne me faut qu’un instant pour parcourir les quelques mètres qui me séparent du tronc. Je pose lentement la main sur l’écorce, la peur me noue la gorge.
L’écorce est rêche mais curieusement tiède. Je caresse la surface rugueuse et, d’un geste hésitant, suis la limite que semble former la forêt autour de moi.

Je retire brusquement ma main. Toute à mes pensées, je n’avais pas compris que la barrière était bien réelle… et qu’elle me brûlait littéralement la paume !

Choquée, épuisée par l’étrangeté des lieux et le manque de repères, j’attrape un tas de feuilles mortes et les jette vers le sous-bois. Elles passent la barrière comme si elle n’existait pas et se posent tout naturellement sur le sol.

Je pleure de frustration et d’incompréhension. D’un pas décidé, toute courbature effacée par la rage, je me jette vers le passage entre les deux arbres… pour me retrouver repoussée aussi sec vers le centre de la clairière.
Aussi absurde que cela puisse paraître, cela ne peut être que l’effet d’un obscur maléfice !

Sans réfléchir, je me retourne et cours à l’opposé de la clairière.

Je passerai. Peu importe ce qu’il m’en coûtera, je n’accepterai pas de mourir ici si bêtement !

Peut-être est-ce l’effet de ma volonté, peut-être autre chose. Je ne veux pas le savoir. Le plus important est que je sois parvenue à dépasser la barrière et qu’à présent, je cours à perdre haleine. Je veux mettre le plus de distance possible entre moi et cette clairière maléfique.
Le terrain est en pente douce et en une poignée de secondes, j’atteins le ruisseau que j’entendais couler plus tôt.

Je m’accroupis au bord de son lit de boue et bois dans le creux de mes mains. Je n’avais même pas remarqué que j’avais si soif.

Que faire à présent ?

Je me relève lentement et tente de calmer mon cœur apeuré et essoufflé.

Je décide de suivre le ruisseau. Il me mènera bien quelque part et je suis ainsi certaine de ne pas tourner en rond dans cette forêt sinistre.

Je commence à marcher rapidement et porte le regard aussi loin que le cours d’eau serpentant entre les arbres.

Je me fige. Ma respiration se coupe. Je l’avais oublié. Lui.

Le loup.

Le loup est là.

La lueur jaune de ses yeux sauvages me fixe.

Je cours.

Je cours mais la boue ralentit mes mouvements, rend mes efforts absolument inutiles.

Je décide alors de remonter vers la terre sèche, plus accueillante.

Tant pis pour le ruisseau, je le retrouverai plus tard. Il y a plus urgent. Je dois sauver ma peau !

Une question me traverse subitement l’esprit. Que fait donc un loup ici ? Il n’y a plus de loup dans cette région depuis des années !

La noirceur de son épais pelage semble pourtant trouver parfaitement sa place dans ce milieu de terreur et de folie. Contrairement à moi.

Je continue de courir. La bête aurait dû me rattraper depuis longtemps. Je risque un coup d’œil en arrière. Je l’aperçois du coin de l’œil mais trébuche et manque de m’étaler à terre. Je me redresse tant bien que mal pour regarder devant moi alors que les branches basses de quelques sapins me fouettent le visage.

Nouveau coup d’œil, plus prolongé.
Le loup trotte tranquillement derrière moi !

Stupéfaite, je suis sur le point de m’arrêter net quand je vois sa gueule s’ouvrir, une langue rose en sortir… et surtout une rangée de crocs étinceler.

J’accélère de plus belle.

Mes poumons sont en feu, je lutte contre mon propre corps qui veut abandonner le combat. J’aperçois au loin une trouée entre les arbres. Serait-ce l’orée de la forêt ?

Toute à mon bonheur, je me surpasse, ne remarque pas le tas de feuilles que je piétine en approchant et baisse la tête pour éviter une branche. Je ne vois donc pas que la forêt s’étend toujours à l’infini et que je viens de pénétrer une clairière, une clairière d’un cercle parfait…

Epuisée, je m’écroule à terre et roule sur le dos.

Mes poumons souffrent à en éclater. Du coin de l’œil, je vois le loup à l’entrée de la sombre clairière. Il me fixe de ses yeux jaunes. Il a l’air triste.

Je ris nerveusement. Tout cela est trop pour moi, des larmes coulent de mes yeux mi-clos, mon cœur tambourine contre ma poitrine.

Le loup, lui, dévie son regard vers le centre de la clairière.

C’est là que je comprends. Je suis revenue à mon point de départ. Mon trajet semble totalement illogique, je n’aurais pas dû me retrouver là ! Je reconnais pourtant les arbres au-dessus de moi, celui que j’ai touché, la disposition des rares buissons.

Une seule chose a changé : l’objet que regarde le loup. Sur la souche d’un arbre, qui devait être magnifique en son temps, est posé un sablier.

C’est un sablier en verre, rempli de sable fin, d’un beau vert pomme. Il brille sous les quelques rayons de la lune qui parviennent à transpercer le feuillage.

Le temps est presque écoulé. Quelques grains encore…

Mon souffle s’accélère et mon cœur s’affole plutôt que de s’apaiser. J’ai l’impression que mes poumons se resserrent.

Je jette un regard de supplication au loup. Lui seul peut m’aider. Lui seul veut m’aider. Il est là, à gratter le sol devant le mur infranchissable du maléfice. Il gémit. Puis s’arrête.

La tête posée sur les pattes, il me jette un dernier regard empli de toute la tristesse du monde.

Nous tournons ensemble nos yeux vers le sablier.

Le dernier grain tombe.

Une voix annonce : « Le temps est écoulé. A dans cent ans. »

Les battements de mon cœur ralentissent. Je sombre dans un profond sommeil. Dans cent ans je serai prête. Je sortirai de cette forêt.


_______

Illustration de Pablo Vasquez

74 VOIX

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Léa Gerst

Léa Gerst

Léa Gerst est une bretonne franco-allemande qui écrit depuis qu’elle a sept ans ! Elle est passionnée par les littératures de l’imaginaire et aime tout particulièrement les univers d’Harry Potter et du Monde de Narnia ainsi que les livres de Pierre Bottero. Elle est rêveuse et adore...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Tic, tac, tic…

Le temps s’écoule dans mon petit sablier de verre… La durée d’un sablier, c’est toute une histoire : elle dépend à la fois de la quantité et de la finesse du sable utilisé. Avec une durée d'un an, la Roue du temps est donc un véritable monument ! Ce sablier, qui se trouve à Budapest en Hongrie, fait 8 mètres de diamètre et pèse 60 tonnes. Chaque 31 décembre, il faut 4 personnes et 45 minutes pour le retourner… Autant dire qu’il en faut, des bras musclés !

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