J’habite Gardanne, ancienne ville minière, et j’ai la chance d’avoir une belle librairie dans ma ville. Certains enfants salivent devant les vitrines des boulangeries, moi je préfère les librairies. Je m’arrête tous les jours face à la vitrine « Aux vents des mots » après l’école avec Fabien. Fabien c’est mon ami d’enfance. Aujourd’hui, il est malade. Ce n’est vraiment pas de chance. On partage, entre autres choses, le goût des livres. J’en emprunte souvent à la bibliothèque municipale. On n’a pas assez d’argent pour en acheter. Dimanche, j’ai eu dix ans et ma mère m’a donné des sous. Pour la première fois, je pousse la porte de la librairie, le cœur battant.
— Bonjour fillette, qu’est-ce qui vous intéresse ? Bandes dessinées ? Petits romans ? Mangas ?
— Non, monsieur. Les livres d’Histoire, je réponds, fière de moi.
Le libraire me fixe étrangement. J’ai l’habitude. Ce n’est pas ordinaire, une fille de mon âge qui aime les livres d’Histoire. Il m’indique le fond du magasin.
— Je pense que j’ai ce qu’il vous faut sur les étagères de gauche.
L’odeur du papier, mélangée aux bois du mobilier m’enivre. Mes mains fébriles caressent les couvertures, mes doigts suivent la courbe élégante des lettres. Mes yeux gourmands avalent les feuilles délicates et boivent l’encre des mots. J’aime les déchiffrer et me plonger dans leur monde mystérieux. Un livre jaune, en haut de l’étagère, m’attire comme un aimant. Je me hisse sur les talons, je tends les mains le plus haut possible.
— Tenez fillette ! dit le libraire en me tendant le livre.
— Je ne m’appelle pas fillette, je m’appelle Justine. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum !
Le libraire retourne à ses occupations. Je me mouche tout en déchiffrant le titre « Percez le mystère de la  ». C’est un livre-jeu. À l’intérieur, il y a des rébus, des textes à trous à déchiffrer et une surprise. Parfait ! J’adore jouer et j’aime encore plus les surprises. Les bonnes, évidemment. J’ouvre le livre, je tourne les pages avec délicatesse.
— Alors Justine, il vous tente ?
Je sursaute de surprise. Plongée dans la découverte du livre, je n’ai pas entendu le libraire revenir.
— Euh… Oui…
La sonnette tinte, un couple entre. Le libraire se détourne pour les accueillir avec un large sourire.
— Bonjour, madame et monsieur Soler…
Une reproduction d’une montre ancienne est offerte avec le livre, ça s’appelle une montre à gousset. Une rose est sculptée avec finesse sur le couvercle de couleur cuivre. Je lis la première page, la montre à gousset est apparue au XIXème siècle. Les la portaient dans une poche appelée « gousset », d’où leur appellation. Il y a aussi des explications sur le fonctionnement. Il faut tourner la qui se trouve au-dessus du chiffre XII afin de la remonter. Un regard à droite. Le libraire est occupé avec les clients. Très bien ! Je l’extirpe du livre. Une longue chaîne dorée se déroule sous mes doigts. J’appuie sur un petit bouton et le couvercle s’ouvre. Avec mille précautions, je tourne la molette vers la gauche. J’entends un énorme CLIC. Tout à coup, un nuage opaque de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. J’ai la tête qui tourne et je trébuche sur un fauteuil moelleux que je n’avais pas vu en entrant. J’éternue au moins vingt fois de suite. Ah ! Ces maudits acariens !
Quand j’ouvre les yeux, la librairie a disparu et le livre avec. Ne reste dans mes mains que la montre à gousset et près de moi, le libraire, affublé d’une perruque blanche très impressionnante. Il porte une chemise large à manches flottantes et un . Ses jambes sont recouvertes de bas et ses pieds chaussés de souliers à talons hauts. Le tout garni de rubans tissés en soie, de flots de dentelle, de nœuds. J’étouffe un rire. J’avoue que ça claque, comme dirait ma sœur Laura !
— Où suis-je ?
— Justine, vous êtes à la cour de Louis XIV, le Roi Soleil, répond-il d’un air solennel.
Assise sur un fauteuil tapissé de motifs fleuris, mes bras reposent sur des rembourrés.
— Oh, mais qu’est-ce que je fais habillée ainsi ?
Je suis vêtue d’une lourde robe bleue, , avec des . On dirait une princesse des livres de contes. Pouah ! Moi qui n’ai que des pantalons dans mon armoire, là je suis servie ! Le libraire transformé en courtisan me regarde avec affection.
— Vous avez découvert le secret de la montre à gousset. Depuis des années, ce livre était sur les étagères. Personne ne s’en était préoccupé.
— Ah bon !?
Je ne comprends absolument rien à tout ce qui se passe.
— Grâce à votre curiosité, nous avons remonté le temps jusqu’au règne du Roi Louis XIV. Nous sommes en 1682.
À la fois excitée et inquiète, je réponds :
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous avez tourné les pages… et la molette.
— Je suis en train de rêver, je vais me réveiller…
— Pincez-vous fort !
Je me pince très fort la peau.
— Aïe ! Non je ne rêve pas.
— Convaincue ? Lissez votre robe. Ouvrez grand les oreilles et admirez ! Vous êtes dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Cette galerie relie le salon de la Guerre à celui de la Paix. Les plafonds sont très hauts, ornés de scènes épiques peintes par des artistes dirigés par Charles Le Brun. Cette gigantesque composition retrace les dix-sept premières années du règne du Roi-Soleil, qui gouvernera soixante-douze ans.
Ça claque ! Des lustres gigantesques brillent de mille feux. D’un côté, dix-sept miroirs et de l’autre dix-sept fenêtres. C’est… waouh… magique de voir les jardins et la lumière se refléter dans les glaces. Et voir mes cheveux c’est waouh aussi ! Ils forment de grosses boucles soutenues par des rubans et des épingles qui cascadent sur mes épaules. Qu’est-ce que c’est que cette coiffure ? Moi qui vais à l’école sans me peigner si Maman ne m’arrête pas sur le pas de la porte… Je ne vais pas faire la fine bouche tout de même, je suis à la cour du Roi Louis XIV !
Je m’approche des fenêtres. En bas, il y a des bosquets, des parterres d’eau, des arbres par dizaines. Un grand canal coule au milieu.
— C’est André Le Nôtre, aidé de Jean-Baptiste Colbert, qui a conçu ces jardins à la française, m’explique le libraire. La création des jardins demande un travail colossal. D’énormes charrois de terre sont nécessaires pour aménager les parterres, les bassins, le Canal, là où n’existaient que des bois, des prairies et des marécages. La terre est transportée dans les brouettes, les arbres sont acheminés par des chariots de toutes les provinces de France ; des milliers d’hommes, quelquefois des régiments entiers, participent à cette vaste entreprise.
Je n’ai qu’une envie, me promener là, tout en bas. J’attrape ma robe avec maladresse, la relève tant bien que mal et dévale les escaliers sous l’œil amusé des dames et des messieurs. Je manque de tomber et je me rattrape de justesse. La honte si je m’étalais par terre !
— Qui est donc cette jeune damoiselle ?
Les courtisans et courtisanes se piquent de curiosité. Je leur adresse mon plus beau sourire. Je profite au maximum. Voir en vrai ce que j’ai lu est tout simplement fantastique. Quand je raconterai cette aventure à ma mère… Et puis, non, je me tairai ou elle pensera que je délire sous l’effet de la fièvre. Elle est capable de m’enfermer dans ma chambre jusqu’à ce que SOS médecin m’ausculte des pieds à la tête. Je le raconterai à Fabien. Lui, il me croira.
Je reste médusée par les jardins à la française : fontaines et statues de chevaux, de cavaliers et de déesses, jeux des eaux, des ombres et des reflets.
Le soir tombe. Au fur et à mesure, des bougies illuminent les jardins, les hommes au visage poudré, coiffés d’énormes perruques et les femmes en robes majestueuses, assorties de capes de taffetas nouées sur la poitrine.
Et soudain, là, le roi Louis XIV descend les escaliers que j’ai dévalés quatre par quatre. Il brille de toutes parts. Sur la tête, il porte un immense chapeau en forme de soleil. Son habit, ses bottes, ses collants sont aussi jaune doré. Sa démarche est majestueuse, son port de tête altier. Les courtisans exécutent une révérence. Nous les imitons avec maladresse. Le libraire me chuchote à l’oreille :
— Vous avez deviné ? C’est le Roi Soleil, de son vrai nom Louis Le Grand. N’est-il pas élégant ?
Émerveillée, la bouche en cœur, je le détaille.
— Ça claque !
Sur la tête, un immense chapeau avec des pompons de couleurs rose, bleus et vert pâle et des rayons de soleil entourent son visage. Un justaucorps à manches longues couvre sa poitrine et en son centre, un soleil est brodé. Une jupe faite de plumes jaunes encercle sa taille fine. Des collants et des dorées recouvrent ses mollets. Ses pieds sont garnis de souliers à talons hauts, jaunes également. Le Roi Soleil irradie. Il me fixe avec intensité. Je suis pétrifiée de peur et de joie mêlés. Si on m’avait dit que je le verrai d’aussi près…
Je sens vibrer quelque chose dans la paume de ma main droite. La montre à gousset, je l’avais complètement oubliée ! Les aiguilles s’affolent, bougent dans tous les sens. Tout à coup, un nuage de poussière m’enveloppe. Je ne distingue plus rien. Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Ah ! Ces maudits acariens !
Le libraire tapote ma joue, en douceur. Je reprends mes esprits petit à petit.
— Justine… Vous allez mieux ?
— Euh… Où suis-je ?
— Aux vents des mots.
Le Roi Soleil a disparu et avec lui, le château, la galerie des Glaces et les jardins à la française. Disparues aussi ma belle robe et la perruque gigantesque du libraire ! Assise sur une chaise inconfortable, j’essaie de reprendre mes esprits. Je tiens, dans une main, le livre-jeu et dans l’autre, la montre à gousset.
— Justine, prenez-vous ce livre ?
— Oui, bien sûr… N’ai-je pas percé son mystère ?, dis-je sur un ton espiègle.
Le libraire me fait un clin d’œil complice. Je paye en serrant fort le livre contre mon cœur. J’ai hâte de raconter mon aventure à Fabien.


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Illustration de Lou Lubie

73 VOIX

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Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia travaille au sein d'une bibliothèque universitaire à Marseille et anime des ateliers d’écriture. Toute petite, elle est tombée dans la marmite des mots ! Son imagination la transporte du monde des grands à l'univers des petits. Elle voyage ainsi sur des cargos ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Ce beau jardin, c’est Le Nôtre !

Les fleurs colorées et le bruit des fontaines nous font remonter le temps… Nous sommes en 1687. Devant le Château de Versailles, Louis XIV admire l’œuvre de son jardinier, André Le Nôtre. Ce paysagiste a imaginé, dessiné et réalisé de célèbres jardins à la française : au détour des allées géométriques, on découvre de superbes parterres de fleurs, derrière un bosquet d’arbres, on rencontre un plan d’eau… C’est magique !

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