Short Edition
Gaspar le hardi

Gaspar le hardi

Il était une fois un grand royaume perdu dans les brumes où, depuis de longues années, régnait un vieux roi. Il avait un fils, Gaspar, qui devait lui succéder et devenir roi à son tour. Le prince Gaspar avait quinze ans. Il était si dégourdi et turbulent que plus tard, et je vais vous raconter pourquoi, on l’appellera Gaspar le Hardi.

Chaque année, juste avant le printemps, le roi donnait une grande réception dans son château. Les gens du royaume et les invités des alentours, revêtus de leurs plus beaux habits, dansaient toute la nuit sous les lustres de cristal où brillaient des centaines de bougies, au rythme des violons de l’orchestre.

— Allez, les enfants, préparons-nous pour le bal, dit la vieille reine. Dépêchez-vous, sortez vos tenues de cérémonie, que l’on recouse les déchirures, que l’on remplace les boutons perdus. Portez-moi tout ça chez les couturières. Nous devons faire honneur à sa majesté et à nos invités ! Toi aussi, Gaspar !

Gaspar était amoureux.

***

Il aimait une princesse du haut de la montagne, là où le ciel était toujours clair, où le vent chassait les nuages et où le froid sec de l’hiver mettait du rose aux joues des enfants et des princesses. Clairette était belle et rêvait chaque nuit de Gaspar. Elle le voyait voler dans les étoiles sur une licorne aux ailes bleues, s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras et lui dire des mots doux et gentils. Gaspar lui envoyait des petites lettres secrètes, des poèmes, des pétales de fleurs, des trèfles à quatre feuilles, des ailes de libellules et des plumes toutes douces. Un langage secret qui voulait dire « tu es une fleur, la plus rare, je volerai vers toi et nous construirons ensemble notre nid... »

Le père de sa douce princesse régnait sur un tout petit royaume, si petit que du haut de sa tour il pouvait l'apercevoir tout entier. Un petit roi sans ambition de guerres ou de conquêtes, qui désirait simplement que ses sujets soient heureux. Et pour cela, il leur avait légué toutes ses terres, ses maisons, ses bœufs, ses charrettes et ses chevaux.   

De son côté, le vieux roi avait d’autres ambitions pour son fils Gaspar. Il avait choisi pour lui la princesse d’un puissant royaume et ne voyait donc pas d’un bon œil son amour pour Clairette…

— Essaie un peu de comprendre, garnement, avait-il dit à Gaspar, c’est une alliance pour agrandir nos terres, pour éviter des guerres.

Gaspar se fichait bien du royaume, des alliances, des terres à conquérir et des guerres… Seule comptait pour lui la conquête du cœur de Clairette.

Aussi, il avait décidé de jouer un tour au roi, à la cour et à tous les invités…

***

Il savait que Clairette et son père étaient invités, comme chaque année, au bal du roi.

— Alors, Gaspar, ta tenue de cérémonie est-elle prête ?

— Ne vous inquiétez pas, mère, disait-il à la reine, les servantes l’ont donnée à la couturière, elle s’en occupe.

Et quand elle lui demandait le nom de la couturière, il disait qu’il l’avait oublié...

En fouillant dans les penderies du château, il avait trouvé une grande boîte en carton, plate et un peu poussiéreuse, qui contenait les vieux habits de cérémonie d’un ancien monarque du royaume. Le manteau noir, les bottes et le chapeau, noirs aussi, du roi Ludovic Premier. Un méchant roi, mort depuis cent ans, mais que personne n’avait oublié… Quand les enfants n’étaient pas sages, ne faisaient pas leurs devoirs ou refusaient de manger leur soupe, les mamans disaient : « Si tu continues, j’appelle le roi Ludovic… »

Gaspar avait pris la boîte sous le bras et s’était enfermé dans sa chambre. Il avait essayé la tenue et avait regardé, satisfait, son reflet dans l’armoire à glace.

Si je mets un foulard sur mon visage, se disait-il, personne ne me reconnaîtra !  Je serai Ludovic Premier, comme celui des gravures du salon. Noir, droit, autoritaire et mystérieux.  Rien qu’en me voyant, toute l’assistance sera effrayée… et je pourrai alors mettre mon plan à exécution.

 ***

Arriva le jour du bal. La réception battait son plein, l’orchestre jouait des valses et des musiques douces, les invités entraient par le grand portail d’apparat, descendaient les escaliers, s’inclinaient devant le roi qui marmonnait quelques mots pour les accueillir et allaient danser après avoir dévoré des gâteaux et bu du champagne. Voilà une soirée réussie, pensait le roi en contemplant la nombreuse assemblée.

Clairette et son père avaient suivi la foule des invités et à leur tour s'étaient inclinés devant le roi.

— Le roi de la montagne ! avait annoncé le pour le présenter au roi, qui resta froid et indifférent.

— Et voici la princesse Clairette de la montagne, avait ensuite clamé le gentilhomme.

Elle se sentait toute émue d'avoir devant elle le père de Gaspar.

Il la regarda quelques instants sans dire mot, puis poussa un petit soupir qui semblait dire : « Dommage que cette belle princesse ait un père si peu ambitieux... »

Comme il se doit, elle fit la révérence, prit la main de son père et murmura à son oreille :

— Papa, tu as vu le prince Gaspar ? Comme il est beau...

— C'est bien vrai ma fille, acquiesça son père.  Mais ne rêve pas, Clairette, un si puissant royaume ne donnera pas son héritier à la fille d'un roi comme moi.

Il lui serra la main et regarda par les grandes fenêtres, sa montagne enneigée qu'on apercevait au loin.

Alors que la réception battait son plein, Gaspar attendait en haut de l’escalier, dans l’ombre du couloir, le moment d‘agir. Son regard allait de la foule qui dansait gaiement, au roi, son père en grande discussion avec la reine, et jusqu’au fond, assis sur un divan de velours, Clairette et son père qui admiraient les danseurs tournoyant dans des valses qui n’en finissaient pas.

Il inspecta sa tenue, tout était parfait : on aurait dit le vrai roi Ludovic Premier. C’est Clairette qui va être surprise, pensa-t-il en l’observant.

Je compte jusqu’à trois et j’y vais. Il ajusta le foulard sur son visage. À trois, il sortit de l’ombre…

***

Quand le roi Ludovic Premier apparut en haut des marches, l’orchestre arrêta soudainement de jouer, les violonistes laissèrent tomber leurs archets, les doigts du pianiste firent une drôle de gamme et puis plus rien… Les danseurs se figèrent. L’assistance se tourna d’abord vers les musiciens. Puis les convives suivirent leurs regards et découvrirent ce qui provoquait leur émoi.

— Oh ! mon Dieu…, s’écria la foule, un revenant ! Le roi Ludovic… un fantôme, au secours...!

Affolés, les gens se sauvèrent par les portes, les fenêtres, certains se jetèrent des balcons et tombèrent dans le fossé qui entourait le château dans de grands plouf…

Les quelques personnes qui étaient restées auprès du roi observaient, stupéfaits, Ludovic descendre lentement les marches, saluer la petite foule recroquevillée derrière les colonnes et le buffet, et se diriger tranquillement vers la princesse Clairette…

Arrivé devant elle, il baissa un peu son foulard et lui chuchota doucement :

— C’est moi, Gaspar. N’aie pas peur et laisse-toi faire !

Personne d’autre n’entendit ses paroles. Il la prit par la main, monta en courant les escaliers avec Clairette et ils disparurent dans la nuit.

— Seigneur, s’écria le roi, voilà que le fantôme de Ludovic a enlevé la princesse Clairette ! Mes gardes, vite, mes chevaliers, mes arquebusiers, courez, courez et empêchez ce revenant de l’emporter en enfer !

Et ils parcoururent les landes, la forêt, les chemins et les ruelles sans trouver trace de quiconque.

Pendant ce temps, Gaspar s’était réfugié sous l’escalier avec Clairette. Il avait enlevé les habits de Ludovic et revêtu sa propre tenue.

— Voilà ce que nous allons faire, expliqua-t-il à Clairette à la fois intriguée et émue.

Elle le regardait, écoutait ses paroles, et se sentait toute chaude de bonheur, légère comme un petit nuage. Qu’allait-il se passer, maintenant ?

 ***

La salle de réception était sens dessus dessous, les bouteilles renversées, les chaises cassées, les nappes froissées. Le roi, entouré de quelques sujets, se lamentait.

— Quel drame ! disait-il. Et comme tout le monde, il attendait, inquiet et désemparé.

À cet instant même, la petite porte sous l’escalier grinça, comme un violon enroué. Elle s’ouvrit doucement et Gaspar s’avança en tenant Clairette par la main.

— Dieu soit loué, s’écria le roi, mon fils Gaspar a délivré Clairette ! Faites sonner les trompettes et les cloches de toutes les églises du royaume !

 Un peu plus tard, les gardes, les chevaliers, les arquebusiers, crottés, sales, griffés par les broussailles se firent annoncer au roi.

— Majesté, nous avons parcouru le parc du château, les rues de la ville, les collines. Nous avons suivi les berges de la rivière jusqu'aux écluses, exploré les grottes, sondé les meules de foin, inspecté les diligences et nous n’avons trouvé ni le roi Ludovic, ni Clairette.

— La seule chose que nous ayons découverte, Majesté, ce sont les habits du roi Ludovic, tout près d'ici, sous l’escalier. Il a dû repartir tout nu d’où il venait…

Le roi se lissa la barbe et réfléchit quelques instants. On voyait bien qu’il se demandait si tout cela n’était pas en réalité une farce. Gaspar est un sacré chenapan, songeait-il. Tel que je le connais, il est bien capable d'avoir manigancé tout cela.

Dans ses yeux, Gaspar et Clairette virent passer comme un nuage de tendresse.

Puis il dit d’une voix forte :

— Annoncez au royaume le mariage prochain de mon fils bien aimé et de la princesse Clairette !

Et dans sa barbe, il murmura doucement : « Et tant pis pour les alliances et les terres nouvelles… »

Et c’est à compter de ce jour que, pour tous les gens du royaume, Gaspar devint « Gaspar le Hardi ».

 

 

3 VOIX

zagatub
Pierre Lieutaud

Pierre Lieutaud

Je suis papa, grand papa et médecin aussi. Les enfants attendent des grands qu’ils leurs racontent des histoires merveilleuses. C’est ce que j’essaye de faire. Mes histoires dorment au fond d’une grande sacoche invisible que je porte avec moi. Sitôt qu’elles entendent une voix ...   [+]

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