Justine, la fourchette dans les airs et les yeux au ciel, rêvasse tandis que sa mère réprimande sa petite sœur Anaïs qui enfourne la boulette en sauce dans la bouche avec la main, suivie de près par Nathan.
— Anaïs et Nathan, prenez votre fourchette !
— Chez Samira, ils mangent tous avec les mains dans un grand plat, répond Anaïs.
— Oui, mais ici, on mange différemment.
— Je veux manger comme chez Samira, c’est plus rigolo.
Leur mère soupire. C'est fatigant de devoir toujours négocier et justifier ses propos.
— Quand tu seras chez Samira, tu mangeras avec les mains. Ici, tu prends une fourchette.
Anaïs obéit à contre-cœur. Toujours à ses rêveries, Justine se souvient de ses aventures avec le libraire et son ami Fabien. Elle trépigne d’impatience à l’idée de voyager de nouveau. Plus tard, elle racontera tout à sa mère. Pour le moment, elle préfère garder ses aventures secrètes. Et puis, est-ce qu’elle la croirait ?
— Je peux dormir avec toi ce soir ?
Son petit frère Nathan la supplie du regard. Et si elle l’emmenait dans ses voyages dans le temps ? C’est une grande responsabilité mais après tout, elle est l’aînée de la famille. Et puis, non ! Il ne pourrait sûrement pas tenir sa langue et répéterait tout à sa mère.
— D’accord, Nathan, mais tu ne ronfles pas, promis ?

trône sur la table de nuit. La fameuse est cachée à l’intérieur d’une chaussette dans sa boîte à trésors sous ses pulls. Il y a aussi une lettre de son amoureux Yanis, sa sucette de bébé, son collier préféré offert par sa mamie et plein d'autres choses. Sa mère lui a promis de ne jamais ouvrir sa boîte à trésors. Elle tient toujours parole. Avant de se coucher, Justine l’ouvre et glisse sa main à l’intérieur de la chaussette. Du bout des doigts, elle effleure la molette et se retient de ne pas la tourner.
— Qu’est-ce que tu fais ? demande son petit frère.
— Rien d’intéressant, j’arrive.
Justine la repose avec délicatesse, referme la boîte à trésors et la glisse sous ses pulls.
-– Demain, il faut se lever tôt, il y a l'école, claironne sa mère avant d’embrasser les enfants, extinction des feux !

●●


Le lendemain matin, la sonnette de la maison retentit. Dring ! Dring ! Dring !
Justine se précipite, impatiente de retrouver son ami comme chaque matin, pour aller en classe.
— Bonjour Fabien, dit la maman de Justine en lui posant deux baisers sur les joues.
— Bonjour madame...
— Fabien, viens vite voir là-haut, je dois te montrer quelque chose…dit Justine d’un air complice.
— Ne tardez pas trop, les loulous ! Profites-en pour te brosser les cheveux et prendre ton cartable
Fabien et Justine montent quatre à quatre l’escalier qui mène à l’étage. Ils ferment la porte et échangent un regard de connivence.
— J’ai hâte de voyager encore, lui murmure-t-il.
— Moi aussi…
— Je vous attends, crie d’en bas sa mère.
— On arrive dans deux minutes, répond Justine.
Le cœur battant, elle sort sa boîte à trésors et attrape la montre à gousset au fond de la chaussette. La chaîne se déroule sous ses doigts.
— Mais pourquoi tu la mets dans une chaussette ? s'esclaffe Fabien.
— Pour la cacher, tu connais Anaïs et Nathan, ils seraient capables de jouer avec. Je n’ose pas imaginer les dégâts…
Fabien se saisit de la montre et regarde fixement la rose ciselée sur le couvercle. Il admire le travail d’orfèvre. Ses doigts fébriles se promènent sur le cadran. L'envie de remonter le temps est irrésistible. Justine l’encourage d'un hochement de tête. Il tourne la molette sur la droite. CLIC, CLIC, CLIC !
— Fabien ! Tu t’es trompé ! Tu as tourné la molette vers la droite... qu'est-ce qui va se passer…?
Un nuage de poussières les enveloppe. Atchoum ! Toujours ces maudits acariens !
Leurs mains se rejoignent. Ils sont impatients et en même temps inquiets de savoir où ils sont. La première fois, Justine s'est retrouvée avec le libraire dans le château de Versailles au temps du Roi Soleil, la deuxième, avec Fabien cette fois, sur une charrette en Égypte, quatre siècles après J.C. Mieux vaut jouer la prudence et être prêts à tout !
Le nuage se dissipe petit à petit. Ils sentent un vent frais sur leur visage.
— Oh ! Oh !...
Les voilà perchés dans les airs ! Leurs jambes balancent dans le vide.
— Ne bouge surtout pas Fabien !
— T'inquiète, je bouge pas.
Fabien tremble de tous ses membres. Il a horreur du vide, pris de vertige, il est tétanisé. Justine le rassure.
— Je me lève en douceur et je t'aide, oki, doki ?
— Ouiiiiii…
Ils sont sur une passerelle en bois presque au sommet d’un arbre. De grosses branches solides les encerclent.

Pour détourner l’attention de Fabien, Justine le questionne :
— Fabien, c'est quel arbre à ton avis ?
— C'est un "Acer platanoides", plus communément appelé érable sycomore. Pourquoi le nom de sycomore ? Parce que ses feuilles ressemblent à celles d'un figuier, qui se dit "sykon" en grec…
— Oui, bon je t'ai pas demandé de me faire un cours... mais franchement, tu m’épates, tu t'y connais en botanique…
Derrière eux, il y a un espace avec des chaises et des tables turquoise.
— On doit être au niveau de ce qui correspond à une terrasse quand on est sur le sol...
— Tu vas pas me faire un cours d’architecture ! Dépêche-toi Justine, je vais pas tenir le choc…
— Désolée…
Elle se positionne derrière Fabien, l'attrape sous les bras et le tire jusqu'à ce que ses jambes ne soient plus dans le vide. Il s'assoit sur une chaise et reprend peu à peu sa respiration.
— Tu as vu, on est perchés dans un arbre... , s’exclame Justine,
— Oui t'inquiète, je sais…
Il n'ose pas regarder en bas. Quelle idée de suivre encore Justine dans ses aventures ! Elle jette un œil à travers une fenêtre de la maison, construite d’un bois , de plain pied. On dirait qu'il n'y a personne. Elle frappe tout de même à la porte au cas où... Pas de réponse. Elle tourne la poignée. Fabien se glisse à l'intérieur de la grande pièce décorée avec de drôles de meubles bizarres. Une table blanche à plusieurs niveaux avec des spots incrustés trône au milieu et, face à un immense écran qui prend tout le mur, deux fauteuils en forme de coquille d’œuf géante, garnis de coussins. Fabien s’assoit dedans. Des boutons gris sur le côté l’intriguent. Il appuie au hasard et le fauteuil s’agrandit jusqu’à ce que ses jambes soient allongées.
— Trop cool !
Il cherche la télécommande de la télévision sans la trouver.
— Comment allume-ton l’écran de télévision ?
A cet instant précis, l’écran s’allume.
— Trop de la bombe ! La télécommande est vocale !
Une femme asiatique apparaît à l’écran et sa voix emplit l'espace. Ils se croiraient au cinéma. Des petits films défilent. Mais ils saisissent mal le sens de certains mots.
— On va pas rester plantés là à regarder la télé, non ? En plus, on ne comprend pas tout ce qu’elle raconte.
— Ouais, t'as raison, faut trouver un moyen de descendre de cet arbre. J'ai encore les jambes qui flageolent…
— J'ai vu une échelle dehors.
Ils prennent soin de refermer la porte et empruntent l'échelle accrochée au tronc de l'érable. Fabien suit Justine qui le guide de sa voix rassurante.
— Ça va ?
— Ça ira mieux quand j’aurai les pieds sur .
Une drôle de libellule les accompagne dans leur descente. Une libellule avec des pois rouges sur les ailes, un peu comme une coccinelle.
— Regarde Fabien, cette libellule qui tourne autour de nous…
— Oui, j'en n’ai jamais vu d'aussi belle...
Sous leurs pieds, ça circule comme à Marseille, les jours de pointe. Sauf que ce ne sont pas des voitures. Des enfants conduisent des engins à deux roues. Leurs pieds sont posés sur un plateau mobile. Il y en a des plus grands avec six roues motrices pour les adultes. Certains roulent au sol puis rebondissent dans les airs quand ils veulent se doubler. C’est pratique pour éviter les embouteillages. D’ailleurs, la circulation est fluide malgré les nombreux conducteurs.
— Oh, regarde ces drôles d'engins. Ils peuvent planer à un mètre du sol.
— Mais à quelle époque…?
Avant de finir sa phrase, Fabien comprend tout à coup.
— Nous sommes dans le futur ! C’est cool ! Si on tourne la molette à gauche, on remonte le temps et à droite on avance dans le futur.
— Oui, tu as raison Fabien ! répond Justine excitée.
Ils mettent pied à terre. Autour d'eux, les arbres sont nombreux. Et les bâtiments plutôt rares. Les herbes folles et les fleurs sauvages recouvrent le sol. Ils ont l’impression d’être à la montagne tellement l’air est sain.
— Il y a des "Fraxinus excelsior" …
— C'est bon Fabien, tu vas pas recommencer !
— C'est plus fort que moi...Ils sont tellement beaux…
Au-dessus d'eux, il y a des maisons perchées sur chaque arbre. Un drôle d'animal de la taille d'un chat, avec de gros yeux globuleux, le poil blanc et une queue de chien se frotte à la jambe de Justine qui s’écarte de crainte et de surprise. Il aboie quand Fabien s'approche de lui. Les deux amis sursautent. Puis l'animal se met à miauler.
mon chachien , dit une mamie en passant…
Le chachien remue la queue en signe d’amitié. Rassurés, ils le caressent. L'étrange animal miaule et aboie à tour de rôle pour signifier son contentement. La mamie leur sourit et fixe Fabien avec une grande attention.
— Vous ravez autour de votre cou une senselle montre à gousset ! Elle date du XIXème siècle, c'est très sbare...
Les deux amis se regardent interloqués.
— Elle parle biz, chuchote Fabien à Justine, qui acquiesce discrètement.
Et, se tournant vers la femme : Pouvez-vous nous dire quel jour nous sommes, s'il vous plaît ? demande Fabien.
— Vous pensez que je perds la totule ? Nous sommes exactement le 7 sitare 2199, énonce la mamie avec fierté.
Les deux amis la remercient sans rien laisser paraître de leur surprise.
Aureday, leur dit-elle en partant.
— Aureday, répondent-ils en chœur, amusés.
Il y a plein de chachiens en liberté. On dirait qu'ils appartiennent à tout le monde. Quand l’animal miaule ou aboie devant un arbre, un panier descend, le chachien monte dedans et hop le voilà qui disparaît dans les branches.
— Justine, t'as remarqué ? Personne ne téléphone ?
— Je me demande comment ils font pour se parler quand ils ne sont pas ensemble...
— Peut- être par télépathie, c'est top !
— Ça doit être cool !
— Et tu entends comme tout est calme ?
— Oui, les engins qui volent au-dessus de nos têtes sont silencieux. Il n'y a aucune voiture.
Dans un square, ils cueillent des figues violettes et les avalent goulûment l'une après l'autre. Sortis d'on ne sait où, deux policiers habillés en jaune et vert s’approchent d’eux.
Bonday ! C'est interdit les enfants !
Ils les embarquent illico presto dans une sorte de voiture sans carrosserie qui vole à quelques centimètres du sol.
— Mais monsieur, balbutie Justine, on n'a rien fait de mal…
—Les figues ne se ratinent jamais avant le dix sitare. Comment pourraient-elles se régénérer et repousser l'année suivante ?
Fabien et Justine ne savent que répondre. C'est bien la première fois qu'ils ont affaire à des policiers et en plus pour avoir seulement cueilli des fruits.
— On vous emmène dans le quartier de Joipay. Vous y resterez le temps d’effectuer votre peine.
La peur se lit sur le visage de Justine, blanche comme un linge. Fabien ne l'a jamais vue dans cet état. Et pas moyen d’attraper la montre sans attirer l’attention des deux policiers.
Ils s’arrêtent au milieu d'une rue où les maisons sont au ras du sol. Pas de maisons perchées ni d'arbres immenses. Juste des tilleuls, le seul arbre que Justine reconnaisse, car sa mère utilise ses fleurs pour les infusions.
Un des policiers frappe à une porte en bois sculpté.
— Bonday madame Garone, voici deux batos qui n'ont pas respecté le cycle de la vie… ils ont ratiné des figues aujourd'hui...
Justine et Fabien reconnaissent la vieille dame de ce matin qui leur sourit avec affection.
— Nous les laissons entre vos magnans. Nous reviendrons cette après-midi.
Et se tournant vers les deux amis :
— Vous écouterez bien Madame Garone, compris ? Aureday !
Ils acquiescent, à moitié réconfortés. Leur peine ne semble pas si terrible. Mais que va leur réserver la vieille dame ?
— Je suis sempie de vous revoir, suivez-moi ! leur dit-elle en trottinant.
Et, au grand étonnement de Justine et Fabien, elle leur prépare une bonne infusion de tilleul et des crêpes à la farine de châtaigne. Elle appuie sur les touches d’un robot électronique qui lui dicte les ingrédients à haute voix « 300 grignoles de farine, un verre d'eau, un verre de lait, 3 œufs, du beurre mélangé» et hop le robot mixe tout ça. Puis, un bras électrique en forme de louche attrape la pâte et la verse sur une plaque chaude. Leurs crêpes sont prêtes en quelques minutes. Quand ils ont terminé de déjeuner, elle leur demande de balayer la cour remplie de feuilles et de fleurs. Les deux amis poussent un soupir de soulagement. Elle leur donne une sorte d'aspirateur-broyeur. Ils aspirent les feuilles de la cour en un temps record. Ensuite, ils s’assoient sur un fauteuil qui prend la forme de leur corps et la vieille dame leur raconte sa vie passée. Le temps défile très vite et la sonnette retentit.
— Ce doit être les firets qui reviennent vous chercher, dit la vieille dame en se dirigeant à petits pas vers la porte d'entrée.
— Je pense qu’il est temps de rentrer, chuchote Fabien à Justine qui acquiesce discrètement.
Il tourne la molette vers la gauche. Ils disparaissent aussitôt dans un nuage de poussières. Atchoum ! Atchoum !
Justine et Fabien, assis sur le lit, reprennent leurs esprits petit à petit.
— On l'a échappé belle. Qui sait ce que les policiers nous réservaient encore !
— Rien que pour avoir ratiné des figues avant le dix sitare !

Les deux amis rient à gorge déployée lorsque la maman de Justine entre en trombe dans la chambre.
— Les loulous, il est temps d’aller à l’école. Allez, zou, dehors !
Décidément, ces deux-là s’entendent comme larron en foire, se dit la maman de Justine en souriant.

_______

Illustration de Pablo Vasquez
Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia

Régine Raymond-Garcia travaille au sein d'une bibliothèque universitaire à Marseille et anime des ateliers d’écriture. Toute petite, elle est tombée dans la marmite des mots ! Son imagination la transporte du monde des grands à l'univers des petits. Elle voyage ainsi sur des cargos ...   [+]

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On dit souvent que l’anglais est la langue universelle. C’est parce que c’est la langue qui est comprise par le plus de monde. Toi aussi, tu connais sûrement quelques mots en anglais !
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Renouveler
La petite fille au mistère 11 ans · il y a
Bojours je sais pas si vous vous rapeller de moi ,
Vos livre me touche toujours autant quand je serais grande j'aimerais devenir une écrivain qui écrit des livre aussi géniaux que les votre mais j un gros défauts les fautes d'orthographe pouvais vous me donnais un conseil silvouplait
Cordialement la petite fille au mistère
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Bonjour, je me rappelle de vous.
Un conseil, tu écris sans regarder les fautes d’orthographe dans un premier temps. Ensuite, tu demandes à un adulte de te corriger et tu apprends bien tes leçons de grammaire et continue de lire beaucoup. Tu verras que tu progresseras.
Et encore merci pour ta lecture !
répondre
Lili Courvalin · il y a
Boudi ! Quelle aventure et quelle imagination... un langage amusant avec la découverte d'un univers que tous les enfants apprécieront, puisqu'il autorise l'évasion sans danger et sans risque de s'ennuyer ! BRAVO !
répondre
Joëlle Brethes · il y a
Bonne idée pour entraîner vos lecteurs, récit après récit, dans un passé revisité ou un futur de votre invention...
Mais Je fais des voeux pour que vos deux héros ne se retrouvent pas coincés quelque part ! ;-)
Bravo !
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Merci beaucoup Joêlle pour votre enthousiasme. Peut-être qu'un jour, la montre à gousset se bloquera et qui sait ce qui adviendra de nos deux héros...
répondre
Joëlle Brethes · il y a
S'ils se trouvent dans un endroit sympa, parmi des gens sympas, tout ira bien ! Dans le cas contraire, évidemment, ce sera fâcheux... sauf si, au bout de quelques mésaventures un autre personnage détient une montre identique et...
C'est très inspirant, ça ! :-)
répondre
Régine Raymond-Garcia · il y a
Je vois, je vois ^^ sans fin court l’imagination...effectivement, qui n'a jamais rêvé de voyager dans le temps...?
répondre