Bien au chaud dans sa houppelande de bison, Alba marche en silence dans les pas de son père, le Grand Tor, le Chef de la tribu. Ils sont huit à cheminer à flanc de montagne, entre les arbres sans feuilles et les sapins couverts de poudre blanche et froide. Bientôt le feu s’éteindra dans le ciel qui deviendra sombre. Quand ils ont quitté l’abri de roche où tout le monde vit, mange et dort, ce feu du ciel brillait très fort.

Maintenant il faut se hâter, marcher le plus vite possible sans trébucher sur les pierres pointues qui blessent les pieds enroulés dans la peau des rennes, chassés par les hommes, que les femmes ont travaillée avec les couteaux de silex. Il faut vite atteindre la caverne dont on aperçoit l’entrée, noire et ronde, là-haut.

Alba n’a pas peur. Elle a confiance dans la force et la sagesse de Tor qui guide le groupe. Bor et Gur, les alliés de Tor sont là aussi. Ils chassent toujours ensemble, unissant leur force et leur ruse pour capturer les bisons, les rennes, les chevaux, les cerfs qui fournissent la viande dont se nourrit la tribu avec les baies et les plantes cueillies par Rama, la mère d’Alba, Gara et Tara, les épouses de Bor et Gur.

Ce soir les mères ne viennent pas à la caverne. Elles ont laissé la place aux enfants : Alba, la fille aînée du chef, Boruos et Guruos, les fils de Bor et Gur, Nira, la jeune sœur d’Alba, et Mura, fille de Gor.

Tor, un grand bâton de bois de bouleau à la main, fouille le sol pour tracer le chemin du groupe. Suivent les filles du chef, puis Bor, Boruos, Mura, Guruos. Gor ferme la marche.

C’est la première fois que les enfants montent à la caverne.

Alba s’émerveille du silence qui enveloppe leur marche, les pieds s’enfoncent sans bruit dans la poudre blanche qui maintenant tombe sur eux. Il n’y a pas de vent, pas d’oiseau, pas de cri d’animal comme on en entend autour de l’abri de la tribu quand s’éteint le feu du ciel et que l’on ferme les yeux pour pénétrer dans l’autre monde.

Tor les a prévenus : une fois à l’entrée de la caverne il allumera une torche avec les braises qu’il transporte précieusement dans la petite urne de pierre pendue à son cou. Bor et Gur prendront la relève à l’intérieur, si la torche du chef venait à s’éteindre avant de parvenir au but.

Alba n’a pas peur mais elle aimerait quand même savoir quel est leur but. Sa mère lui manque ; elle saurait la rassurer. Avant le départ, elle lui a promis que ce grand voyage à la caverne serait magnifique, qu’il lui ouvrirait le chemin vers le monde des esprits protecteurs.

Alba s’interroge : à quoi ressemblent ces esprits ? A la vieille Mama, la Grande Mère de la Tribu partie chez les ancêtres avant que ne commencent les froids ? Au Grand Bison ou au Renne Sublime qu’elle rencontre la nuit quand elle a fermé les yeux ?

Alba rêve tout en marchant, le cœur battant, plein d’impatience. La petite main de Nira cherche la sienne. Sa petite sœur se tient tout près d’Alba. Derrière elles, les fillettes sentent la chaude respiration de Bor qui se transforme en un fin panache de fumée blanche. Elles perçoivent aussi le bruit étouffé des pas des autres enfants qui partagent, sans mot dire, la même fébrilité.

Enfin on arrive. Juste au moment où le feu du ciel, rouge profond, s’éteint. Des points brillants naissent dans le ciel, dessinant de mystérieux signes que le Grand Tor scrute avec une très grande attention, appuyé sur son bâton de bouleau. D’un doigt sûr, il désigne l’un de ces signes à Bor et Gur :

— Les esprits sont là. Allons-y.

Sans attendre, il allume la torche et le petit groupe, à sa suite, pénètre dans la bouche noire de la caverne.

Alba n’en revient pas : il fait presque chaud ici et le sol est doux sous les pieds. Un sable fin comme une caresse laisse la place, de temps à autre, à de la pierre creusée de trous. La torche que Tor tient bien haut pour éclairer le groupe découpe des ombres fantastiques sur les roches. Tantôt très hautes et larges, tantôt resserrées, les parois de la caverne sont impressionnantes. Les pères se taisent, les enfants poussent quelques petits cris, vite étouffés car ils sentent qu’on attend d’eux le plus grand silence.

On marche longtemps. Alba est fatiguée. Elle aimerait s’étendre dans la douceur du sable et se reposer.

Le groupe arrive enfin dans une immense salle ronde. Le Grand Tor, Bor et Gur s’arrêtent et font signe aux enfants de se regrouper bien au milieu de la caverne. Alba s’avance la première, tenant toujours Nira par la main. Un souffle froid tombe sur elles comme s’il venait du dehors. Et en effet, en levant les yeux, tout là-haut, on voit les points qui brillent dans le ciel.

Tor ordonne d’allumer toutes les torches. Bor et Gur commencent alors à chanter pour appeler les esprits :

— Grand Bison, Renne Sublime, Cheval Bondissant, venez, venez, nous avons besoin de vous. Venez, venez…

Les pères prennent doucement leurs enfants par la main. On frappe le sol en cadence. On fait une ronde qui tourne de plus en plus vite.

Alba découvre alors dans la lumière des torches, les dessins des bêtes sur les murs de la caverne. Cinq, dix, vingt bisons, autant de rennes, des chevaux et même des bouquetins. Ils ont l’air vrais. Ils tremblent comme s’ils prenaient leur élan pour foncer sur la tribu. Les simples lignes noires que son père, Bor, Gur et peut-être avant eux, d’autres membres de la tribu ont dû tracer sur les rochers, prennent vie. Le Renne Sublime la regarde de ses yeux tendres et humides. Le Grand Bison gratte le sol de son sabot solide. Le Cheval a des ailes. Le Bouquetin, tout petit par rapport aux autres, fait la tête.

Faut-il s’enfuir ? Tor, Bor et Gur chantent toujours. Ils ont l’air calme et heureux et continuent la ronde. Alba décide qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur.

Renne Sublime vole vers elle. Tor a juste le temps de la déposer sur le dos du bel animal. Elle tient bien fort les bois. Ils sont aspirés vers la grande cheminée en haut de laquelle scintillent les points brillants.

Dehors, Alba ne sent plus le froid. Les poils épais du renne la protègent. Ils filent dans le ciel. Plus haut, toujours plus haut. Choisie entre toutes par le Renne, la petite fille de la Préhistoire rit comme une princesse de conte de fées. Elle sera la première humaine à visiter le merveilleux royaume du Père Noël.

En bas, dans la caverne, le Grand Tor rayonne de fierté. Il conduira la ronde jusqu’au retour du feu dans le ciel, qui sera aussi celui de son Alba.

C’était il y a treize mille ans.

Depuis ce temps, de très nombreux enfants ont pu comme Alba, découvrir le royaume magique.

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Illustration de Pablo Vasquez
zagatub
Jeanne Mazabraud

Jeanne Mazabraud

Quand j'étais petite, je faisais la lecture à haute voix à mes grands-parents et écrire me plaisait déjà beaucoup. J'en ai donc fait mon métier, je suis devenue journaliste. Depuis vingt ans, j'exerce une autre profession à l'étranger, mais je continue d'écrire pour le plaisir. J'ai aussi ...   [+]

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