— Quelle belle demeure ! s’exclama la mère de Lizzie alors qu’elle garait la voiture dans l’allée, à côté du camion de déménagement loué par son père.

Lizzie regarda la bâtisse qui lui faisait face et soupira. Sa nouvelle maison faisait plus peur qu’autre chose avec ses grands volets de bois décrépi, son toit aux ardoises manquantes et son immense jardin plongé dans le noir de la nuit. A vrai dire, Lizzie aurait sûrement refusé de passer l’entrée si elle n’avait pas aperçu la silhouette de son père, éclairée par la chaleureuse lumière du hall d’entrée, lui faisant de larges signes de la main depuis le seuil de la maison.

Lizzie attrapa son sac à dos et descendit de la voiture. Les gravillons de l’allée envahie par les mauvaises herbes roulaient sous ses pieds tandis qu’elle s’approchait du perron.

— Alors, ma puce, qu’est-ce que tu en penses ? demanda le père de Lizzie après qu’elle l’eut embrassé sur les deux joues.

Devant la petite moue de sa fille, le grand homme lui ébouriffa les cheveux et rit.

— Les travaux ne sont pas encore finis mais tu verras, on va se plaire ici ! Je suis passé devant ta nouvelle école en arrivant et je suis sûr que tu vas t’y faire plein d’amis. Je te montre ta chambre ?

Lizzie acquiesça. Elle espérait que sa chambre serait moins sinistre que le reste de la maison.

Après avoir monté les escaliers de bois aux marches grinçantes, elle suivit son père dans un long couloir jusqu’à la porte du fond. C’était sa chambre. Elle était grande, haute de plafond mais quasiment vide. Seuls un matelas et sa commode y avaient trouvé leur place.

Son père lui assura que toutes ses affaires arriveraient le lendemain.

Lizzie déposa son sac à terre et regarda un instant sa chambre sans émettre de commentaire. Elle se retourna ensuite pour prendre la main de son père, chaude et rassurante.

— On va manger ? demanda-t-elle.

Pour toute réponse, son père sourit et l’entraîna vers la cuisine.

Le repas se déroula dans un silence quasi complet : Lizzie songeait à sa nouvelle vie et ses parents semblaient fatigués par la longue journée de déménagement. Son père débarrassa rapidement la table tout en expliquant à sa fille que sa mère et lui repartiraient tôt le lendemain avec le camion, pour aller chercher le reste de leurs affaires.

Lizzie acquiesça doucement, embrassa ses parents qui lui souhaitèrent bonne nuit et s’éclipsa.

De retour dans sa chambre, la petite fille sortit rapidement ses affaires de son sac et se prépara à dormir. Il était tard et elle tenait à explorer la maison tôt le lendemain matin.

Elle jeta un œil par la grande fenêtre dont les volets étaient restés ouverts. Le fond de la propriété se confondait avec la nuit tant elle était étendue. Il semblait à Lizzie qu’une des buttes que formait le jardin en friche bougeait, comme si elle grandissait puis rapetissait, avant de grandir de nouveau.

Lizzie secoua la tête. Ce qu’elle avait vu était sûrement dû au brouillard qui se levait. Son pyjama enfilé, elle se glissa entre les draps et s’endormit dès qu’elle posa la tête sur son oreiller.

C’est le froid qui réveilla Lizzie le lendemain matin, bien qu’elle se soit enroulée dans sa couverture durant la nuit. Le soleil était tout juste levé mais donnait une toute autre vision du domaine.

Le jardin scintillait de la rosée du matin et les grandes fenêtres, si sinistres de nuit, inondaient de clarté l’ensemble de la maison. Toute la demeure semblait métamorphosée par la lumière du jour.

Lizzie comprenait à présent pourquoi ses parents étaient tombés amoureux de cette vieille bâtisse.
Elle remarqua alors quelque chose en regardant le fond du jardin, comme elle l’avait fait avant de se coucher. Ce qu’elle avait vu bouger n’était définitivement pas une butte de terre comme les autres : C’était comme si elle scintillait et semblait même onduler !

Décidée à découvrir ce qu’il se passait sur son nouveau terrain de jeux, elle s’habilla puis descendit prendre son petit-déjeuner. Ses parents, avant de repartir chercher les dernières affaires, lui avaient laissé un mot sur la table de la cuisine.

Ma chérie,

Nous sommes partis très tôt ce matin avec le camion et avons préféré ne pas te réveiller. J’ai laissé tout ce qu’il te faut sur la table pour ton petit-déjeuner. Des sandwichs sont prêts dans le frigo pour ce midi.
Tu peux visiter la maison et le jardin mais ne monte pas dans le grenier, l’escalier est dangereux.
Nous ne savons pas encore quand nous rentrerons, mais nous serons là pour le dîner !
Passe une bonne journée !

Bisous, Maman

PS : J’ai mon téléphone portable avec moi, Papa a branché le téléphone fixe dans l’entrée. N’hésite pas à m’appeler s’il y a le moindre souci ! (J’ai laissé mon numéro à côté du combiné)


— Chouette ! s’exclama Lizzie, j’ai la maison pour moi toute seule !

Puis elle engloutit avec plaisir une tasse de chocolat chaud sortie tout droit du micro-ondes, un jus d’orange et des tartines au beurre et à la confiture.

Immédiatement après, Lizzie se précipita dehors pour explorer le jardin. Il faisait beau et chaud en cette fin de mois d’août.
Le jardin semblait encore plus grand que lorsqu’elle le regardait depuis la fenêtre de sa chambre. L’herbe était très haute, les arbres touffus et des buissons sauvages avaient poussé un peu partout.

Lizzie mit quelque temps à arriver au fond du jardin. Après avoir gravi une dernière butte de terre, elle s’arrêta net. Un incroyable animal était couché là !

Il avait quatre pattes griffues, une longue queue pointue et de larges ailes qu’il avait rabattues sur son dos. Sa peau était recouverte d’écailles rousses et, de part et d’autre de sa tête, poussaient deux cornes blanches. Son museau était large et encadré de grosses moustaches ondulantes. Enfin, ses immenses yeux noirs aux reflets bleus donnaient l’impression que la bête était aussi sage que puissante.

Ses contours paraissaient flous, comme s’il n’était pas vraiment là. Une énorme chaîne en acier emprisonnait ses pattes, ses ailes et son cou, l’empêchant de bouger.

L’animal regardait Lizzie avec une curiosité mêlée d’espoir, tandis qu’elle le détaillait des yeux, bouche bée.
Elle était plongée dans ses pensées lorsqu’une voix s’éleva.

— Bonjour, petite. Cela fait longtemps que je t’attends, passant mon temps à regarder la lune et le soleil se succéder indéfiniment. Mais le jour de ma délivrance est enfin arrivé. Tu es là pour cela, n’est-ce pas ? Pour me libérer de ces chaînes qui m’empêchent de retourner dans mon propre monde ?
— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivé ici ? demanda Lizzie, intriguée.
— Je suis le Dragon, petite. Le Dragon de Lysandrûl. J’ai été enchaîné ici par un humain voici des années. Je n’ai pu préserver qu’à moitié mon corps de la mort en l’envoyant dans mon monde. C’est pour cela que je t’apparais transparent. Une partie de moi survit en Lysandrûl grâce à mes pouvoirs, mais je ne suis pas assez puissant pour me défaire seul de ces chaînes ensorcelées. Peux-tu m’aider ?
— Mais je ne suis pas assez forte pour casser ces chaînes. Mon père, lui, le pourra. Ce soir, quand il reviendra, il vous délivrera et vous pourrez rentrer chez vous !
— Ton père ne pourra rien pour moi, il ne peut pas me voir. Seuls les enfants peuvent me voir, car ils sont les seuls à croire réellement en l’existence des êtres des autres mondes. Il est important de croire aux contes de fées, souviens-t’en !
— Oui, monsieur le Dragon, acquiesça Lizzie sagement.
— C’est bien. L’homme qui m’a emprisonné ici a autrefois vécu dans cette maison qui est maintenant la tienne. La clé qui ouvre le cadenas doit s’y trouver.
— Mais la maison est si grande ! Comment vais-je faire ?
— Il s’agit d’une clé ancienne et argentée, assez grande et décorée de motifs. Elle est peut-être rouillée ou restée aussi belle qu’à son premier jour… On ne sait jamais avec la magie. Je ne peux pas t’aider davantage car je suis bloqué ici. Bonne chance, petite, je compte sur toi pour la retrouver !

Lizzie hocha gravement la tête mais n’ajouta pas un mot. Elle courut vers la maison sans un regard en arrière. Une journée ne lui serait pas de trop pour fouiller sa nouvelle demeure avant le retour de ses parents.

Arrivée devant la porte d’entrée, elle décida de commencer par le rez-de-chaussée. Tous les tiroirs de la grande cuisine furent retournés, les placards vidés, mais la fillette ne trouva rien de plus qu’une toute petite clé rouillée qu’elle reposa avec dépit à côté d’une pelote de ficelle.

Elle ne trouva rien d’intéressant non plus dans le secrétaire du couloir ni dans l’armoire de la salle à manger. Il ne restait qu’une vieille commode dans le petit salon, mais seuls quelques petits moutons de poussière subsistaient dans ses huit tiroirs.

Le couloir du premier étage était désespérément vide. Seules quelques traces plus sombres sur la tapisserie permettaient de penser que des meubles avaient été posés là, empêchant le soleil de décolorer les murs. Lizzie espérait que ces meubles disparus ne contenaient pas la fameuse clé, ou alors, il serait très difficile de la retrouver.

Les six chambres étaient toutes vides, sauf la sienne et celle de ses parents, mais leurs meubles venaient exclusivement de leur ancienne maison.

Les trois salles de bain, avec leurs nombreux rangements, furent plus longues à fouiller. Mais elle en sortit bredouille, l’estomac criant famine. Elle redescendit pour prendre une pause et manger les délicieux sandwichs préparés par sa mère. Elle espérait que ses parents ne seraient pas de retour bientôt, car il lui restait le grenier à passer au peigne fin, la pièce que sa mère lui avait interdit de pénétrer. Mais tant pis, il fallait coûte que coûte délivrer le dragon de Lysandrûl ! Le grenier était la plus grande pièce car elle s’étendait sous les combles, sur toute la longueur de la maison.

C’est avec un peu d’appréhension que Lizzie monta les marches du petit escalier en bois. Elles étaient étroites, très hautes et il n’y avait pas de rambarde à laquelle se rattraper si elle trébuchait. La fillette espérait que ses parents ne remarqueraient pas les traces de ses pas dans la couche de poussière. Il faisait très sombre sous le toit, les rares fenêtres étant condamnées par des panneaux de bois. Heureusement, il y avait de l’électricité et une ampoule poussiéreuse s’alluma lorsqu’elle actionna l’interrupteur. Mais lorsque Lizzie put voir tout ce qui était entreposé là, elle poussa un long soupir de découragement. Chercher une clé dans tout ce bric-à-brac, c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin !
Prenant son courage à deux mains, elle commença à tout retourner dans la pièce. Il y avait de tout, des vêtements par piles entières dont elle fouilla chaque poche, des caisses de vaisselle dont elle souleva tous les couvercles, des cartons de jouets qui étaient pour certains en très bon état et qu’elle décida de descendre dans sa chambre et d’autres au moins aussi vieux que ses grands-parents ! Les précédents propriétaires avaient accumulé beaucoup de choses au fil des années et avaient tout laissé en partant.

Couverte de poussière, Lizzie dut malheureusement se rendre à l’évidence à la fin de la journée. La clé n’était pas dans la maison. Alors qu’elle descendait pour fouiller le jardin où elle avait aperçu un petit cabanon le matin même, elle entendit un camion klaxonner. Ses parents étaient rentrés !

Elle essuya rapidement ses vêtements pour enlever le gros de la poussière et se précipita vers le rez-de-chaussée. Elle arriva dans le hall d’entrée au moment où son père ouvrait la porte.

Lizzie allait se jeter dans ses bras lorsqu’elle aperçut le trousseau de clés dans la main de son père. Outre la clé de l’entrée et sa clé de voiture, une imposante clé argentée brillait entre ses doigts !

— Où as-tu trouvé cette clé, Papa ?
— Bonjour à toi aussi ma chérie, j’espère que tu as passé une bonne journée ! Cette clé était sur le trousseau que l’on m’a donné lors de la vente de la maison. Je ne sais pas ce qu’elle ouvre mais elle est jolie, n’est-ce pas ?
— Oui Papa, très jolie ! Tu peux me la donner, s’il te plaît ? J’en ai besoin ! demanda Lizzie d’un ton pressant.
Son père la regarda d’un air interrogateur puis, devant l’impatience de sa fille, détacha la clé du trousseau et la lui donna.
— Merci ! lança Lizzie en courant vers l’extérieur.
— Attends Lizzie, ne va pas dans le jardin, il va bientôt faire nuit, tu risques de te perdre !
Mais Lizzie était déjà loin. Elle entendait ses parents l’appeler depuis la maison mais elle courait vers le Dragon comme si sa vie en dépendait. En la voyant arriver ainsi, le Dragon se redressa.
— L’as-tu trouvée, petite ?
— Oui ! J’ai fouillé toute la maison, mais elle était sur le trousseau de clés de mon père ! C’est bien celle-ci ? demanda-t-elle en brandissant la clé.
Le Dragon, les yeux brillants, ne put qu’acquiescer.
— Recule-toi, fillette, je vais revenir totalement dans ce monde pour pouvoir détruire le sortilège lié aux chaînes.

Le Dragon, dont les contours devenaient de plus en plus nets, grossissait à vue d’œil. Ses écailles étaient maintenant d’un rouge profond et ses cornes d’un blanc éclatant.

Lizzie s’approcha du Dragon avec une pointe d’appréhension. Il baissa sa large tête pour lui permettre d’ouvrir le cadenas situé à la base de son cou. La clé tourna toute seule quand Lizzie la mit dans la serrure. Le souffle chaud du Dragon sur sa nuque avait quelque chose de rassurant mais Lizzie s’éloigna de nouveau. Les chaînes brillaient intensément alors que le Dragon se redressait. Il cracha un long jet de flammes vers le ciel et déploya soudainement ses deux grandes ailes. Les chaînes avaient disparu !

Le Dragon se redressa totalement, majestueux. Puis approcha son museau de Lizzie.
— Merci, petite. Je dois retourner en Lysandrûl à présent. Tu m’as sauvé la vie. J’ai une dette envers toi. Si un jour tu as besoin de mon aide, appelle-moi, je reviendrais.
— Je m’appelle Lizzie. Au revoir, monsieur le Dragon.
— Au revoir, Lizzie.
Le Dragon scintilla un instant et disparut soudainement. Aux pieds de Lizzie, une écaille ovale, d’un rouge profond, brillait entre les brins d’herbe. Elle sourit.

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Illustration de Pablo Vasquez

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Léa Gerst

Léa Gerst

Léa Gerst est une bretonne franco-allemande qui écrit depuis qu’elle a sept ans ! Elle est passionnée par les littératures de l’imaginaire et aime tout particulièrement les univers d’Harry Potter et du Monde de Narnia ainsi que les livres de Pierre Bottero. Elle est rêveuse et adore...   [+]

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Opération « Komodo » !

En racontant les aventures de Lizzie à mon copain Budi, il m’a dit que dans son pays natal, en Indonésie, il y a d’immenses lézards de 2 à 3 mètres de long appelés Dragons de Komodo. Au début je ne le croyais pas, alors il m’a montré des photos… Même s’ils ne crachent pas de feu, ces animaux existent vraiment : ce n’est pas une légende ! Du coup, j’économise pour partir en Asie et voir ces dragons de plus près... Ma valise est déjà prête

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