Short Edition

Lucile brûle les planches

Blandine Butelle

1
Amour et quiproquo

Je jette un regard derrière le rideau : la salle est pleine. Comment ai-je fait pour me retrouver dans une situation pareille ? Enfin, si, malheureusement, je sais... Laissez-moi vous raconter.

Tout a commencé il y a trois mois quand Madame Leroux, la prof de français, nous a dit qu'elle voulait créer un club théâtre. Pendant qu'elle essayait de nous convaincre de toutes les vertus de l'activité théâtrale, j'avoue, je l'écoutais d'une oreille plus que distraite. Pour quelle raison ?

Tout d'abord, le théâtre est une activité qui consiste à parler devant d'autres personnes et ça, pour moi, c'est juste impossible. Demandez-moi de gravir l'Anapurna à mains nues, de traverser la Manche à la nage ou de courir un marathon sous le soleil brûlant du Sahara, je pourrais y réfléchir.

Mais me mettre sur une scène avec des dizaines de paires d'yeux braqués sur moi et déclamer un texte, ça, non, jamais ! Depuis toujours, réciter une poésie devant le reste de la classe, présenter un exposé ou, juste lever la main pour demander la parole me rend malade.

Ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais rien. Je déteste tout simplement attirer l'attention sur moi.

Alors le théâtre, il n'en était pas question !

Madame Leroux avait donc fini de nous faire sa promo et notait le nom des inconscients qui ne craignaient pas de se ridiculiser en public lorsque je l'ai entendue dire :

— Lucile ? Tu es sûre ?

C'est là que je me suis rendue compte que j'avais levé la main.

Un drôle de bruit est sorti de ma bouche et Madame Leroux a immédiatement interprété ça pour un « Oui » alors qu'il voulait dire « Mourir, plutôt mourir que faire du théâtre ! ».

En sortant de la salle de classe, Aimée, ma meilleure amie, m'a demandé en posant la main sur mon front si je n'avais pas de fièvre...

Par quel miracle avais-je pu me porter volontaire ?

Je savais très bien, moi, comment ce miracle s'était produit.

En cours de français, Tiago est placé dans la rangée juste devant moi. Si bien que je peux passer une bonne partie des cours à le regarder sans qu'il s'en aperçoive. Le bonheur !

Tout ça pour dire que, quand il a fallu des volontaires pour ce foutu club théâtre, Tiago a levé la main et, pendant une micro-seconde, mon cerveau a dû perdre le contrôle et ma main s'est levée ! Parce que Tiago, je le suivrai au bout du monde ! Voilà ! C'est dit.

Quand j'ai expliqué ça à Aimée, elle m'a dit :

— Pur réflexe de Pavlov ! Tu sais le scientifique qui faisait tinter une sonnette à chaque fois qu'il nourrissait son chien. Dès qu'il faisait tinter la sonnette, le chien bavait comme s'il allait manger !

— Tu me compares à un chien qui bave, ai-je dit... sympa.

— Ça veut dire que t'as plus le contrôle de toi-même, a continué Aimée, et ça, ma grande, c'est pas bon. Tu es en plein dans l'âge bête.

Ça ne m'a pas franchement réconfortée, mais si on ne peut pas compter sur sa meilleure amie pour vous faire voir la vérité en face...

Ensuite, elle est repartie dans la classe parler à Madame Leroux.

— Tu as réussi à la convaincre de retirer mon nom de la liste ? ai-je un instant espéré quand elle est revenue.

— Non. Mais je lui ai demandé d'ajouter le mien. Je ne vais pas te laisser toute seule dans cette galère.

Alors, ça, si c'était pas de l'amitié !

Parce que je la connais, Aimée, et je sais très bien que se donner en spectacle, ce n'est pas son truc à elle non plus.

Je n'ai pas arrêté de penser à ça toute la journée.

Et, malgré le soutien d'Aimée, j'en suis venue à la conclusion que je n'y arriverais jamais. Je m'imaginais déjà sur la scène, incapable d'ouvrir la bouche devant une foule de gens qui n'hésiteraient pas à se moquer de moi et finiraient par me jeter des tomates. Je serais à jamais ridiculisée. Je devrais changer de collège. Je ne verrais plus Aimée et je serais éloignée de Tiago à jamais.

En rentrant à la maison ce soir-là, je suis allée voir Maman pour qu'elle me sorte de cette situation :

— Maman, j'ai fait une énorme bêtise ! ai-je commencé.

— Quoi ? s'est étonnée Maman.

Je lui ai demandé de s'asseoir, je n'avais pas envie qu'elle se casse quelque chose en perdant connaissance à l’annonce que j’allais lui faire. J'ai pris alors une grande inspiration avant de balancer :

— Je me suis inscrite au club théâtre.

Maman a écarquillé les yeux :

— C'est... c'est... a-t-elle bredouillé.

Voilà, elle avait perdu la parole à cause de mes actions inconsidérées. Quelle mauvaise fille j'étais !

—… C'est formidable ! a-t-elle fini par lâcher. Ça va te faire beaucoup de bien !

— T'as pas bien compris ce que je t'ai dit ?

Il n'y avait qu'une explication à sa réaction : elle avait perdu la tête !

— Bien sûr que j'ai compris, a poursuivi Maman, et je trouve que c'est une idée fabuleuse ! Ça va te permettre de t’extérioriser. J’ai toujours pensé que le théâtre te ferait beaucoup de bien. Tu sais, Lucile, beaucoup de grands comédiens sont très timides.

— Je me suis inscrite mais c'est une erreur, il faut que tu m'aides ! Tu sais bien que je ne suis même pas capable d’entrer dans la boulangerie pour acheter le pain.

Un jour, je devais avoir sept ans, ma mère m'a envoyée à la boulangerie pour acheter des sucettes. La boulangère n'a pas compris ce que je voulais et je suis sortie de là avec quatre baguettes sans oser protester. Depuis cette expérience lamentable, je n'ai pas remis les pieds dans une boulangerie.

— Mais je ne comprends pas, Lucile. On t'a forcée à t'inscrire ? Menacée ?

Comment expliquer à ma mère que j'avais levé la main parce que le garçon le plus mignon de la terre avait levé la sienne au même moment ?

— Disons qu’il y a eu un quiproquo… Il faut me dispenser ! ai-je crié.

— Il faut un motif médical pour dispenser quelqu'un, Lucile.

— Je suis timide. Maladivement timide, ai-je insisté.

— La timidité n’est pas une maladie. Pas au sens où tu l’entends…

— Il doit bien avoir une maladie qui empêche de se montrer en public ?

— Si tu en trouves une... a dit Maman en soufflant. Je sais à quel point parler en public peut te rendre anxieuse et je ne souhaite pas te voir malheureuse, mais je reste persuadée que cette expérience te ferait beaucoup de bien.

Et moi, j'étais persuadée que cette expérience me ferait beaucoup de mal. Mais le principal était que ma mère n'était pas totalement opposée à l'idée de me dispenser. J'ai donc passé deux heures sur Internet à chercher des maladies qui pourraient me permettre d'être exemptée de théâtre. A l'heure du dîner, ma tante Sibylle était là.

— Tu as trouvé quelque chose ? m'a demandé Maman.

— Une angine, ça cause des extinctions de voix, ai-je commencé.

— Ça ne dure que quelques jours. Ça peut au mieux te faire rater une ou deux répétitions mais pas plus... a dit Maman en faisant la moue.

— La variole, j’ai vu des photos, on est plein d’immondes pustules, impossible d’apparaître en public.

— Ça veut dire que tu ne pourras plus aller en cours. Et en plus, c’est éradiqué, on va avoir des ennuis. Tout ton entourage va se retrouver en quarantaine… pas question. Autre chose?

— La maladie d’Alzheimer. Plus de mémoire. Impossible d’apprendre mon texte.

— C’est une maladie incurable qui touche les personnes âgées. A coup sûr, des médecins viendraient te chercher pour t’examiner. Tu deviendrais un rat de laboratoire. Je crois que tu es bonne pour faire du théâtre, a lâché Maman avec un sourire compatissant.

— Du théâtre ? Toi, tu vas faire du théâtre ! s’est exclamée Tante Sibylle.

— Oui. Pour une raison qui m’échappe encore, Lucile s’est inscrite au club théâtre du collège, a expliqué Maman.

— Mais, elle est déjà terrifiée à l’idée d’aller acheter du pain…

— Ah, qu'est-ce que je te disais ! ai-je ajouté.

Heureusement que Tante Sibylle était là pour m’épauler et tenter de raisonner Maman. Mais visiblement, ça ne fonctionnait pas. Maman s’est énervée :

— Vous allez arrêter avec cette histoire de pain ! Ce n'est quand même pas sorcier d'acheter du pain ! Puisque c'est comme ça, Lucile, à partir de demain, tu iras acheter le pain tous les jours !

2
Du pain sur la planche

Ma vie devenait un enfer ! On n'a pas mangé de pain pendant huit jours. Finalement, j'en avais tellement assez qu'un soir, je suis entrée dans la boulangerie et j'ai crié :

— Un pain, s'il vous plaît.

— Quelle sorte de pain? m'a demandé la boulangère. Baguette ? Épi ? Boule ? Fougasse ? a-t-elle énuméré devant ma mine déconfite.

— Baguette, ai-je bredouillé.

— Quelle sorte ? Tradition ? Viennoise ? Nordique ? Du Nil ? a continué la boulangère.

On nous apprend des théorèmes à l'’école mais rien, pas un mot sur la quantité astronomique de sortes de pain. J’en ai pointé une du doigt.

— La Toscane. Excellent choix, a dit la boulangère en me tendant la baguette.

J’ai tendu un billet et je me suis précipitée vers la sortie.

— Et ta monnaie ? ai-je entendu dans mon dos.

Tant pis, c’était cadeau. J’ai couru jusqu’à la maison, déposé la baguette sur la table de la cuisine et je suis allée dans ma chambre. Quand j’ai entendu Maman rentrer, je me suis précipitée pour voir sa réaction. Là, j’ai constaté qu’il y avait deux baguettes sur la table.

— Je vois qu'on a craqué au même moment, ai-je dit.

— Oui... a répondu Maman. Mais au moins, ça prouve que j'avais raison : tu es parfaitement capable d’aller acheter du pain. Par conséquent, je suis convaincue que tu parviendras aussi à faire du théâtre. En revanche, je ne suis pas sûre de t’obliger à y retourner…

— Pourquoi ? ai-je demandé.

— Dix euros la baguette, a continué Maman. La boulangère peut être contente. À ce rythme-là, tu vas vite nous ruiner.

Le lendemain eut lieu la première séance de théâtre. Quand nous sommes arrivées avec Aimée, nous avons remarqué qu'il manquait du monde. Il n'y avait que six garçons. Aucune fille, à part nous. J'aurais dû trouver ça bizarre. Mais Tiago était là, et pour moi, c'était le plus important.

Madame Leroux a pris la parole :

— Comme vous le voyez, certains... certaines, devrais-je dire, se sont désistées. Tout ça parce qu'un plaisantin a révélé mon intention de monter la pièce Roméo et Juliette de Shakespeare en insistant bien sur la scène du baiser. J'ai tenté de les rassurer mais elles n'ont rien voulu entendre... Je suis néanmoins heureuse de constater que Lucile et Aimée ont fait preuve de maturité et ne se sont pas affolées sans raison.

Pour dire la vérité, Aimée et moi n'étions pas au courant de l'affaire.

— Nous ne sommes plus très nombreux, a poursuivi Madame Leroux, donc nous ne pourrons monter la pièce prévue. Vous ne pouvez plus laisser tomber. Monter une pièce de théâtre est un travail collectif. Abandonner gâcherait le travail de tous vos camarades !

Et voilà. Au lieu de passer tout ce temps à cogiter pour trouver un moyen de me défiler, j'aurais dû aller voir Madame Leroux pour lui dire que tout cela était un épouvantable malentendu. Maintenant c'était trop tard.

On a commencé par des jeux. Madame Leroux nous a demandé de nous mettre par deux. Je me suis mise avec Aimée. La règle était simple : Aimée devait bouger et je devais imiter chacun de ses gestes. Même pour moi, ce n'était pas compliqué.

Puis, on a fait des exercices d'articulation avec des phrases comme : « Les chaussettes de l'archi-duchesse sont-elles sèches, archi-sèches ?» ou « Un dragon gradé dégrade un gradé dragon. » Je vous conseille d'essayer, vous verrez, c'est amusant. J'avoue qu'on a bien ri.

Néanmoins, je n'oubliais pas qu'une représentation théâtrale n'avait rien à voir avec ça. Là, nous devions tous faire les mêmes exercices. Mais, le jour de la représentation, il faudrait se présenter devant une foule de personnes tapies dans l'ombre, qui n'avaient rien de mieux à faire que de nous regarder. Effrayant !

— Tu vois qu'elle a survécu, a dit Maman à Tante Sibylle en me voyant arriver. Ça s'est bien passé ?

— Pour l’instant, oui, ai-je répondu.

— Et qu'est-ce que vous allez jouer ? a demandé Tante Sibylle.

— On ne sait pas encore...

Je devais vraiment avoir l'air abattu car Tante Sibylle a ajouté :

— Allez ma grande, je suis sûre que tu vas  !

Même si j'avais parfaitement compris que Tante Sibylle essayait de me rassurer en me prédisant un grand succès, pendant un instant, je me suis vue avec une boîte d'allumettes à la main en train de regarder cramer le collège. L'idée m'a réconfortée quelques secondes...

— Tu pourrais peut-être faire des propositions à ta prof pour trouver un rôle qui te conviendrait… a dit Tante Sibylle.

— L'homme invisible... ai-je marmonné.

Maman a souri.

— Zorro ! s'est écriée tout à coup Tante Sibylle.

— Quoi ?

— Vous pourriez jouer une version théâtrale de Zorro. Tu pourrais jouer Bernardo, il est muet…

— Tornado, le cheval, ne parle pas beaucoup non plus, a ajouté Maman.

Je les ai laissées rire toutes les deux. Quand je pense que c'est moi qui étais censée être en plein âge bête. Cela dit, l'idée du rôle muet me plaisait bien. J'ai fait quelques recherches sur Internet. Et c'est là que j'ai trouvé une idée fabuleuse...

3
Souffler n'est pas jouer

— J'ai trouvé la pièce que nous allons monter, a annoncé Madame Leroux ce jour-là. Il s'agit du Barbier de Séville de Beaumarchais.

Après nous avoir expliqué que Beaumarchais était un grand du , Madame Leroux nous a lu la pièce.

Je vous résume : c'est l'histoire du comte Almaviva qui tombe amoureux de Rosine (jusque-là, rien de compliqué). Mais Rosine est séquestrée par le docteur Bartholo qui veut l'épouser. Le comte, avec l'aide de Figaro (son ancien serviteur), va délivrer Rosine. Et tout est bien qui finit bien : le comte Almaviva et Rosine se marient mais, par contre, rien ne dit s'ils ont beaucoup d'enfants.

— Il faut vraiment qu’on apprenne tout ça par cœur ? a demandé Bérenger.

— Oui, évidemment, a répondu Madame Leroux.

— Les phrases sont super compliquées, a-t-il ajouté. On peut pas moderniser tout ça ?

— Moderniser ? a répété Madame Leroux. Du style : « Salut Rosine ! Je te kiffe ! Si tu me kiffes aussi, on pourrait se faire un McDo ? »

Il y a eu un grand silence. J'en ai profité pour lever la main.

— Oui Lucile, a dit Madame Leroux qui était rouge écarlate.

— On pourrait peut-être avoir un souffleur. Vous savez, une personne qui souffle aux comédiens quand ils ont un trou de mémoire… Je pourrais m'en charger...

— Oui, je vois parfaitement de quoi tu parles, Lucile. Ce n’est pas une mauvaise idée… a dit Madame Leroux.

L'affaire était conclue. Tiago s'est retrouvé à jouer Figaro, Bérenger, le comte Almaviva et Aimée le rôle de Rosine. Tout semblait s'imbriquer parfaitement. Mais Aimée n'était pas de mon avis :

— Quand je pense que je me suis inscrite par solidarité avec toi et que je me retrouve avec le premier rôle féminin alors que tu vas rester au bord de la scène à attendre que ça se passe... Franchement, Lucile, j'ai l'impression que je me suis fait rouler...

— Mais pas du tout, ai-je bredouillé...

Aimée a préféré ne pas rentrer avec moi ; elle avait besoin d'être seule.

Elle finirait bien par comprendre que pour moi c'était une question de vie ou de mort. J'étais tellement soulagée de ne pas être sur scène.

— Je vais être souffleuse ! ai-je annoncé à Maman en rentrant.

— C'est bien… a-t-elle dit.

Mais à sa tête, je voyais bien qu'elle ne trouvait pas ça bien du tout.

— T'es pas contente... ? ai-je demandé en connaissant parfaitement la réponse.

— Tu as trouvé le moyen de te défiler. Tant mieux pour toi.

On pouvait dire que j'avais réussi ma journée : j'avais à la fois déçu ma mère et ma meilleure amie. Mais je pense qu'elles auraient été encore plus déçues de me voir ridiculisée devant une salle noire de monde.

4
Coup de théâtre

Comme j'aimais le regard désespéré que Tiago me lançait pour que je lui souffle son texte et le petit clin d’œil qu'il me faisait toujours après pour me remercier... La vie était belle...

— J'ai une mauvaise nouvelle, a annoncé Madame Leroux ce jour-là. Tiago ne pourra pas jouer la pièce. Sa grand-mère est décédée, il est parti au Brésil pour assister aux obsèques.

Mon monde s'écroulait.

— Nous n'avons plus de Figaro, la représentation est dans quatre jours. Je crains que nous ne soyons obligés d'annuler, a dit Madame Leroux.

Tout le monde était dépité. C'est là qu'Aimée a levé la main.

— Il y a bien une solution, Madame, mais...

— Si tu as une solution, donne-la tout de suite, a imploré Madame Leroux.

— Lucile... a commencé Aimée. Elle a assisté à toutes les répétitions. Elle connaît la mise en scène. Et je suis sûre qu'à force de l'entendre, elle connaît le texte par cœur.

J'avais bien compris qu'Aimée m'en voulait. Mais de là à me trahir de cette façon...

— Surtout le rôle de Tiago, a ajouté Madame Leroux. Vu la façon dont elle boit ses paroles, elle doit le connaître sur le bout des doigts.

Tout le monde a ri. Si même les profs s'y mettaient... Mais il n'était pas question que je me laisse faire.

— Mais je suis une fille et Figaro est un garçon, ai-je objecté.

C'est là que Bérenger a pris la parole :

— En Angleterre, il y a longtemps, les femmes n'avaient pas le droit de jouer sur scène et les rôles de filles étaient tenus par des garçons. J'ai vu ça dans un film...

— Tu as parfaitement raison, Bérenger, a ajouté Madame Leroux. Par ailleurs, le théâtre est l'art du déguisement. C'est décidé, Lucile reprend le rôle de Figaro !

Ils ont tous crié de joie. Je suis rentrée à la maison en mode zombie, tellement j'étais désespérée.

— Qu'est-ce qui se passe ? m'a demandé Maman.

— Tiago est parti au Brésil. Je vais jouer Figaro. C'est à cause d'Aimée ! C'est elle qui a dit que je pouvais jouer Figaro ! C'est une traîtresse ! Une traîtresse ! ai-je hurlé.

— Aimée ? a dit Maman. Celle qui s'est inscrite au club théâtre pour te soutenir ? Pour que tu puisses passer du temps à baver devant Tiago ?

Ça m'a calmée d'un coup.

— Mais comment tu sais tout ça ? ai-je demandé.

— J'ai croisé la mère d'Aimée, a expliqué Maman. Et je peux t'assurer qu'Aimée aussi s'est sentie trahie quand tu as manigancé ton histoire de souffleuse.

— Mais...

— Tu aurais pu lui en parler avant, Lucile. Tu n'es pas la seule à avoir des émotions. Maintenant, je te conseille d'aller réviser ton texte ! Parce qu'il n'est plus question que tu te défiles. Vendredi, tu seras sur scène, que tu le veuilles ou non.

Je suis partie dans ma chambre en claquant la porte.

5
Le Jour J

Voilà comment je me suis retrouvée dans cette situation impossible.

Nous sommes à quelques minutes de la représentation. J'ai reçu un message de Tiago qui me souhaitait de me « casser une jambe ». Je l'aimais encore plus d'avoir si bien compris la détresse dans laquelle je me trouvais.

C'était avant d'apprendre que ça voulait dire « bonne chance ». Ben oui, au théâtre, si vous souhaitez bonne chance à quelqu'un, ça veut dire que vous lui voulez du mal, alors que si vous lui dites de se casser une jambe, ça veut dire que vous lui souhaitez bonne chance. Oui, je sais, ce n'est absolument pas logique mais c'est comme ça chez les comédiens. Une bande de malades ! Tous à enfermer !

Bon, je vous laisse, j'entends les trois coups. J'entre bientôt en scène. Mon cœur bat la chamade. Il va bientôt lâcher. Adieu. Merci d'avoir pris le temps d'écouter cette histoire.

Le rideau se ferme. Les spectateurs applaudissent. On m'attrape par la main, on salue. La salle est debout. La représentation est terminée. Je ne suis pas morte. Je l'ai fait et j'ai survécu !

Madame Leroux nous rejoint sur scène :

— Je tiens d'abord à vous remercier d'être venus si nombreux. Et, devant un tel triomphe, je peux d'ores et déjà vous annoncer que nous perpétuerons le club théâtre et que nos comédiens reprendront leur rôle dans la suite du Barbier de Séville...

— Ne me dis pas qu'il y a Le Barbier de Séville 2, je murmure à Aimée.

— Non... répond-elle. La suite s'appelle Le Mariage de Figaro.

— Y'en a pas d'autre après ? je demande fébrilement.

— Si... c'est une trilogie, m'explique Aimée.

Je suis maudite.

— Ça aurait pu être pire, ajoute Aimée. Imagine que Madame Leroux ait décidé de monter une adaptation de Star Wars, on était parties pour neuf épisodes.

— Star Wars... dis-je. Tu plaisantes ! J'aurais joué Dark Vador, avec le masque et la grande cape, ça aurait été génial.

— Et moi, Maître Yoda, me répond Aimée.

On rit. On est réconciliées.



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Illustration de Miia Illustratrice
Blandine Butelle

Blandine Butelle

Passionnée de lecture depuis son enfance, c’est à partir de l’âge de douze ans que Blandine Butelle écrit ses premières nouvelles. Après des études de Lettres, elle continue d’écrire pour les grands et les petits. Aujourd’hui, Blandine est maîtresse d’école dans un village du ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Traditions et superstitions au théâtre

Savais-tu qu'il est interdit de dire « bonne chance » à un comédien ! A la place, on lui dit « merde » !
Etonnant, n’est-ce pas ?
Et ce n’est pas parce qu’il faut dire des gros mots au théâtre… mais parce qu’avant, les spectateurs se déplaçaient en calèche, des voitures tirées par des chevaux. Lorsqu’il y avait beaucoup de crottin devant le théâtre, cela voulait dire que la pièce avait du succès !

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