- 1 -


Je suis la fille de la lune et des étoiles ; de l’ombre et du silence. Je suis Hahepi Cuwitku : fille de la nuit. Mais on m’appelle Oka. Chez nous, les Sioux Lakota, à chaque naissance, le sorcier convoque les esprits, pour qu’ils donnent à l’enfant les cadeaux de la vie.
J’ai reçu de la terre, la force de me dresser sur mes jambes. Le vent m’a offert de sentir le danger avant tout le monde et la nuit m’a donné la patience, par qui tout arrive un jour. Mais le soleil n’a pas été invité par les esprits et aveugle je suis née.

J’ai passé mes premières années accrochée sur le dos de ma mère. Mes petits doigts jouaient dans ses cheveux soyeux et je m’enivrais du parfum de sa peau. De temps à autre, elle me posait au sol. Je roulais dans mes mains et portais à ma bouche, la terre salée du Dakota. Mais en grandissant, je suis devenue trop lourde et ma mère m’a dit un beau jour :
— Oka, mon enfant, je ne peux plus te porter. Je dois te confier au vent maintenant. Marche droit, les mains devant toi, pour protéger ton visage et écoute la voix de la plaine. Elle te préviendra des dangers.
Alors, je me suis redressée, comme une brave et j’ai avancé vers l’inconnu. Je tendais l’oreille et j’écoutais le vent.

Aujourd’hui, il souffle différemment à mon oreille, selon qu’il rencontre un obstacle ou s’écoule librement. Dans la plaine, je l’entends prendre son élan et traverser les grands espaces dans un sifflement sourd. Mais dans le campement, sa course est brisée par nos tipis. Je perçois les cassures et les redémarrages. Je sens les tourbillons envelopper les hauts sapins et embrasser les rochers avant de les contourner. L’esprit du vent pleure, gémit, hurle ou rit en se frottant aux reliefs. Je reconnais les voix, qui dessinent à mon oreille, mille obstacles différents. Je ne connais ce qui m’entoure que par le murmure du vent. Mais je peux, grâce à lui, dessiner dans ma tête ce que mes yeux ne voient pas.
La brise, mon amie, ne fait pas que chanter. Elle vole les odeurs des choses et des gens, puis les porte à mon nez. Je devine à cent lieues, la présence d’un castor. Je peux dire l’humeur d’un cheval sauvage. En colère, son poil dégage un parfum âcre. Je différencie l’aigle du vautour quand ils planent au-dessus de moi. L’aigle sent le soleil, le vautour sent la terre des ombres.
Moi, Oka, j’aime la vie. J’aime ma famille et aussi ma tribu. Pourtant, dans notre clan, tout le monde ne tourne pas son cœur vers moi. Ils oublient que j’entends tout et de très loin. Ils parlent fort et leurs paroles, aiguisées comme nos flèches, viennent briser mon âme. Hoga, l’oncle de ma mère, a la bouche méchante. Je l’ai entendu libérer ces mots :

— Ta fille est une charge pour nous tous, Inawi. Elle ne rapporte rien, ne travaille pas, ne cuisine pas. Un jour ou l’autre il faudra nous en séparer.
— Que dis-tu Hoga, tu es fou ?
— Quelle faute as-tu commise pour engendrer une fille aveugle ? Pose-toi cette question. Elle est ta punition, pas la nôtre. Pourquoi devrais-je travailler pour nourrir une fille du clan qui passe son temps à écouter le vent ?
— Toi ? Travailler ? Mais tu passes ton temps en ville. Et tu rentres saoul chaque soir.
— Ne juge pas l’homme,  !
Mais à ce moment, Apawi, notre grand chef est intervenu :
— Retourne à tes affaires, Hoga. L’alcool grignote ton cerveau comme le castor ronge le bois. Tu finiras comme l’arbre, le nez dans la rivière.
— Nous en reparlerons, a lancé mon grand-oncle avant de quitter ma mère.

Depuis ce jour, je sais que je dois quitter la réserve, pour ne pas être une charge pour les miens. Apawi est sage, mais il est vieux et Hoga veut déjà sa place. Je devine qu’il est grand et fort. Il déplace beaucoup d’air lorsqu’il marche. Sa voix résonne gravement et je comprends que son torse est large et puissant. C’est un guerrier. Son odeur acide me brûle le nez. Elle porte en elle la guerre. Lorsque Hoga sera chef à son tour, il bannira ma mère et mon père, s’ils refusent de m’abandonner. Mon père ne s’oppose pas. Il est comme la plupart des hommes de la tribu : il n’est attiré que par la ville. La ville qui promet du travail mais qui ne donne que des malheurs.

Si mes yeux m’ont quitté dès la naissance, c’est mon destin. Je n’ai pas le droit de le faire porter à mes parents. Il faut que je parte. Et vite. Demain, j’irai au milieu de nos chevaux. Ils me connaissent. Je vais parler avec eux. Je vais respirer leur robe et sentir leur souffle sur ma joue. Je vais toucher leurs muscles et leurs tendons, pour choisir le meilleur d’entre eux. Celui qui acceptera de m’emmener devra être robuste et résistant. Mais surtout, le poney, qui m’emportera devra remplacer mes yeux. Car au-delà de notre réserve, l’inconnu m’attend et le vent chantera d’une voix nouvelle.

- 2 -


Le jour s’est levé. Ma mère m’apporte du lait et une galette pour le petit-déjeuner. Elle m’enlace et me serre fort, plus fort que d’habitude et je me demande si elle se doute de mon plan. Partir me fait peur, même si je l’ai décidé. D’ordinaire, ma peau a le parfum du miel. Mais l’angoisse lui donne des notes salées. Est-ce que ma mère peut le sentir, comme moi ? Non, elle n’utilise pas son nez comme je le fais.
— Tout va bien, Oka ?
— Oui, maman, pourquoi ?
— Je te trouve pâle. Ton visage ne reflète pas la lumière.
— Je suis juste un peu fatiguée. Je vais marcher avec les chevaux. Ne t’inquiète pas.
— Fais attention tout de même. Ils galopent en tous sens quand ils prennent peur.
Je souris. Les choses que je ne vois pas me trahissent. Mon visage, ma peau, par exemple. Je n’en contrôle pas la couleur. Je ne sais même pas ce qu’est une couleur. Je rassure ma mère, du mieux que je peux et lorsqu’elle sort du tipi, je dépose dans le fond de ma sacoche, quelques fruits et un restant de galette. Je me dirige ensuite vers le parc à chevaux. Je hume l’air et je compte vingt-sept odeurs différentes. J’ai l’embarras du choix. Le sol vibre : les poneys viennent à ma rencontre. Nos chevaux exhalent un parfum captivant ; mélange de foin, d’herbe sèche, de rosée fraîche mais aussi de musc et même d’urine. Cette senteur profonde et puissante trahit leur vigueur. Nous sommes ce que nous sentons, j’en suis certaine. Cela vaut pour les hommes et bien plus encore pour les chevaux.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine, à mesure que l’heure du départ approche. Je caresse les montures et dans ma tête, j’écarte les plus faibles. Je reconnais les tendons fragiles, les musculatures insuffisantes, les dos creusés et les encolures peu développées. Je ne suis pas loin de faire mon choix quand d’un coup, un des poneys me bouscule.
— Hey ! Qu’est-ce que tu fais ?
Mais l’animal continue de me pousser de la tête. Je pose mes mains sur son front pour l’arrêter et machinalement je porte mes doigts à mes narines.
— Mais qui es-tu toi ? Tu n’es pas des nôtres. Tu ne sens pas l’herbe de nos plaines. Ton poil n’est même pas humide. Tu n’as pas dormi avec les autres. D’où viens-tu ?
À nouveau, le petit cheval frotte son front contre moi, comme pour me dire : tu as raison, Oka, je ne suis pas d’ici.
Je décide de l’inspecter et je passe mes bras autour de son cou qui me semble large et musclé. Mes mains glissent sur son poil soyeux et je découvre un dos robuste et des fesses rebondies. Aucun de nos étalons n’est aussi bien fait.
— Mais par quel hasard es-tu arrivé ici ? J’ai bien envie de t’emmener avec moi, cheval mystérieux, mais… Non. Non, je ne peux pas. Je ne sais pas à qui tu appartiens. Oublions cette idée, laisse-moi passer.
Alors, que je contourne le poney, celui-ci se décale et me barre le passage.
— Que fais-tu ?
Mais il insiste, me pousse, baisse son encolure et m’incite à grimper sur son dos.
— Ça alors ! Tu veux que je monte ? C’est çà ?
Il me bouscule encore.
— Ça va, j’ai compris. Je crois que je n’ai pas le choix. Mais tout de même, tu es incroyable.
Je jette mon sac sur le cou de l’étalon et saute sur son dos. Je n’ai pas le temps de réaliser que je ne lui ai pas passé la bride, qu’il démarre en trombe.
— Arrête ! Je hurle. Arrête ! Tu es fou, je ne vois rien. Je ne peux pas te diriger.
Mais il continue sa course folle. Je m’agrippe à sa crinière généreuse et je serre mes mollets sur ses flancs. Je comprends que nous galopons vers le campement, que je voulais éviter. Je tente un demi-tour, mais ma monture ne veut rien savoir. Elle a pris les commandes. Assurément, elle évite tous les obstacles et semble savoir où elle va. Mais je ne suis pas rassurée pour autant. Des cris me parviennent  :
— Attention, un cheval au galop !
— Regardez, c’est Oka !
— Elle est folle !
— On dirait qu’elle s’enfuit…
— Elle vole un cheval !
— Arrêtez-la, c’est une voleuse…

Je m’éloigne des tipis. Nous avons traversé le camp à toute allure. Ils ont raison, je suis une voleuse. Mais pouvais-je faire autrement ? Je voulais éviter le pire à mes parents. Je viens de faire le jeu de Hoga. Je sais qu’il va me poursuivre et me faire arrêter pour se débarrasser de moi. Je suis une idiote. Mon poney a changé d’allure. Il galope posément. Je n’arrive toujours pas à le diriger.
— Toi aussi, tu es un idiot ! Tu m’as mise dans le pétrin. Non seulement, je suis une voleuse, mais en plus, tout le monde croit que j’ai traversé le camp pour me moquer des miens. Tu es stupide.
Mon petit cheval donne une ruade et je manque de glisser. Puis il s’arrête tout net.
— Enfin, je peux descendre ?
Il hennit.
— Tu es un drôle de poney, toi. Vraiment étrange ! Chez nous, les Sioux Lakota, il existe un mot pour dire mystérieux. C’est ainsi que je vais t’appeler : Wakan. Ça te plaît ?
Il gratte le sol.
— Très bien. Tu sais, Wakan. Maintenant, je n’ai que toi dans ma vie. Ne me laisse pas tomber.
Wakan abaisse son encolure et plie un genou. Je l’enfourche et nous repartons vers l’inconnu.

- 3 -


Cela fait trois jours que j’ai quitté la réserve. Wakan est parfait. J’ai mis en lui toute ma confiance. Il choisit pour moi les chemins les plus praticables, les sentiers les moins encombrés. Nous coupons à travers bois le plus souvent, mais pas une branche ne griffe mon visage. Wakan s’arrête lorsqu’il trouve un point d’eau et je peux me rafraîchir. Pour la nourriture, il déniche de quoi brouter sans mon aide. Quant à moi, j’épuise mes stocks. Quelle sotte je suis. Il n’y aura bientôt plus rien à manger dans ma sacoche et je ne sais ni chasser, ni pêcher. Comment le pourrais-je sans mes yeux ? Je crois que mon escapade ne va pas durer longtemps. Hoga a raison. Je ne sais rien faire et je suis une charge pour le groupe. Il va me retrouver sans problème, puisque Wakan laisse des traces que je ne peux pas effacer, faute de les voir. Il n’aura plus qu’à me traîner devant notre sorcier qui me jugera. J’ai volé un cheval ! C’est ce qu’il y a de plus grave chez nous. Mais je me demande encore à qui j’ai emprunté ce poney. Le mystère reste entier.

Wakan vient de stopper la marche et je comprends que je dois descendre.
— Je n’ai pas soif, Wakan. On peut continuer tu sais.
Je devine, qu’il vient de trouver un ruisseau. La fraîcheur de l’eau embaume l’air et monte jusqu’à mes joues. Mais Wakan insiste et me dépose à terre en douceur. Une odeur caresse soudain mes narines : le feu ! Le feu de bois !
— Bon sang, Wakan ! Ça brûle par ici. Il faut déguerpir. Wakan ! Mais où es-tu ? Reviens !
Je ne trouve plus mon compagnon et j’entends maintenant le bois craquer sous la chaleur des flammes. J’appelle mon poney au secours, mais il semble ne pas m’entendre:
— Waaaakaaaan ! Revieeeeenns !
Trop tard. Je sais bien que les chevaux ont peur du feu. Mais pourquoi m’avoir abandonné ? Ça ne lui ressemble pas. Je vais mourir. C’est donc ça, mon destin. Je ne vais pas tarder à sentir le feu m’encercler. Comment se sauver, dans les bois, quand on ne voit rien ? Je suis perdue, perdue, perdue… Mais soudain, à l’odeur du bois se mêle celle du poisson grillé.
— Le feu ne court pas dans la rivière… Je me dis tout haut.
Je suis soulagée, ce n’est qu’un feu de camp. J’appelle :
— Il y a quelqu’un ? Ohé ! Je suis Oka, de la tribu des Lakota. Répondez-moi ! Je sais que vous êtes là, autour du feu. Je suis aveugle, répondez-moi !
Mais personne ne me parle. Je m’avance en me guidant au crépitement des branches. J’approche mes mains du feu. Il y fait bon. Les poissons cuits sont en dehors du brasier. Je les sens sur ma droite. Quelqu’un les a disposés sur une large écorce. Ils sont encore chauds. Il devrait y avoir quelqu’un mais je n’entends, ni ne sens aucune présence. Pourtant, je me trompe rarement. Après l’irruption de Wakan dans ma vie, c’est un mystère de plus. J’ai faim et l’odeur du poisson grillé chatouille mon estomac. Tant pis, je me décide à manger ce plat abandonné.
Wakan a réapparu, je reconnais le son de ses sabots derrière moi. Je crois que je vais dormir près du feu. Je suis fatiguée, épuisée…

Ξ Ξ Ξ


À mon réveil, une chose troublante me surprend : le feu n’a pas baissé d’intensité. Je ne suis pas seule. Quelqu’un veille sur moi. Cette personne m’a laissé manger son repas. Elle a veillé sur mon sommeil et sur les flammes pour qu’elles ne rejoignent pas le monde des cendres.
— Wakan ? Tu es là ?
Oui, mon fidèle compagnon est présent, juste derrière moi. Sa tête penchée sur la mienne mélange sa crinière à mes cheveux nattés. Son souffle chaud me rassure et me donne le courage d’avancer. J’ignore où nous allons, mais on dirait que mon poney mystérieux le sait.
— Quelqu’un nous aide, Wakan. J’en suis sûre. Tu ne crois pas ? Tu ne réponds rien. Je me demande si tu ne caches pas des secrets inconnus.
Mon petit cheval robuste reste silencieux mais je sens qu’il trépigne. Je le trouve tendu tout à coup.
— Il faut partir ? je lui demande.
Mais je n’ai pas fini de lui poser la question qu’un craquement dans les bois trahit une présence humaine. Est-ce mon bienfaiteur ou bien…
— Qui est là ?
Je m’inquiète et je pose la main sur Wakan, prête à sauter sur son dos. Il n’y a plus un bruit. Je ressens des yeux se poser sur moi. Je suis observée. Comme la biche traquée, je guette le moment où je vais disparaître dans les bois à toute vitesse. Mais j’ai besoin d’en savoir plus. Suis-je encerclée ? Combien sont-ils et qui sont-ils ? Une odeur âcre me pique le nez. Celle de la colère.
— Hoga ? C’est toi Hoga ?
— Oui, c’est moi, petite voleuse. Écarte-toi du cheval que tu nous as pris. Je viens te ramener à la réserve.
— Jamais !
Mes doigts se resserrent sur la crinière de Wakan. Il est prêt à bondir, il n’attend que mon ordre.
— Tu dois m’obéir. Apawi est mort. Je suis maintenant le chef de notre tribu. Écoute mes paroles et suis-moi. Fais-moi confiance.
— Apawi a donc rejoint les sages et je suis triste. Il avait raison : tes paroles sont comme l’alcool que tu bois. Elles brûlent la bouche et elles tournent les esprits pour mieux mentir.
— Tu vas me payer cet affront, fille sans yeux !
La peau de Hoga exhale le souffre. Elle annonce la violence. Vive comme la buse de nos plaines, je saute sur mon poney et donne des jambes.
— Sauve-nous, Wakan ! Vole si tu peux et sauve-nous.

- 4 -


La terre s’ébranle derrière nous. Combien de chevaux sont à nos trousses ? Je n’en sais rien. Hoga hurle sa rage et les rochers du canyon tremblent de peur. Je n’entends plus les sabots de Wakan. Je crois qu’il ne touche pas terre, tant son galop est rapide. Je fourre mon nez dans son encolure et j’invoque les esprits des sages. Le vent siffle à mes oreilles comme il ne l’a jamais fait. Chevaucher un aigle géant en pleine plongée vers sa proie ne serait pas plus exaltant.
— Cours, Wakan. Galope, décolle ! Continue, je crois qu’on les sème.

Mais soudain, mon petit étalon freine dans un nuage de poussière qui me coupe la respiration. Je panique.
— Avance, avance !
J’inflige des coups de talons à Wakan. Au lieu de foncer vers l’avant, mon poney se cabre et fait face à Hoga, qui ne tarde pas à nous rejoindre. Les guerriers sont nombreux. Leurs montures transpirent. L’écume qui sort de leur peau humide a des relents de terre salée. J’entends Hoga descendre de son cheval et s’approcher du mien.
— Saute de ton poney, fille sans yeux, je te ramène au sorcier.
— Je suis Hahepi Cuwitku : fille de la nuit. Appelle-moi par mon nom, Hoga.
— Saute, je te dis.
Mais voici que Wakan se dresse à nouveau sur ses postérieurs et menace Hoga.
— Abattez ce poney, hurle le nouveau chef à nos guerriers.
— Hoga, dit l’un d’eux, nous ne marchons pas sur le sentier de la vérité.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Regarde ce poney. Il a couru plus vite que nos meilleurs .
— Et alors ?
— Regarde ces yeux… Il est aveugle.
Là, je sursaute :
— Quoi ? Wakan, tu es aveugle, toi aussi ?
— Un cheval sans ses yeux, reprend le guerrier, ne se déplace pas à la vitesse du vent. Il est guidé par les esprits. Nous devons rentrer, Hoga, avant que les sages de l’autre monde ne se mettent en colère.
— Les sages m’ont donné le pouvoir. Je suis le chef et je vais punir cette petite squaw et son maudit poney.
— Ils ne t’ont rien donné du tout. Tu as tué Apawi, s’avance un autre guerrier. Je t’ai vu l’empoisonner.
— Ça suffit, hurle Hoga, en roulant sa voix comme le tonnerre.

Mais au tonnerre, la foudre répond.

- 5 -


Wakan a plié son genou droit et m’a déposé sur le sol. Je me trouve face à Hoga, plus furieux que jamais. Il empeste la haine. Mais en respirant plus fort, je trouve qu’il sent le corps sans vie. Je comprends ce qui va se passer et je tente de le prévenir :
— Les esprits sont hors d’eux, oncle. Il est encore temps de leur demander pardon. C’est ta seule chance de ne pas repartir avec eux.
— Je ne quitterai pas le monde des vivants aujourd’hui. Qu’ils aillent au diab…
Les esprits des guerriers anciens ne laissent pas Hoga finir sa phrase. La foudre dans le ciel témoigne de leur bravoure passée et de leur justice. Fâchés du manque de respect, les sages des temps anciens lancent une boule de feu sur Hoga qui roule… le nez dans la rivière toute proche.

— Je crains maintenant pour notre tribu, lance, un brave. Nous n’avons plus de chef et nous avons offensé les esprits.

Alors le vent se lève et se faufile dans les branches qui nous entourent. Son sifflement se change en voix et d’un coup, nous comprenons ses paroles. L’esprit souffle dans notre langue :

— Écoute guerrier et écoutez tous ! Vous n’avez pas entendu la sagesse de Apawi. Vous avez répondu à l’appel de la ville qui vous détourne des forêts. Vous, les braves, avez laissé l’alcool affaiblir votre esprit et les lumières danser devant vos yeux. Alors, les sages de la nuit ont décidé d’agir et Oka est venue au monde. L’esprit du soleil a masqué ses yeux, pour la protéger des lumières de la ville mauvaise et pour qu’elle grandisse, tournée vers la nature. Vous, qui possédez la vue, voyez-en elle, la force de la terre, la patience de la nuit et l’intuition du vent. Ces qualités sont celles d’un vrai chef. C’est elle dorénavant, la fille de la nuit, qui guidera votre tribu.

Personne n’ose répondre au grand esprit et les braves m’apportent leur arc et leurs flèches en signe de respect.

— Je ne mérite pas tout cela. Je suis une voleuse.
— Tu n’as rien volé, Oka, me répond le vent, Wakan est un cadeau des esprits anciens. Il t’attend au campement, avec les autres chevaux. Ses yeux, comme les tiens, regardent la nuit, mais il te mènera sur le chemin du juste. Les esprits guerriers te protègent, Oka. Ils ont grillé le poisson pour toi et surveillé ton feu.
Je me retourne pour toucher Wakan… Mais il a disparu.
— Comment est-ce possible ?
— Petite squaw, tu as cru que tu montais un poney, mais tu as chevauché le vent. Et je t’ai porté jusqu’à sur cette terre fertile, bordée d’une rivière claire. C’est la terre de tes ancêtres. Installe ta tribu ici et guide-la vers la sagesse. Tu es les yeux de la nation Sioux !

Et l’esprit du vent quitta les grands feuillages…

De retour au campement, j’embrasse mon père et ma mère et je leur demande de démonter notre tipi. Ensuite je me dirige vers Wakan qui m’attend à l’écart. Je retrouve son parfum puissant et son dos large. Je me mets en selle, flatte son encolure et lui chuchote :
— En avant, Wakan, retrouvons la terre de mes ancêtres…
Alors, mon poney avance au pas, fier et traînant le sabot. Je me redresse et crie aux braves :

— Peuple Sioux Lakota, notre tribu renaît ! Marchons !

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Illustration de Loric Guarriguenc
Olivier Lhote

Olivier Lhote

Je m'appelle Olivier et j'ai 12 ans... Plus 38. J'écris pour les enfants et souvent des histoires de chevaux. Un cheval, ça t'emmène au bout du monde, tu peux rire ou pleurer dans sa crinière. Je fais aussi de la BD. Ça demande aussi de jouer avec les mots. Le Français, c'est de la pâte à ...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Animaux médecins

Les animaux sont parfois de très fins psychologues. Ils peuvent ressentir les troubles ou les émotions des humains, et peuvent nous aider à aller mieux. Le simple fait de caresser un animal, cheval, chien ou chat, réduit le stress en apaisant le cœur. Mais ce n’est pas tout ! Les chevaux, par exemple, sont utilisés dans le traitement des enfants autistes, qui ont du mal à avoir des relations avec les autres. Grâce au cheval, ces enfants arrivent à communiquer plus facilement.

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