Short Edition
La montre de Lou

La montre de Lou

Je m’appelle Lou.


Comme un loup dans la forêt mais sans le P à la fin. Mes copines me demandent si ça ne me fait pas peur de m’appeler Lou ? Alors moi je fais « ouououuu… » en regardant vers le ciel et ça leur fait très peur. Ma meilleure copine, c’est Colette. On dirait qu’elle s’appelle comme dans les vieux livres, ceux que Maman m’a montrés quand elle apprenait à lire.


Avec Colette on se raconte tout, tout ce que l’on fait quand on part en vacances ou quand on part le week-end. Moi j’ai toujours plein de trucs à raconter. Quand je vais au ski, quand je vais à la mer, tous mes cousins qui viennent à la maison, les cabanes dans la forêt où on se cache pendant des heures. Colette, elle, ne me raconte pas ses vacances. Pourtant elle a les mêmes que moi : à Noël, en février, à Pâques et en été. Je ne sais pas ce qu’elle fait. Il faut dire que je parle tout le temps, c’est peut-être pour ça.


Un jour où j’avais mal à la gorge et donc du mal à parler, Colette m’a aussi raconté plein de choses. Elle m’a parlé de sa maman. Elle m’a dit que sa maman était une fée. Je lui ai dit que je ne la croyais pas… Elle a eu l’air triste. Normalement, elle aurait dû répondre que « si, c’était vrai !» et qu’elle pouvait transformer n’importe qui en n’importe quoi. Je lui ai demandé si elle avait une grande robe bleue et une baguette avec une étoile. Colette ne m’a pas répondu. C’était plutôt bizarre cette histoire de fée.


Pendant plusieurs jours, j’ai guetté la sortie de la classe pour voir si la maman de Colette avait un truc de fée quelque part. Je n’ai rien vu. Parfois, il y a des poussières d’étoiles qui scintillent autour des fées. Je me suis approché de très près, je n’ai rien vu, pas un petit truc qui brille. Je me suis même collée au manteau de la maman de Colette, mais ça sentait les frites. Le lendemain, j’ai redemandé à Colette si elle était vraiment sûre pour le coup de la fée et elle a bougé très fort la tête de haut en bas. Dans notre langue à nous, ça veut dire « oui ».


On n’a plus parlé de la maman de Colette. Surtout qu’il y a eu Lisa. Un matin, la maîtresse nous a présenté une nouvelle fille : « Elle s’appelle Lisa ». C’était embêtant parce qu’il y a déjà une Lisa dans la classe et elle est très belle. La nouvelle Lisa était plutôt moche avec des gros yeux et un pull en laine. Je ne sais pas si on y voit mieux quand on a des gros yeux ? Au bout de quelques jours, on disait Lisabelle et Lisamoche. La maîtresse nous a dit que le prochain qui dirait ça aurait à faire à elle. Alors, on l’a dit doucement et comme la maîtresse n’est pas une fée, elle n’a rien entendu.


En plus d’avoir les yeux qui dépassent un peu, Lisamoche (là je le dis pour ne pas qu’on confonde) n’est pas gentille. Elle parle fort, elle a une voix bizarre et elle énerve tout le monde. Quand on est dans la cour et qu’on discute entre nous, elle arrive sans rien dire et elle écoute tout ce qu’on dit. Et puis, elle se met à nous parler de ses frères qui sont grands et qui sont capables de sauter des murs avec leurs vélos et plein d’autres choses débiles.


Elle croit nous impressionner en nous racontant toujours sa vie, moi je n’aime pas trop les gens qui racontent toujours leur vie. Ça nous agace, alors on parle d’autre chose et on se sépare en petits groupes. Comme ça Lisamoche ne sait pas trop où aller et c’est bien fait pour elle.


Samedi, c’était mon anniversaire à la maison. Il y avait toutes mes copines, Lisa (la belle) et bien sûr, Colette. C’était la première fois que Colette venait chez moi. Il faut dire qu’elle habite très loin de notre école et quand je veux l’inviter, sa maman dit que c’est trop loin et que ce sera compliqué pour venir la rechercher. Mes parents avaient préparé une fontaine de chocolat, des jeux de perles pour fabriquer des colliers, une pêche à la ligne avec des petits livres à gagner. Ensuite, un monsieur est venu faire des tours de magie et comme il faisait très chaud, on a tous fini dans la piscine.


Colette n’a pas trop joué avec nous. Elle ne disait rien, mais elle regardait partout. Dans la maison, elle marchait doucement, en touchant les meubles, les canapés, le piano à queue du salon où Papa joue parfois en hiver. Normalement on n’a pas le droit de toucher le bois noir du piano, Maman dit que ça fait des traces parce que les enfants ne se lavent pas suffisamment les mains.


Ensuite, il y a eu un immense gâteau et mes parents m’ont offert une vraie montre, toute petite, minuscule, avec des aiguilles qui indiquaient la bonne heure et un vrai bracelet qui sent la même odeur que le sac à main de Maman. Mes amis sont repartis, la maman de Colette est venue, elle avait garé sa voiture très loin de l’entrée de notre propriété. J’ai bien vu que Colette ne voulait pas qu’on la raccompagne jusqu’à la voiture de sa maman.


Le soir, j’ai demandé à quoi ça ressemblait une fée ? Ils ne savaient même pas, je me demande ce qu’ils ont appris à l’école. J’ai passé toute la soirée à regarder ma montre sous les draps. Les aiguilles sont vertes, elles brillent un peu dans le noir. En approchant les aiguilles très très près de mes yeux je vois tout en vert, ça me fait peur…


Lundi après-midi, il y avait sport à l’école. Maman ne voulait pas que je prenne ma montre avec moi, alors je l’ai cachée dans mon sac et, en la quittant devant l’école, j’ai fièrement montré mon bras pour lui montrer que je ne l’avais pas prise. On a fait du saut en hauteur. Le saut en hauteur c’est facile pour ceux qui sont grands : il faut sauter par dessus l’élastique rouge sans le toucher et retomber sur le matelas bleu qui se trouve derrière. Une fois que l’on est tombé, il faut vite s’en aller du matelas, sinon le suivant vous saute dessus. Je dis ça parce que c’est arrivé l’an dernier avec la classe de madame Boudon. On a tous sauté les uns après les autres. Les garçons ont commencé à faire les imbéciles sur le matelas, Arthur et Louis faisaient semblant de dormir en ronflant. La maîtresse les a punis et c’est à ce moment là que Lisa (celle avec les yeux qui dépassent) a dit qu’elle était malade et il fallait qu’elle s’allonge dans les vestiaires. La maîtresse, qui était en train de réveiller Arthur et Louis, a répondu à Lisa : « Oui, oui vas-y ! » et personne ne s’est rendu compte de rien. Moi si. Quand je suis rentrée de l’école j’ai bien vu que ma montre n’y était plus, c’était Lisa, la très très moche Lisa qui me l’avait volée ! C’est sûr. En arrivant à la maison, j’ai tout de suite filé dans ma chambre et j’ai mis mon gilet à manches longues avec plein de bracelets en dessous pour faire croire à mes parents que j’avais encore ma montre. Quand je suis descendue pour le dîner, j’avais mal au ventre et je n’avais vraiment pas faim, pourtant Maman avait préparé des frites et vraiment c’était difficile de faire croire que je n’en voulais pas. Mon petit frère Léo a dit que ça tombait bien, comme ça il en aurait plus. Papa a bien vu que quelque chose n’allait pas, alors il m’a demandé comment s’était passée ma journée. J’allais lui répondre que tout allait bien quand j’ai senti du chaud dans mes joues et que je me suis mise à pleurer. Léo s’est arrêté de mâcher, c’était la première fois qu’il me voyait pleurer alors qu’il ne m’avait même pas frappé.


Je ne savais plus quoi faire, s’il fallait que je raconte l’histoire de la montre ou pas. Mais j’avais trop peur de faire de la peine à mes parents, surtout qu’ils m’avaient bien dit qu’une belle montre comme ça, elle se gardait pendant très longtemps. Papa avait même ajouté : « J’ai gardé la montre de mes dix ans jusqu’à mon baccalauréat ». Alors j’ai menti… J’ai inventé n’importe quoi. J’ai dit que je pleurais parce que les frites étaient trop grasses. Papa m’a dit qu’il ne fallait pas pleurer comme ça et maintenant j’étais une grande fille, d’ailleurs j’étais tellement grande que j’avais une belle montre ! Ça n’était pas le moment de parler de la montre et j’ai pleuré encore plus. Léo, qui avait plein de frites dans la bouche, a rajouté : « Ch’est vrai cha, fais-la voir ta montre ! ». Alors je suis partie dans ma chambre en pleurant encore plus.


Je me suis cachée sous ma couverture et j’ai imaginé Lisa très très moche en train d’arriver à l’école avec ma montre, en la montrant à tout le monde. Maman est venue me voir dans ma chambre et j’ai fait semblant de respirer un peu fort, comme si je dormais. Quand elle est ressortie, elle a dit à Papa que j’étais surement fatiguée et c’est pour ça que je pleurais facilement. Et moi je n’étais pas fatiguée du tout et il fallait absolument que je récupère ma montre…


Le lendemain, Colette est arrivée à l’école avec plein d’invitations pour son anniversaire et elle m’a dit que toute la classe était invitée. J’allais lui parler de ma montre et là, vous ne me croirez jamais, mais quand même il faut me croire, Lisamoche est arrivée avec ma montre au poignet, exactement la même couleur, exactement le même bracelet. Elle ne l’a pas trop montrée mais moi j’ai crié très fort dans la cour que c’était une voleuse et qu’il fallait qu’elle me la rende immédiatement ! Comme tout le monde s’était mis à crier, la maîtresse est arrivée et tout le monde a dit que c’était Lisamoche qui m’avait volé ma montre. La maîtresse était très embêtée, elle nous a demandé de nous calmer et elle a juste dit que nos parents seraient prévenus et qu’il fallait que nous retournions en classe. Personne n’a voulu s’assoir à côté de Lisamoche et le plus moche de l’histoire, c’est qu’elle était aussi invitée à l’anniversaire de Colette.


Quand je suis rentrée à la maison, Maman n’avait pas l’air contente du tout et moi je suis vite partie dans ma chambre. Maman savait tout, la maîtresse l’avait déjà appelée. Elle était très embêtée aussi et elle ne voulait pas d’histoire avec une de mes camarades et comme je pleurais encore beaucoup, j’ai bien senti que Maman avait beaucoup de peine aussi et on a pleuré toutes les deux. A la fin, quand on ne pleurait plus, elle m’a dit que ce n’était pas bien de mentir et elle a fini par dire que Papa allait régler ça. Je ne sais pas ce que ça veut dire « régler ça… ».


Le samedi est arrivé et Papa m’a accompagnée à l’anniversaire. C’était génial, dans un immeuble avec un ascenseur. Mais l’ascenseur a fait « bloung » et Papa est devenu tout blanc. Il m’a dit que les ascenseurs ce n’était pas trop son truc et qu’il était plus prudent de monter à pied. On a fini par arriver au douzième étage et la porte de chez Colette était ouverte. Il y avait une très belle étoile en papier brillant collée dans l’entrée, c’était peut-être bien un truc de fée… Papa voulait absolument m’accompagner pour saluer la maman de Colette et je lui ai dit que ça ne se faisait pas, alors il est redescendu à pied par les escaliers.


Toute la classe était là sauf Lisamoche, mais ça faisait vraiment beaucoup de monde. Les garçons couraient partout dans l’appartement et la maman de Colette, qui est très gentille, leur disait d’essayer de faire moins de bruit. Comme ils avaient des pistolets, c’était pas facile de faire moins de bruit, alors ils sont rentrés à cinq dans les cabinets et ils ont continué à tirer au pistolet à l’intérieur. C’est vrai que ça faisait moins de bruit.


Et puis Lisamoche est arrivée. Les garçons ne l’ont pas remarquée parce que la bataille continuait à faire rage dans les cabinets. Nous, on était dans le salon et tout d’un coup plus personne n’a parlé. Lisamoche était toute seule, elle avait un cadeau à la main et tout le monde regardait sa montre… enfin ma montre. On était tous très gênés et on regardait tous par terre et Lisamoche est restée toute seule dans l’entrée de l’appartement avec son cadeau sous le bras.


La maman de Colette, qui est vraiment très gentille, est venue prendre Lisamoche par la taille et l’a approchée d’elle. Je sentais qu’elle allait faire un truc de fée. Elle lui a parlé tout doucement avec des mots qui semblaient bizarres et que je ne comprenais pas. Elle l’a emmenée dans la cuisine et c’était sûr qu’elle allait la transformer en crapaud ou un truc comme ça. Elles sont restées très longtemps dans la cuisine. J’ai demandé à Colette si sa maman avait déjà transformé quelqu’un en crapaud. Elle a secoué la tête de droite à gauche et puis encore à droite. Ça voulait dire « non » dans notre code. Et la porte de la cuisine s’est ouverte. Lisamoche avait aussi les yeux tout rouges, mais pas à cause des pistolets. La maman de Colette m’a dit d’entrer dans la cuisine et qu’il fallait que j’écoute ce que Lisa avait à me dire. Alors Lisamoche m’a raconté que ses parents lui avaient offert exactement la même montre que moi et qu’elle comprenait bien que je ne la croyais pas mais il fallait la croire et elle a encore beaucoup pleuré. J’étais bien embêté parce que la maman de Colette me regardait en hochant la tête de haut en bas, elle devait connaître notre code, et il fallait absolument croire Lisa.


Papa est venu me chercher à six heures et dans la voiture on n’a pas parlé de la montre. En arrivant à la maison, Maman m’a demandé si c’était bien et moi j’ai haussé les épaules parce que j’avais bien compris que Lisamoche était vraiment une voleuse et que les grandes personnes la croyaient. J’ai pris mon sac d’école parce que je voulais écrire une lettre à la maman de Lisamoche, et comme je n’avais plus d’encre dans mon stylo, j’ai cherché une cartouche partout, dans les plus petits recoins… et là vous ne devinerez jamais ! Ma montre était toute repliée dans un tout petit coin d’une toute petite poche à l’intérieur de mon sac. Il n’y a qu’une fée qui peut faire une chose pareille… !



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Illustration de Lou Lubie
zagatub
Jacques Veranda

Jacques Veranda

Je m’appelle Jacques Veranda et j’ai 50 ans (un peu plus en fait). J’ai trois filles et mon travail m’oblige à beaucoup voyager : en train, en voiture, en avion. A chaque fois, je croise des personnes différentes et je me demande : « A quoi pensent-ils ? ». Comme...   [+]

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Le p'tit plus de Bob

Un simple hochement de tête peut te jouer des tours !

Oui ? Non ? Peut-être ? Comme Colette, tu hoches la tête de haut en bas pour dire « oui » et de droite à gauche pour dire « non ». Mais si tu habitais en Albanie, ce serait l’inverse ! Eh oui, chaque pays parle sa propre langue et utilise ses propres codes pour communiquer. En Inde, on balance lentement la tête de gauche à droite pour montrer son accord, alors qu’en France cela exprime un doute. En voyage, ces petits gestes créent parfois de drôles de quiproquos, des malentendus comiques !

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