Short Edition
J’attends les clefs

J’attends les clefs

J’ai peur. Il fait froid. Je me serre contre la fourrure de Jacquot. C’est notre chien. Adélaïde m’a dit de ne pas le quitter lorsqu’elle est partie avec Louise. Elle m’a laissé dans le jardin derrière la maison. « Reste avec Jacquot. Je vais chercher les clefs. Je reviens très vite ». Adé c’est notre baby-sitter. Elle vient nous chercher tous les soirs à l’école, récupère Louise dans la cour de la maternelle et moi à la sortie du CP. Elle s’occupe de nous jusqu’à ce que Papa ou Maman rentre.
On s’amuse bien avec Adé. On joue à aller faire les courses : on prend le bus jusqu’en ville. On ne paie pas. Je n’aime pas ça, c’est interdit. Adé se moque : « Quel trouillard ! ». Dans le magasin, Adé nous achète des bonbons et on l’attend pendant qu’elle essaie des robes, des jupes, des T-shirts. Ou du maquillage. Deux fois on a « sonné » en sortant du magasin. Un monsieur nous a couru après. Adé a dû montrer ce qu’il y avait dans son sac. Elle avait oublié de payer du rouge à lèvres. Elle a fait semblant de me gronder : « C’est mon petit frère qui l’a mis dans mon sac. » J’ai promis de ne rien dire à Papa et Maman.
Un autre jeu d’Adé, c’est la moto. Elle appartient à son copain, Georges. Ils viennent nous chercher à l’école et vrrroum c’est parti. « On ne bouge pas ! On s’accroche au porte-bagages », ordonne Georges. Louise rit. Moi aussi : je ne veux pas montrer que j’ai la trouille. Quand Louise est tombée et qu’elle a saigné de la tête, on a menti : « Elle est tombée dans la cour de l’école », a dit Adé.
Adé n’avait encore jamais joué à oublier les clefs de la maison chez elle. Je ne sais pas pourquoi elle m’a laissé ici avec le chien. J’aurais pu l’accompagner comme Louise. Il fait nuit maintenant. Jacquot est gentil, il me réchauffe. Mais soudain il s’énerve et aboie. Quelqu’un passe dans la rue au fond du jardin. On dirait qu’il s’arrête juste derrière notre mur. J’ai envie de crier. Il viendrait me délivrer. Mais si c’était un voleur ? Un voleur d’enfants ? Ça existe. Papa et Maman nous disent de faire attention, de ne pas monter en voiture avec des gens qu’on ne connaît pas. Le passant est reparti.
Et si Adé et Louise s’étaient perdues ? Ça arrive, même quand on connaît son chemin. Adé a peut-être tourné à droite alors qu’il fallait aller tout droit ? Elle est un peu « tête en l’air » Adé. C’est ce que dit Maman. Je ne suis pas d’accord : elle marche en regardant ses pieds. Mais Maman m’a expliqué : cela veut dire ne pas faire attention à ce qu’on fait, oublier ses clefs par exemple.
J’ai peur. J’ai faim aussi. Jacquot n’a pas de croquettes sinon j’en aurais bien mangé un peu. Je vois des lumières de voiture derrière le mur. Une portière claque. On marche. Jacquot dresse les oreilles. Je tiens son collier. Il me protège. Et si c’était un policier ? Je tente le tout pour le tout : « Au secours ! Sauvez-nous ! ». Il va jeter une échelle de corde, je vais grimper, il va m’attraper et… La voix de Papa : « Pierre, que fais-tu là ? Où est Louise ? Où est Adélaïde ? ». Aïe. Je suis partagé entre la joie d’être sauvé et la crainte d’être grondé. Papa a fait le tour puis est rentré dans la maison. Il arrive dans le jardin. J’explique tout à toute allure. Il m’embrasse très très fort. Juste au moment où je vais pleurer, la porte s’ouvre de nouveau. Adé et Louise ! Et Maman !
Papa nous a fait des coquillettes avec du jambon. Jacquot a eu droit à un bel os. Maman a ramené Adé chez elle.

Avec Claire, notre nouvelle baby-sitter, on s’amuse autrement : on invente des histoires avec des loups gentils qui ressemblent à Jacquot et des enfants comme nous qui n’ont peur de rien. Ou presque…

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Illustration de Lou Lubie
zagatub
Jeanne Mazabraud

Jeanne Mazabraud

Quand j'étais petite, je faisais la lecture à haute voix à mes grands-parents et écrire me plaisait déjà beaucoup. J'en ai donc fait mon métier, je suis devenue journaliste. Depuis vingt ans, j'exerce une autre profession à l'étranger, mais je continue d'écrire pour le plaisir. J'ai aussi ...   [+]

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Dis-tu « baby-sitter » parce que « nounou » fait trop has been ? La langue française aime bien les anglicismes : en anglais « baby » signifie « bébé » et « sitter » fait référence à une personne assise. Quant à « has been », il se traduit littéralement par « a été » et désigne quelque chose d’obsolète, de démodé… Mais mon mot favori, c’est best-of car c’est la crème de la crème, le meilleur des meilleurs !

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